La patrie de Stradivarius, vivier de luthiers du monde entier

5437685854_d630fceaff_b-

273
Partager :

Le luthier espagnol Arantzazu Rojo dans son atelier de Crémone (Italie) le 9 juin 2020

Patrie de Stradivarius, la ville italienne de Crémone est devenue un laboratoire de luthiers du monde entier: travaillant dans la tradition des grands maîtres, ils tentent de résister malgré un marché de plus en plus réduit et une vive concurrence chinoise.

C:\Users\Naïm Kamal\AppData\Local\Temp\Temp1_httpdoc.afp.com1T99HN-MultimediaVersion.zip\urn_newsml_afp.com_20200618_382a7fda-6d36-4207-80bd-c1516bf5de19_mmdHighDef.jpg

La luthière française Bénédicte Friedmann dans son atelier de Crémone (Italie) le 9 juin 2020

Dans cette bourgade du nord de l'Italie, les ateliers de lutherie sont partout: 160 pour 70.000 habitants.

Situé au fond d'une cour fleurie, où travaille aussi un Japonais, celui de Stefano Conia n'a pas changé depuis des décennies.

Ce Hongrois d'origine, âgé de 74 ans, est l'un des doyens des luthiers crémonais. Il continue à travailler bien qu'il soit en retraite depuis bientôt dix ans.

"Si je ne fabriquais plus de violons, la vie pour moi serait terminée. Tous les jours, je suis ici, dans l'atelier. C'est un antidote contre la vieillesse", sourit le septuagénaire dont le père était lui-même luthier en Hongrie.

Son établi fait face à celui de son fils, sur lesquels s'étalent planches, limes, serres-joints, compas, pinceaux ou petites scies.

"Choisir la lutherie c'était naturel. J'ai passé mon enfance ici à la +bottega+, que mon papa a ouvert fin 1972, deux mois avant ma naissance", raconte son fils, Stefano Conia "le Jeune".

"Je jouais avec le bois, les musiciens venaient acheter leurs violons et jouaient... Cela a toujours été une ambiance particulière, qui me plaisait énormément", poursuit celui qui, dès 7-8 ans, a commencé à toucher les outils.

Sur les traces "des plus grands" 

Comme pour son père, la passion est chevillée à l'âme. "Les instruments sont un peu comme des enfants, ils vivent grâce à l'énergie que nous leur donnons, c'est une partie de nous qui continuera à vivre après notre mort".

La majorité des luthiers de Crémone sont aussi étrangers. Beaucoup sont venus étudier à l'Ecole internationale de lutherie et sont restés.

"L'école est née en 1938. Les premiers enseignants étaient des étrangers et les élèves viennent du monde entier. Il y a ce dicton qui dit: personne n'est prophète en son pays. Et c'est vrai que nous, les luthiers crémonais, sommes vraiment peu: il y a environ 30% d'Italiens et 10% de Crémonais", sourit Marco Nolli, 55 ans, qui appartient à cette espèce rare.

Bénédicte Friedmann, une Française de 45 ans, vit depuis une vingtaine d'années dans "le berceau de la lutherie".

"Venir à Crémone, c'était – c'est peut-être un peu prétentieux de dire ça – comme marcher dans les pas des plus grands, Stradivarius, Guarneri, Amati", souligne-t-elle.

"Etre luthier ici, c'est pouvoir se consacrer à 100% à la création d'instruments. Et plus on en fait, meilleur on devient", note-t-elle. Elle explique qu'en France par exemple, beaucoup, pour gagner leur vie, font des réparations, du reméchage d'archets, ou vendent des accessoires, ce qui leur laisse peu de temps pour leur art.

Trouver des clients n'est néanmoins pas toujours simple, après la croissance enregistrée dans les années 1960, 70 ou 80.

"Notre marché, qui est un marché d'élite, s'est réduit", explique Giorgio Grisales, le président du consortium.

Les théâtres sont moins nombreux, les représentations moins fréquentes, et les violonistes chevronnés préfèrent le plus souvent des instruments anciens, du XVIIIe et XIXe siècles.

Alors que "Crémone vit pratiquement de l'export seulement", "le coronavirus a porté un coup sévère". Mais avant même l'épidémie, "le secteur était en difficulté en raison de la concurrence impitoyable de la Chine et de l'Europe de l'Est", souligne M. Grisales.

La Chine est le premier producteur d'instruments à archets, avec 77,8 millions de dollars d'exportations en 2019 (pour 1,5 million d'instruments). C'est plus de la moitié du marché mondial, selon le Centre international du commerce (ITC).

L'Italie se positionne en cinquième position (4,6% des exportations mondiales), derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne, mais devant la France. Ses principaux clients sont le Japon et les Etats-Unis.

Les luthiers italiens affrontent la concurrence de contrefaçons, certains faisant passer pour crémonais des instruments fabriqués ailleurs, mais aussi et surtout de produits meilleur marché.

Erable ondé et épicéa 

"Les instruments de maître commencent à 25.000 euros", tandis que d'autres, d'une qualité légèrement moindre mais toujours excellente, sont vendus autour de 15.000 euros, détaille M. Grisales.

Dans le même temps, pour 200 euros, voire moins, il est possible d'avoir un violon chinois, un archet et un étui.

"Ce sont des instruments économiques, faits en série, et destinés à ceux qui commencent à étudier", explique le violoniste baroque Fabrizio Longo.

De son côté, "Crémone est un point de référence important. L'école crémonaise garantit des paramètres clairs: choix du bois, soin dans la réalisation... Mais bien sûr la qualité dépend de chaque luthier", souligne-t-il.

En Chine, "le plus souvent, les violons sont fabriqués dans une +usine humaine+: ils sont faits à la main, mais 10 luthiers travaillent chaque jour sur les mêmes parties. C'est un travail à la chaîne et à la fin on obtient un assemblage. Il n'y a pas d'unicité, d'authenticité", explique Mme Friedmann.

Ici, "pour fabriquer un instrument, il faut au moins 300 heures", soit entre deux et trois mois, explique M. Grisales.

Les essences utilisées sont les mêmes que ceux des grands maîtres: érable ondé et épicéa. 

Outre la concurrence étrangère, qui respecte peu les règles en terme de développement durable (déforestation...), la difficulté vient aussi du nombre important de luthiers à Crémone, plus de 300 officiellement.

"Se faire connaître est un peu laborieux", et la recherche de commandes "est une quête permanente", affirme Mme Friedmann. Elle déplore la concurrence déloyale de confrères travaillant au noir, et échappant à la taxation de quelque 60% imposée aux artisans.

Mais "en même temps ce grand nombre crée une émulation", et "quand on me demande quel est le plus bel instrument que j'ai fabriqué, pour moi c'est toujours le prochain..."

lire aussi