Culture
Les représentations de l’islam dans les littératures européennes : entre héritage, constructions et relectures critiques – Par Abdeljlil Lahjomri
Dans cette peinture, Delacroix s'inspire de son étape à El Ksar Lkbir le 9 avril 1832, durant laquelle il a assisté à des souhaits de bienvenue à un caïd marocain. L’une des « dimensions majeures de l’image de l’islam dans la littérature européenne est la (dimension exotique et orientaliste centrée sur l’étrange et le merveilleux. »
L’étude des représentations de l’islam dans les littératures européennes dépasse désormais le simple champ académique, explique Abdeljlil Lahjomri, pour s’imposer comme un impératif intellectuel et éthique dans un monde où l’image de l’« autre » se mêle aux questions d’identité et d’appartenance. En ouverture du Colloque qui a réuni de nombreux chercheurs à l’Académie du Royaume du Maroc, le Secrétaire perpétuel a retracé la formation de ces représentations et posé la plateforme de la rencontre afin que ses différentes parties prenantes contribuent à mieux comprendre comment se sont construites, au fil des siècles, des images contrastées oscillant entre stéréotypes, fascination, dialogue et méconnaissance. Loin d’être uniforme, précise M. Lahjomri, cette représentation révèle un espace de projection, de fascination, mais aussi de dialogue critique, où l’Europe interroge sa propre identité à travers l’Autre.

Abdeljlil Lahjomri – Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc
Une généalogie du savoir européen sur l’islam
Les Représentations de l’islam dans les littératures européennes visent à interroger l’image que les corpus européens ont façonnée de l’islam, fruit de siècles d’interactions historiques et culturelles. L’étude de cet héritage ne relève plus seulement de la recherche savante : elle constitue aujourd’hui une nécessité intellectuelle et morale dans un monde où l’image de l’« autre » touche directement aux enjeux d’identité. En retraçant la genèse de ces représentations — depuis la transmission des textes arabo-islamiques vers l’Europe par la traduction et la controverse, en passant par la construction des études des religions et de l’anthropologie comparée au XIXᵉ siècle, jusqu’à l’islamologie moderne — apparaît clairement comment se sont forgées des narrations qui, tour à tour, ont installé des stéréotypes ou ouvert des voies au dialogue interculturel. Ces constructions continuent d’influencer les modes d’interprétation actuels. D’où l’importance de réévaluer de manière critique ces images et les mécanismes qui les sous-tendent.
Les étapes de formation du savoir européen sur l’islam, de la Renaissance à l’émergence de la comparaison religieuse, suivent un fil continu structuré en trois temps majeurs. À la Renaissance, l’islam devint l’objet d’un examen humaniste et philologique ayant corrigé de nombreuses données sur ses textes, tout en restant inscrit dans une logique de « possession symbolique » propre à une centralité intellectuelle européenne. À l’époque des Lumières, sa représentation s’intégra aux débats philosophiques autour de la religion naturelle, de la raison et de la liberté, au lieu d’être étudiée selon ses propres conditions historiques. Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, l’image de l’islam fut prise dans l’appareil orientaliste, combinant philologie, histoire, droit et anthropologie, produisant un savoir sur les textes et sociétés islamiques depuis des cadres occidentaux liés aux rapports de pouvoir.
À la marge de cette trajectoire, la comparaison religieuse chercha à dépasser la dichotomie « nous / les autres », en mettant en valeur convergences et différences entre traditions religieuses. Elle ouvrit ainsi la voie à une islamologie dialogique et pluridisciplinaire, plaçant l’expérience spirituelle, juridique et intellectuelle des musulmans au cœur d’une connaissance critique, affranchie d’un regard extérieur hégémonique.
L’islam émergea dans la littérature européenne médiévale sous la forme d’une opposition entre « maison de la foi » et « maison de l’infidélité », apparaissant dans les épopées et drames religieux comme un adversaire théologique et politique. Avec l’ouverture du corpus européen aux langues orientales et aux voyages savants, il devint un horizon de questionnement philosophique, ainsi qu’une source linguistique et historique pour réintégrer l’héritage sapientiel dans l’édifice intellectuel européen.
La fabrique littéraire d’un Orient entre mythe, critique et miroir
Ainsi, Europe et mondes de l’islam n’étaient pas deux univers séparés, mais des espaces poreux traversés par une dynamique commune faite de guerre, de commerce, de traduction et de circulation du savoir. L’Andalousie et la Sicile constituèrent les deux grands carrefours du transfert des connaissances : d’Aristote, Ibn Sînâ, al-Râzî et Ibn Rushd au papier, au sucre, à l’irrigation, aux cartes maritimes, aux mathématiques d’al-Khwarizmî, à l’astronomie et à l’agronomie — autant de contributions ayant préparé le terrain à la Renaissance européenne. Dans ce cadre, l’image de l’islam fut travaillée par un double mouvement : la fabrication d’un « ennemi théologique » mobilisable idéologiquement, et la création d’un « Orient mythique » nourri de fascination et d’étrangeté.
Ce processus se manifeste dans l’étude comparée menée par Moënis Taha Hussein ( fils du célèbre auteur égyptien) dans son ouvrage Présence de l’Islam dans la littérature romantique en France qui montre que la présence de l’islam dans la littérature romantique française ne fut pas seulement un exercice orientaliste. Elle constitua un moment où l’islam devint un objet de sensibilité romantique et un vecteur de questionnement universel. Ainsi, l’Orient islamique devint un miroir dans lequel l’Europe examinait sa propre liberté et ses limites. Il se transforma en champ symbolique où affluaient métaphores morales et images idéalisées. Sous le signe de l’« Orient », les écrivains mobilisèrent un vocabulaire de pureté, d’élévation et de séduction, en faisant une médiation pour penser à la fois soi-même et l’autre.
Cette transformation fut nourrie par l’essor des traductions orientales, les récits des voyageurs et le vaste travail de collecte et de catalogage des manuscrits entrepris après la campagne d’Égypte. Toutefois, cette représentation resta encadrée par une vision orientaliste génératrice d’idéalisations et de clichés, appelant aujourd’hui une déconstruction permettant de distinguer ce qui ouvre réellement sur le dialogue de ce qui reproduit des schémas anciens sous des formes nouvelles.
Ce parcours se cristallise dans les œuvres de Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine et Gérard de Nerval, où chacun esquisse une étape du regard européen porté sur l’islam. Tantôt à partir d’une sensibilité catholique inquiète projetant ses propres crises sur l’islam, en transformant l’« autre » en sujet doté d’histoire et de mémoire grâce à l’expérience directe ; tantôt par la construction d’un « Orient » fictionnel fondé sur des récits de voyage produisant un discours orientaliste mêlant fascination pour les minarets et les déserts, et usage de l’espace « oriental-ottoman » comme décor permettant à l’Europe de questionner ses propres enjeux de liberté et de despotisme. Il ne s’agissait pas tant d’une connaissance ethnographique rigoureuse nourrie par l’observation, que d’un usage symbolique de l’islam comme ressource destinée à revitaliser la dimension spirituelle d’un Occident en prise à la matérialité croissante. Par ce processus, la ville orientale devint dans la littérature européenne un « texte ouvert » où se croisent récit ethnographique et fiction, explorant l’expérience spirituelle de l’intérieur plutôt que de l’enfermer dans des catégories figées.
Une image multiple, un enjeu contemporain
Comprendre « l’islam dans le miroir des lettres européennes » exige de remonter une longue histoire de représentations, depuis les textes chevaleresques médiévaux jusqu’aux littératures classique, des Lumières, romantique, puis moderne et postcoloniale. Pourtant, ces représentations furent le plus souvent des constructions imaginaires plutôt que des lectures informées d’une réalité religieuse et historique différente. L’image de l’islam servit à Europe d’outil pour se définir, tracer les frontières de son identité et gérer ses tensions politiques et spirituelles.
Ainsi, dans les corpus anciens, l’islam apparaît comme surface de projection où se mêlent inquiétudes face à l’expansion ottomane, crainte de perdre l’hégémonie, et besoin d’un « autre » religieux permettant de fixer, par contraste, le sens du christianisme latin. Avec l’évolution des rapports de force, l’intensification des échanges commerciaux, des missions et des voyages savants, puis l’expansion coloniale, le miroir européen commence à renvoyer une image plus nuancée, sans toutefois rompre avec la centralité européenne. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles en particulier, le « musulman d’Orient » devient un outil narratif double : d’un côté, un prisme critique pour interroger les contradictions de la société européenne ; de l’autre, un objet d’un discours orientaliste transformant l’Orient islamique en espace d’exotisme et de fantaisie plus qu’en domaine de connaissance. L’islam sert alors à redessiner les frontières symboliques de l’identité européenne et à bâtir des oppositions telles que rationalité/irrationalité, progrès/retard, centre/périphérie.
À travers ces dynamiques, plusieurs dimensions majeures de l’image de l’islam dans la littérature européenne peuvent être dégagées :
– Une dimension exotique et orientaliste centrée sur l’étrange et le merveilleux.
– Une dimension esthétique et romantique célébrant le charme, la différence et l’évasion.
– Une dimension réaliste et cognitive cherchant à comprendre l’expérience vécue des musulmans.
– Une dimension critique et dialogique où l’islam sert de miroir à l’Europe pour revisiter ses propres certitudes.
À partir de ces dimensions, la présence de l’islam ne se réduit plus à un élément secondaire des récits européens. Elle devient un vecteur esthétique et intellectuel permettant d’ouvrir des questions essentielles : le sacré, la liberté, la relation à l’autre, les frontières de l’identité moderne. L’« islam » n’apparaît plus ici comme une image figée, mais comme un espace de négociation façonné historiquement au sein du projet moderne européen, et renouvelé à chaque lecture et à chaque interprétation.