Les vertus immorales de Kébir Mustapha Ammi - Par Samir Belahsen

Les vertus immorales de Kébir Mustapha Ammi  - Par Samir Belahsen

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Avec Les Vertus immorales, Kébir Mustapha Ammi signe une épopée identitaire et philosophique. À travers Moumen, jeune Marocain du XVIᵉ siècle embarqué dans une odyssée à la découverte du Nouveau Monde, l’écrivain explore la complexité des métamorphoses humaines, entre fidélité à soi, trahison nécessaire et quête de sens. Samir Belahsen revisite ici l’univers d’un auteur qu’il présente comme citoyen du monde et passeur de civilisations, dont chaque roman dialogue avec l’Histoire, la morale et les fractures du présent.

Samir Belahsen

« L’existence précède l’essence. » 

Jean-Paul Sartre 

« Pensez à votre conception. Vous n'avez pas été faits pour vivre comme des bêtes mais pour suivre vertu et connaissance. »

DANTE / L'Enfer, chant XXVI

Dans l’univers d’Ammi, la quête d’identité est toujours une odyssée.

Il interroge la construction de soi face aux tumultes d’un monde en perpétuel changement.

Kebir Mustapha Ammi est un écrivain marocain né à Taza en 1952, de père Algérien et d’une mère marocaine. Il a grandi à Taza avant de s’installer en France.

Il a publié, entre autres, « Partage du monde » en 1999, « Sur les pas de saint Augustin » en 2001, « La Fille du vent » en 2002, « Alger la Blanche »2003, « Évocation de Hallaj », 2003, « Abd el-Kader », 2004 puis « Le Ciel sans détours » en 2007, « Les Vertus immorales » en 2009, « Abd el-Kader. Non à la colonisation » en 2011, « Un génial imposteur » en 2014 et « Le Coiffeur aux mains rouges » en 2025.

Dans ces œuvres, on retrouve les tensions identitaires et culturelles, les injustices sociales, mais aussi et surtout les dilemmes existentiels.

Ecrivain engagé, sa plume est empreinte de son héritage et de ses luttes personnelles (identité, exil).

Le grand humaniste, nous emballe sur les chemins de Saint Augustin à Thagaste, du mystique Hallaj à Bagdad ou encore de l’émir Abd el-Kader du temps de la régence d’Alger, sans oublier son roman consacré au corsaire Ben Aïcha, devenu ambassadeur du sultan Moulay Ismail auprès du roi soleil  et diplomate amoureux, un roman où l’on peine à démêler le fait historique de la fiction.

L’émigration a fait de Kébir Mustapha Ammi un vrai citoyen du monde, un être moderne. Entre le Maroc son attache maternelle, l’Algérie origine paternelle, la France, où il vit, et les États-Unis où il va souvent, on a du mal à l’enfermer dans un lieu ou dans une langue.

Il habite surtout les mots, surtout ses mots.

Les vertus immorales

Dans ce roman Kébir raconte les aventures d'un Marocain du XVIe siècle, inspiré par les écrits de Marco Polo, il part à la découverte du « Nouveau Monde ». Moumen, né en 1502 à Salé, sous la dynastie Wattasside, dans une famille aisée, rapidement frappée par la ruine, il vit une enfance marquée par la violence et la brutalité de son beau-père, un tyran. L’enfant de Salé sera le premier Maure à fouler le nouveau continent découvert trois décennies plus tôt par le Génois. En Europe, il recherche un vaisseau en partance pour l’Amérique.

Moumen y dissimule ses origines, il se méprise, et se choisit diverses identités au gré des circonstances. Il développe une méfiance envers toutes les appartenances et les « vertus » définies par la société.​

Grace à un prêtre érudit, Moumen avait découvert à Salé l’importance du savoir et du doute. Quand il traverse le détroit de Gibraltar, il était déjà un lecteur émérite qui lisait dans l’ivresse et maitrisait l’arabe à l’espagnol ; c’est pour lui une seconde naissance. Il entame une série de métamorphoses. Il devient marin, conseiller, imposteur et même traître et enfin meurtrier.

Avec la découverte du Nouveau Monde, il découvre les affrontements entre civilisations, et la nécessité pragmatique de s’adapter pour survivre aux dépens de ses principes initiaux.​

Notre héros traverse l’alinéation, la quête de soi et enfin le désenchantement. Durant cette évolution pleine de métamorphoses, il y a une seule constante : son désir immuable de comprendre le monde.​

Moumen, l’orphelin révolté devient à la fin un homme lucide et désenchanté.

Pour survivre dans ces milieux hostiles, dans une époque de bouleversements, il va se livrer, lui aussi, à l'infamie. Pour déjouer les pièges de l’existence, il est amené à ruser, tromper, voler, torturer, supplicier, assassiner et trahir en interrogeant toujours la nature des vertus et du mal.​

Moumen découvrira et nous suggèrera que la vertu n'est pas toujours ce qu'on croit, et que les vertueux ne sont pas forcément ceux auxquels on pense... On traverse avec Moumen le siècle où la civilisation occidentale assoit sa supériorité, son “mépris civilisé”, sur le reste des cultures humaines.

Des rebondissements multiples nous mènent à une réflexion sur la rencontre / confrontation entre la civilisation musulmane, la civilisation chrétienne et les civilisations primitives.

Au fil du récit, l’identité de Moumen est sans cesse remise en question par l’exil, la perte, la nécessité de trahison et les rencontres multiples. Chaque rencontre est une bifurcation.

Kébir questionne la construction du soi à travers les épreuves de la vie, la précarité et la confrontation à l'autre, aux autres.

Les résonances contemporaines

Bien que située au XVIᵉ siècle, le récit traite de nos enjeux actuels : les frontières, les violence morales et identitaires, et le fameux dialogue entre civilisations.​

Les errances de Moumen, les frontières qu’il a franchies et ses métamorphoses identitaires posent les problématiques contemporaines des migrations, des exils et de la recomposition du soi dans le monde instable de la mondialisation, sinon de la post-mondialisation.

Les questions sur l’appartenance, l’altérité et les pièges identitaires sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Moumen, peut être comme l’auteur, ne pouvant s’inscrire dans un seul monde, choisit la mobilité, la quête d’un langage universel, la tolérance, la pluralité, et un certain vivre-ensemble contemporain.​ Ils cherchent à bâtir des passerelles entre les hommes et les cultures.

A travers cette fresque historique, Kébir nous propose une véritable méditation sur la condition humaine, la crise des valeurs, l’urgence d’inventer de nouveaux modes de relation et de résistance, l’urgence de réinventer le monde, de nous réinventer.