Beyrouth, la double mélodie prodigieuse – Par Rédouane Taouil

Beyrouth, la double mélodie prodigieuse – Par Rédouane Taouil

Dessin offert par Abdekader Ouassat pour l'illustration de l'article

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Le musicien Ziad Rahbani a produit une œuvre qui lui vaut d'être considéré comme l'initiateur d'une hybridation remarquable entre modes du répertoire arabe et gammes occidentales. Il se situe dans un rapport original de filiation avec la cantatrice, riveraine de la lune, Fayrouz qui a porté au firmament l'interprétation de compositions novatrices des frères Rahbani. L'âme de Beyrouth, métonymie du Liban, est pétrie de ces deux prodiges.

                            

Ziad Rahbani

Précieuse, la ville emblème épique du pays du Cèdre est, dans la douleur, la capitale des émotions évocatrices de son chant intime. En ces temps de dénégations, surgit le souvenir de Khalil Hawi dont les attaches étaient la liberté et le désir de dignité jusqu’à la mort à laquelle il s’est adonné rebelle. Ses amples vers, de haute lignée, qui peignent la rivière serpentine de cendres, les nuits pétrifiées, les souffles du vent et la compassion de la flûte, scrutent le très sûr cauchemar et les incertaines prières des pluies pour la terre inassouvie. Ziad Rahbani est un pair de ce poète auteur d’une complainte qui s’apparente à l’appel d’Abou Al –Alaâ Al Maâri, « Passants, sur nos nerfs/ marchez plus doucement ». Il faisait cependant sienne la maxime baudelairienne : « La lutte et la révolte impliquent une quantité d’espérance. Le désespoir est muet ». A l’instar du héraut de la tristesse existentielle, le musicien, parolier et dramaturge était une conscience nourrie de la récusation du déni de justice. Son art, fulgurant par sa précocité, s'est assorti en permanence du refus du bousculement des droits et de la condamnation du plus grand nombre à la fragilité d'être, en lui opposant la quête de rythmes générateurs de communions, des paroles mues par une juste idée du mot et des mises en scène conjuguant des destins mêlant joies de vivre et inquiétude aux antipodes de la résignation. Avec son ironie visionnaire, l'enfant prodige n'a eu cesse de s'en prendre à la perfidie et ses cortèges de tensions, à la falsification au quotidien et la cupidité, aux blessures de dignité et au règne de la division aux dépens de la multiplication. « Quels temps ?  Quels gens ? Pourquoi sont-ils ainsi devenus ? Qu’est-il advenu ? » aimait à clamer l’aède moderne. Le monde des temps présents est, à ses yeux, à l'envers : la liberté est brimée, la fureur destructrice glorifiée, la compassion réprimée, la générosité bannie, la haine proclamée et l'amour du prochain honni. Sous ce rapport, le langage mensonger est inéluctablement trahi par l'antiphrase qui le constitue et l'ignominie affichée. Ziad est reconnu comme le maître d'œuvres de transformations essentielles sous un triple angle. D'abord, il est artisan de l'incorporation d'accents du jazz moderne dans la musique arabe contemporaine par le renouement avec l'héritage composite du Liban et un renouvellement des structures harmoniques inspirés de ses idoles, les investigateurs du be-bop que sont l'oiseau météore, Charlie Parker, Dizz Gillespie dont il partage le penchant pour les fusions et l'humour ravageur, et l’orfèvre du saxophone ténor, Stan Getz. En baptisant cette fécondation réciproque « jazz oriental », il visait à souligner qu'il imprime, aux tempos rapides et aux phrasés, des marques de son environnement musical. Ainsi que l'illustrent les dix titres culte répertoriés par le quotidien, « L'Orient-Le jour », la réunion du saxophone, de la trompette, de la flûte, du luth et du piano, de la contrebasse, du violon et de la guitare électrique sous le signe de l’hybridation de modes et de rythmes atteste la richesse que crée la symbiose instrumentale. Ensuite, les paroles, souvent dues aux doigts et à la plume du musicien, participent de cette symbiose médiée par des allitérations et assonances, des répétitions et consonances. Servies dans un style syncopé et elliptique, elles servent la satire de l'âpreté sociale et la louange des élans de nostalgie, des aveux et des parts d’ombre des amours, et des valeurs d'équité et de probité. L'attention portée au pouvoir des mots à traduire les ressorts de la vie est doublée de leur disposition à accueillir l'humour comme révélateur des sentiments collectifs. « Un peuple qui consomme tant de café doit être plus conscient qu'il ne l'est », « Il est gens qui ont un malentendu avec le mot « entendre », « La patrie n'est pas un aéroport pour des allers et retours ; la patrie se porte où que l’on va », « La liberté n'est pas pouvoir s'exprimer, mais de ne pas avoir peur à s'exprimer », « quand tu aimes une personne, ne la vois pas telle qu'elle, mais telle que tu l'aimes », sont autant de formules qui font office de maximes dans le verbe populaire. Enfin, l’immense talent du compositeur culmine dans des pièces de théâtre musical où les accords festifs entre gestes, sons et sens offrent aux yeux et à l'ouïe des spectacles inoubliables. Conçus comme des paraboles, ces spectacles ont trouvé dans l'acteur-chanteur, Joseph Saqr, un partenaire à la mesure de leur concepteur. Comme dans les œuvres de Sayed Darwich, il s'agit de divertir mais en même temps de convier à la méditation (1). Ainsi, les thèmes, les chansons et leur accompagnement musical sont conçus dans un esprit comico-tragique où se côtoient fantaisie, absurde et dérision. Dans cette perspective, les rêves flétris et les déchirures de la société, les faux exilés et les corrompus, les dissonances et l'évanescence des idéaux, le mal-être et les amertumes sont mis en scène sur un mode sarcastique sous les auspices d'une indignation sans merci.

Aujourd’hui, l’âme de Beyrouth résonne de la voix envoûtante de Fayrouz et de la puissance d’innovation de l’art musical du duo Rahbani. Les matinales de la riveraine de la lune en l’honneur du soleil ou des vertes plaines comme ses strophes ornées ou ses odes d’après le crépuscule, chues dans la mémoire grâce à la radio, célèbrent les éclosions de chaque jour et les lumières tendues autant que l’ivresse de la soif et l’amour tutélaire. Dans les pulsations de Cordoue, de Grenade ou de Séville dont le second nom était Hims, et dans les palpitations de Damas, Fayrouz retrempe   des moments restés suspendus dans des flammes acérées incarnant ainsi l’union des hémistiches du Cham et de Al-Andalus.

 « Cham, tes gens sont mes amis, notre rencontre

Est au déclin de l’été à l’enseigne du vin pressé ». 

La cantatrice hisse à travers cette invite la promesse au rang de ferment de l’unisson qui, par ses délices et amertumes, donne corps à l’imploration toujours récurrente, Morra bi, « viens à moi », où s’entrelacent possession et dévouement dans un même frisson. La grande virtuose honore la sentence « pour aimer un pays, il faut y rencontrer une femme » grâce à des variations cristallines, en chantant la beauté de Zahlé et celle de sa riveraine dont les tresses noires résument la vie de son aimé en une nuit. Et quand elle célèbre Jaffa, sur un mode grave, elle émeut par l’invocation du rude exil ressenti dans la tendre enfance, des vaisseaux sous la procession des nuages et de l’appel bleu du retour.

Rime à rime, la poésie pleure aujourd’hui les riches heures et les éclats dérobés de la ville à la mille et une métaphores où les sensations du verbe sont en complicité galante avec les oxymores. L’égérie est fenêtre sur mer, brise des monts, coup de poignard dans la paume de la main, demeure natale du cœur, station d’arrivée, splendeur vive, pomme ou étincelle, rose miraculée d’un amoureux venu des rives de la Seine, boucle à l’oreille de la lune, et bien sûr, femme aimée, femme captive, femme infidèle, femme qui éconduit les courtisans perfides qui font vœu de lui plaire.

L’art de vivre de Beyrouth est de mener son existence comme une quête, douce et épineuse, du sens et de l’étonnement de la parole sensuelle. Sa table du temps semble marquée du sceau de l’ode de Ibn Al-Khatîb :

 « Dans des nuits qui taisent les secrets de la passion

Bien que scintille l’astre de ton visage

L’étoile de la coupe chancelle et choit droite heureuse de son sillage

Tout est à son comble mais ce bel unisson reste de passage ».

Beyrouth est aujourd’hui fardée de chagrins et belle de l’œuvre d’accomplissement prodigieux par le chant, la parole et la musique due à la famille Rahbani.

(1)             Sur les innovations musicales introduites par ce génie, on peut se reporter à l’article publié par Quid : L’amitié la poésie la musique : Hommage à Aziz Aouzane - Par Rédouane Taouil