Culture
Grammaire, statistique et poésie du ballon rond – Par Rédouane Taouil
Reprise de volée anthologique de Aliouate, un des meilleurs ailiers du Raja de Casablanca et de l'équipe nationale de la décennie soixante
Entre littérature, linguistique et analyse du jeu, Rédouane Taouil, qui préfère se présenter comme ancien des écoles primaire et secondaire publiques du Maroc, explore le football comme un langage total où s’entrelacent uchronie médiatique, fascination statistique et souffle poétique. Des commentaires saturés de chiffres aux fulgurances esthétiques du but célébrées par Pasolini, ce texte interroge la manière dont le ballon rond oscille entre calcul, imaginaire et beauté, rappelant que le football, au-delà du score, demeure un art vivant et une expérience sensible.

Rédouane Taouil
« Le football c'est la rencontre hebdomadaire avec l'enfance », clame Javier Marías, figure de proue de la littérature espagnole, célèbre supporter du Real Madrid et auteur de variations sur le coup de boule de l'icône de l'équipe de France en 2006. Contractée à l'âge tendre, la passion du ballon rond reste inextinguible. C'est comme pour le tabac, on n'est jamais sûr d’avoir éteint son ultime cigarette. Le cœur peut avoir ses intermittences, mais il ne saurait résister aux sirènes du rectangle vert. En exhalant le parfum des fréquentations des stades, la Coupe d'Afrique des Nations avive l'envie de suivre les compétitions sur le petit écran devenu aujourd'hui grand suite à l'essor ubiquitaire du sport le plus planétaire. A observer les reportages des directs, on s'aperçoit qu'un procédé fait l'objet d'une préférence marquée, l'uchronie. Les commentateurs donnent libre cours à leur parole en imaginant ce qui aurait pu arriver...si les actions sur le terrain correspondaient à leurs souhaits. Dans le même temps, ils égrènent à loisir des données statistiques sur l'historique des équipes, sur le parcours des joueurs, le nombre de corners et d'attaques. Cette conjugaison de l'introduction de la fiction dans les faits des confrontations et de l'inventaire passif de chiffres contraste avec des restitutions des spectacles sur la pelouse, à la radio ou à la télévision, qui donnaient à aimer le football comme art et fureur, sève des liens et forme d'expression, bruit et bonheur.
Uchronie et jeu des possibles
« Les chaises » farce d'un couple au soir de sa vie d’Eugène Ionesco, constituent, selon le critique littéraire, Claude Bonnefoy, une illustration éloquente du style uchronique. La femme fait l'inventaire de tous les projets que son époux aurait accompli si le destin lui avait souri. Réinventant la réalité des matches, les commentaires se livrent à un jeu des possibles où les formes verbales sont dominées par le conditionnel. Les occasions propices ou contrariées aux ...buts, les offensives, les combinaisons d'action sont saisies au prisme de conditions et d'hypothèses en concordance avec les vœux du reporter. Il s'ensuit une application prépondérante, aux actions individuelles comme au cours de la compétition, de « Si » et de locutions, « pour peu que », « pour autant que », « pourvu que », « si tant que ». La place accordée au couple « souhaitable/ réalisable » entraîne un usage récurent de la conséquence, « il a failli », souvent suivi de l'infinitif marquer, signe si besoin, que le reportage est moins mu par la visée de mettre en relief le déroulement du match que par la tentation d'esquisser des scénarios selon le mouvement des perceptions du speaker. Le commentaire est tour à tour consignes aux joueurs, rappels à l'entraîneur, ovations de supporters, recommandations aux arbitres, paris de pronostiqueurs.
Dans ce contexte, l'enthousiasme de la solitude devant les écrans aidant, les envolées dithyrambiques ne manquent pas : les matches sont mythiques, les dribbles et les acrobaties magnifiques, les buts anthologiques. Les adjectifs qualificatifs s'affranchissent du souci de la nuance en se pliant aux préférences et les superlatifs se dérobent au temps. Il arrive qu'un but soit déclaré le plus beau du tournoi avant que celui-ci ne soit terminé, que telle équipe est qualifiée la meilleure de l'année ou que tel attaquant est présenté comme le plus redoutable de son temps. La verve du verbe résonne des péripéties de la confrontation sur gazon à travers des jeux de sonorité. Quand l'inspiration n’est pas infidèle, certains commentateurs n'hésitent pas de recourir à des paronomases en convoquant des mots différents et au son semblable ou à des allitérations créant des ondulations par des tonalités répétées. L'exclamation proférée lorsque des occasions sont manquées, « Ce n'est pas possible » vient rappeler que l'uchronie est toujours à l'œuvre. A longueur d'antenne, les voix explorent le domaine des possibilités de leurs attentes. Quand elles sont satisfaites du résultat, elles manifestent leur joie et leur soulagement parfois avec une discrétion qui traduit leur essoufflement à l'issue de l'épreuve d'attention et d'imagination qui est la leur. En cas de déception, elles avouent, à leur corps défendant et défendu, leurs regrets.
L’ubiquité du chiffre et ses biais
Telle qu'elle est pratiquée, l'uchronie implique que les commentateurs sont dans la position d'évaluateurs qui consiste à fournir des jugements sur la base de critères supposés objectifs. Pour autant, elle s'adosse à des indicateurs de performances qui s'apparentent, dans leur logique, à ceux de la gestion par objectifs quantitatifs, et participent de ce fait à la mise en nombre du monde. Dans cette disposition, les faits sont filtrés par des chiffres ordonnés selon des grilles portant sur une gamme d'actions allant des offensives aux buts marqués ou manqués en passant par les corners, les coups francs, les cartons de sanction. A intervalles réguliers pendant les quatre-vingt-dix minutes, le commentateur fournit des données diverses sur les palmarès des joueurs et des équipes, les classements et les distinctions en les plaçant au-dessus de tout soupçon. L'énumération des chiffres s'accompagne du leitmotiv que les données sont le meilleur témoin de la réalité des compétitions d'autant que le vocable de statistique est délibérément invoqué au titre d'argument d'autorité.
La quantification fait l'objet d'un consensus amplement entretenu par les bienfaits prêtés au numérique et par l'aura dont bénéficie le laboratoire secret des algorithmes. Cette emprise de la technique ne saurait cependant soustraire à l'interrogation le système de chiffres et ses impacts sur les représentations du football diffusées par les chaînes de télévision. Tel qu'il est construit, le système de chiffrage repose sur des définitions à partir d'hypothèses et de conventions et sur des modalités de compatibilité et de calcul qui fixent le sens des indicateurs. A regarder de près l'inventaire des données dans les commentaires, on s'aperçoit qu’il comporte souvent des biais. D'abord, déconnecter les chiffres des contextes qu'ils sont censés décrire est sujet à caution. Contingents, les palmarès et le nombre de victoires, largement affichés au demeurant pendant la CAN, ne sauraient refléter des constantes, ni permettre de prévoir l'issue des confrontations, a fortiori lors des coupes continentales ou internationales. La mise en forme statistique tente de repérer des tendances et d'en dégager des conclusions quant à l'avenir. L'incertitude consécutive à ce type de confrontations pèse beaucoup sur la portée des données. L'addition de victoires, par-delà leur contexte, gomme nécessairement des différences substantielles et restreint également la valeur descriptive des chiffres. Ces derniers font l'objet de répétition à l'envi au nom de sa valeur, mais en fait ils sont mobilisés à des fins performatives en vue d'influencer les comportements des supporters, les décisions des acteurs et les attitudes des partenaires.
La quantification des performances suppose la comparabilité des objets et, à ce titre, elle traduit, comme le souligne Albert Jacquard, le confort intellectuel qui « ramène à une addition les interrogations que nous nous posons à propos du réel ». La comparaison des performances de joueurs occupant des positions différentes n'est pas aisée malgré la polyvalence. Elle recourt à une multitude de critères comme les passes, les arrêts et les encaissements de buts qu’elle saisit par des procédures de pondération et d’agrégation. Cette convention a cependant un prix : en supposant que les éléments agrégés sont juxtaposés elle minore ce qui est propre à un jeu, à savoir les interactions.
Le classement des équipes par la FIFA, auquel les commentaires dédient des digressions, procède de cette même logique additive à partir de la mesure du niveau relatif au match, de son importance et des résultats escomptés. Fervent pratiquant du double petit-pont, Egil Olson, dont les livres préférés sont Le mythe de Sisyphe et La chute d'Albert Camus, a réussi à assurer une progression fulgurante à l'équipe nationale de Norvège en tant qu'entraineur adepte du marquage en zone, du jeu direct et des contre-attaques. Entre 1990 et 1998, la sélection scandinave a battu le onze du Cameroun, peu après le Mondial organisé en Italie, par 6 à 1 et terminé première, lors des éliminatoires du Mondial 1994, d'un groupe composé des Pays-Bas, de l'Angleterre, de la Pologne et de la Turquie. Ayant le même niveau que Malte à la fin des années 1980, la Norvège a tenu en échec la Seleção ·en la collant 2 à 1. Ces succès invitent à nuancer fortement le rôle conféré au classement dans l'évaluation des équipes. La comparaison des équipes eu égard à l’ampleur des écarts de rang est foncièrement douteuses : il est infondé d’en inférer une quelconque hiérarchie.
« Seul le résultat compte ! - soutient le même Elgi Olsen - je pense que la beauté du jeu est un concept abscons ». Celle-ci, ne saurait être, malgré la clarté obscure dont on la pare, être sacrifiée sur l'autel de celui-ci. Dépréciée ou chantée, la beauté a alliance avec le football comme avec la poésie ou les beaux-arts. « L'ailier est un enfant perdu » écrit Henry de Montherlant dans un poème du temps où le joueur devait attendre les passes de ses coéquipiers le long des touches. On songe immanquablement à ce vers en scrutant avec admiration le démenti que lui apporte le jeu aujourd'hui à travers cet enfant de la ville natale de Picasso, Malaga, Brahim Diaz, dont la vélocité des déplacements et les dribbles laissent un souvenir que ne saurait léguer le score d'un match. L'autre ailier, qui a appris l'art du football dans la grande palmeraie d'Elche, Ezzelzouli, donne, par ses feintes de corps, au passionné à se remémorer les gestes d'un joueur qui portait le surnom d'un oiseau qui préfère la mort à la captivité. Il s'agit de Garrincha dont la mémoire possède peu de statistique de ses exploits, mais conserve qu'il est le plus bel ailier du monde.
Le but est poésie
Pier Paolo Pasolini, fin poète et immense réalisateur de cinéma, dont le film Œdipe-Roi célèbre les paysages et les couleurs du Maroc, considérait les stades comme des lieux de baume au désenchantement et d'ébruitement de l'imagination. Pour ce maître du septième art, la poésie du football s'incarne dans le but en tant que mouvement fulgurant et implacable, fantastique et irrévocable. Etant pure invention, il est, par essence, une perturbation où les dribbles enchanteresses ravissent joueurs et supporters au point qu’ils rêvent d’être eux-mêmes le buteur. Onirique, sublime et esthétique, le but s'apparente à maints égards à la parole poétique.
Pour illustrer cette vocation, Pasolini se réfère au football brésilien forgé par João Saldanha, artisan des exploits de l'équipe de la coupe du Monde 1970 qui a été écarté parce qu'il refusait les directives du pouvoir militaire. Ce libre lutteur pour l'égalité et la citoyenneté sociale, revendiquait un football musical, motivé par une symbiose collective à l'image d'un orchestre soucieux des variations rythmiques et de l’euphonie.
« Le meilleur buteur d'un championnat est toujours le meilleur poète ». Cette assertion de Pasolini sied bien à Brahim Diaz, el magico des esthètes de l’Atlas dont l’art consiste à jouer le cœur au pied. Tout au long de la compétition, il a animé le jeu et mené des actions annonciatrices d'espoir de lumière. Le penalty manqué à la 107ème minute de la finale est également pénétré de poésie. Le virevoltant virtuose choisit le geste d'un joueur tchèque dont le nom, Panenka, est versé dans le fonds lexical depuis la coupe d'Europe des Nations de 1976. Ce geste, qui loge doucement le ballon dans les filets en simulant de frapper fort, ressemble à un oxymore. Il appartient à ces faits qui ont inspiré la métaphore du papillon à une figure du pays du baroque, Milan Kundera. Le destin des joueurs est semblable à celui des lépidoptères : leur vol est gracieux mais ils ne peuvent l'apprécier ou l'admirer.
Rond comme la terre, rouge comme une orange pareille à la lune, le ballon possède une poésie tendue entre hymne et élégie et une beauté que ne sauraient ternir la rumeur délétère et la funeste laideur.
« J'emporte avec moi la conscience de ma défaite comme l'étendard d'une victoire », confesse Fernando Pessoa. Voilà une maxime pour les jours intranquilles et pour l’avenir.