Khadija Lbidawya de Driss El Khoury - Par Samir Belahsen

Khadija Lbidawya de Driss El Khoury - Par Samir Belahsen

Driss El Khoury, un chroniqueur, une belle plume qui a pénétré la narration littéraire, la critique littéraire et artistique, le cinéma, le théâtre, la musique, la culture, et la politique

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Avec Khadija Lbidawya, Driss El Khoury livre l’un de ses textes les plus poignants sur la condition féminine populaire, la solitude affective et la précarité urbaine. Entre fatalité sociale et éclairs d’humanité, cette nouvelle tisse le quotidien d’une femme brisée, d’un enfant rêveur, et d’un monde qui refuse la tendresse aux plus vulnérables. Samir Belahsen revient sur cette fresque douce-amère, où chaque regard devient résistance, et chaque geste un cri silencieux.

« Les gens sans imagination ont besoin que les autres mènent une vie régulière. »

 Boris Vian 

« La seule vérité, en fin de compte, c’est de mener une vie passionnée, même si elle se rebelle et vous frappe au visage. »

Boris Vian

Driss El Khoury (1939-2022) était l’un des pionniers de la nouvelle au Maroc.

Un chroniqueur, une belle plume qui a pénétré la narration littéraire, la critique littéraire et artistique, le cinéma, le théâtre, la musique, la culture, et la politique.

Il a publié plusieurs recueils de nouvelles : « Tristesse dans la tête et dans le cœur » (1973), « Ombres » (1977), « Al-Bidayat » (Les débuts) (1980), « Al-'ayyam wa Allayali » (Jours et nuits) (1982), « Madinat Atturab » (Ville de poussière) (1988), Youssouf dans le ventre de sa mère (1994) et « Bayt Annou’ass » (la chambre à coucher).

Traduit par Driss Chouika, il a signé en 2017 un recueil d’essais critiques : Double langage où il compile des regards critiques sur la littérature et la culture au Maroc.

Driss Chouika explique : « C’est que Driss El Khoury est un grand écrivain, demeuré méconnu, car lu uniquement par les arabophones. D’où ce modeste effort pour le plaisir et l’intérêt de le rendre accessible aux lecteurs francophones ».

Sur les colonnes de « Quid », Rédouane Taouil avait publié en 2022 la traduction d’une nouvelle extraite de « Madinat Atturab » (Ville de poussière) sous le titre « le papillon ».

Lire aussi : Driss El Khouri : Un regardeur infatigable - (Suivi de la traduction de Papillon) Par Rédouane Taouil

Cette belle traduction en appelle d’autres…

Les histoires d'Idris El Khoury sont des scènes et des séquences de la réalité vivante retravaillées, une lague arabe simple et esthétique. La langue de bois est abolie, on est dans le cru…L’usage de la langue vernaculaire « darija », surtout dans les dialogues, donne aux textes plus de réalisme. A son époque c’était presque révolutionnaire.

Les journées de Khadija Lbidawya

La nouvelle de Driss El Khoury met en scène Khadija, ouvrière (prolétaire pour reprendre les termes de l’époque), vivant à la périphérie de Casablanca et travaillant dans des conditions éprouvantes dans une petite usine.

Son quotidien se partage entre de longs trajets en bus, un labeur harassant, et une existence marquée par le manque de joie et d'épanouissement, une survivance.

Ses repas sont succincts, ses instants de repos rares, et tout plaisir semble lui être refusé.

Sa vie sociale et affective est quasi inexistante : la solitude et un téléviseur triste qui diffuse les mélodrames de Souad Housni, l’icône historique du cinéma populaire égyptien.

Khadija incarne en fait la résignation d’une génération de femmes marocaines tenues à l’écart de tout épanouissement, du plaisir, de la tendresse et du bonheur.

 Ses gestes comme son regard et son apparence physique traduisent la fatigue et la soif d’un changement, d’un ailleurs.

 El Khoury met en parallèle la vie de Khadija à celle d’un enfant pauvre, Bouchâib, voyageant dans le même bus. Lui, il a des rêves simples, un siège dans une classe ou un croissant qu’il ne peut jamais s’offrir.

Leur rencontre fortuite donne lieu à un échange de regards, une offrande refusée (une rose artificielle), et d’une brève complicité rejetée sous le poids du quotidien, d’une braise vite étouffée par le destin.

Khadija souhaitait plutôt une rose naturelle, l’enfant une mère présente et des plaisirs simples.

Les deux personnages sont rattrapés par la brutalité sociale cruelle, Khadija, exploitée, s'abandonne avec résignation au patron d’usine, espérant échapper à sa misère ; l'enfant, victime du système éducatif et des préjugés, sombre dans l'échec scolaire et la marginalisation.

Marginalité et pauvreté urbaine

La nouvelle s’attache à décrire avec réalisme la précarité des classes populaires à Casablanca, pendant ces années. A la difficulté de se nourrir s’ajoute le travail éreintant, la précarité du logement et l’absence de loisirs.

Ce portrait social s’inscrit dans l’une des veines majeures de l’œuvre de Driss El Khoury, attentif à la voix des exclus, des anonymes, des gens de la marge et de tous les oubliés de la croissance urbaine.

Condition féminine

La nouvelle met en lumière, en plus, la solitude et la frustration affective de Khadija. Privée de tendresse, elle rêve d’amour mais se heurte à la dureté du sort réservé aux femmes ouvrière issues de milieux populaires.

Sa liberté reste illusoire, même sa « révolte », à travers le fantasme, son projet de devenir « Cheikha » (chanteuse-danseuse ), demeure un rêve inaccessible. L’exploitation sexuelle comme issue face à la précarité souligne la vulnérabilité de ces femmes.

Perte des illusions et violence ordinaire

La rose artificielle, offerte par l’enfant Bouchaib à Khadija, symbolise la fausseté et de la tristesse. Même la beauté, ici, devient simulacre. Les vrais plaisirs restent réservés à ceux qui ne prennent pas le bus, comme le dit Khadija si bien.

El Khoury met à nu une société où les rêves sont écrasés par la brutalité des rapports sociaux et l’indifférence institutionnelle.

Aliénation et fatalité sociale

La nouvelle suggère que la trajectoire de Khadija et celle du garçon sont cousues de déterminisme social.

La transmission de la pauvreté et la difficulté sinon l’incapacité à rêver d’un avenir meilleur sont une fatalité surtout que l’école, supposée ascenseur social, devient elle-même un terrain d’exclusion.

Nostalgie, ironie et critique sociale

L’auteur, Bâ Driss (dans son petit cercle), emploie un style direct mais souvent empreint d’ironie et de tendresse.

Il observe la ville, les gens dans les autobus bondés, les figures fatiguées, avec une lucidité désabusée mais jamais dépourvue d’une profonde humanité.

La marginalité, la quête de dignité, l'aspiration à l’amour et à la tendresse et la violence sociale s'entremêlent dans cette nouvelle typique de Ba Driss, voix des périphéries et des oubliés.

Pour le poète et romancier marocain Mohammed El Achaari : « Khoury était un signe de la transformation moderniste au Maroc, une personne issue des marges et d'un milieu pauvre, et qui n'avait aucune chance d'éducation supérieure, mais il a été capable de construire avec une présence culturelle inégalée. »