Culture
À Rabat, Dar Moulay El Yazid renaît en haut lieu des arts et des mémoires
Perché sur les hauteurs de la Kasbah des Oudayas, véritable noyau historique de la ville de Rabat, Dar Moulay El Yazid s’inscrit dans une mémoire urbaine et stratégique singulière
Abdeljelil Lahjomri, secrétaire perpétuel de L’Académie du Royaume du Maroc, n’en était pas peu fier en inaugurant un nouveau pôle artistique au cœur des Oudayas, en réhabilitant Dar Moulay El Yazid, l’un des esprits qui habite le site historique dominant l’embouchure du Bouregreg. À travers une première soirée musicale intitulée « Mosaïque », l’institution entend conjuguer patrimoine, transmission et création contemporaine autour de la richesse de la musique marocaine.
Un lieu chargé d’histoire au cœur des Oudayas
Perché sur les hauteurs de la Kasbah des Oudayas, véritable noyau historique de la ville de Rabat, Dar Moulay El Yazid s’inscrit dans une mémoire urbaine et stratégique singulière. Ce bâtiment remonte au règne de sultan alaouite Moulay El Yazid, fils du sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah, figure majeure du XVIIIe siècle marocain, connu pour son œuvre réformatrice et son attention portée à l’organisation des villes et des ports.
À l’origine, le site servait d’entrepôt d’armes, profitant de sa position dominante sur l’embouchure du Bouregreg, axe fluvial stratégique reliant l’intérieur du territoire à l’océan Atlantique. Cette fonction militaire, inscrite dans une logique de surveillance et de défense, confère aujourd’hui à ce lieu une profondeur symbolique particulière : celle d’un espace reconverti, où la mémoire du pouvoir et de la protection cède la place à celle de la création et du partage artistique. Transformé bien plus tard en atelier de tapisserie, il sera par la suite laissé à l’abandon.
Une nouvelle ambition culturelle portée par l’Académie du Royaume
C’est dans ce cadre chargé d’histoire que l’Académie du Royaume du Maroc, à travers son Institut académique des arts, lance un nouveau programme d’activités artistiques de haut niveau, dont Dar Moulay El Yazid est le premier jalon, pour irriguer l’animation artistique de la capitale Ville de la Culture. L’ouverture de cet espace vise à structurer une offre culturelle régulière, fondée sur l’exigence artistique et la transmission des savoirs.
L’initiative s’inscrit dans une vision plus large : celle de faire dialoguer les héritages artistiques marocains avec les expressions contemporaines, tout en favorisant l’émergence de nouvelles générations de créateurs. En investissant les lieux patrimoniaux des Oudayas, l’Académie opère un geste triple, à la fois de restauration, de préservation et de réinvention.
« Mosaïque », une soirée inaugurale entre mémoire et création
La première manifestation accueillie dans ce nouvel espace prend la forme d’une soirée musicale intitulée « Mosaïque ». Portée par les orchestres « Dar Al Oud » et « Riyad Al Qanoun », cette création rend hommage aux grandes figures de la chanson marocaine moderne. Ce fut un moment de synesthésie, cette sensation qui fait remonter des formes et des textures, ici notalgiques, en écoutant des sons, dira de cet instant musical Mohamed Amine Benabdellah, président de la Cour Constitutionnelle.
L’événement s’inscrit dans une volonté de revisiter un répertoire qui a connu son apogée entre les années 1960 et 1980, période marquée par une effervescence créative et une forte identité musicale. Compositeurs, paroliers et interprètes ont alors contribué à forger un patrimoine sonore riche, dont l’influence demeure encore aujourd’hui.
Cependant, ce legs a connu un certain effacement à partir des années 1990, en raison de mutations profondes dans les modes de production et de diffusion culturelle. La soirée « Mosaïque » se présente ainsi comme une tentative de réactivation de cette mémoire musicale, en la réinscrivant dans un cadre contemporain.
Transmission et formation au cœur du projet artistique
Au-delà de la dimension événementielle, l’initiative met en lumière le rôle structurant des espaces de formation artistique. « Dar Al Oud », dirigé par le maître Nasser Houari, se consacre à l’enseignement et au perfectionnement des techniques de l’oud, tout en accueillant des artistes marocains et internationaux dans le cadre de résidences et de master classes. « Riyad Al Qanoun », sous la supervision d’Abdelnasser Mkaoui, fédère enseignants et étudiants issus des instituts musicaux du Royaume. L’orchestre qui en émane participe régulièrement à des manifestations artistiques et constitue un vivier de jeunes talents.
Ces deux structures incarnent une approche pédagogique fondée sur la transmission vivante, où la pratique musicale s’accompagne d’une réflexion sur les héritages et les évolutions esthétiques.
En réunissant instruments emblématiques comme l’oud et le qanoun, voix chorales et arrangements contemporains, la soirée « Mosaïque » propose une forme artistique hybride. Elle illustre une volonté de décloisonnement, où les frontières entre musique savante et populaire, entre passé et présent, tendent à s’estomper.
Ce dialogue entre traditions et modernité s’inscrit dans une dynamique plus large de revalorisation du patrimoine immatériel marocain. Il s’agit non seulement de préserver des formes artistiques, mais aussi de les inscrire dans une circulation renouvelée, ouverte aux influences et aux échanges internationaux.
La transformation de Dar Moulay El Yazid en espace culturel témoigne enfin d’une évolution dans la manière d’habiter et de penser le patrimoine. D’ancien dépôt d’armes surplombant le Bouregreg, le lieu devient un espace d’expression artistique, ouvert au public et aux créateurs.
Ce passage d’une fonction défensive à une vocation culturelle illustre une mutation plus large : celle d’une société qui réinvestit ses lieux historiques pour en faire des espaces de dialogue, de création et de transmission.