Maroc-Grèce : deux trajectoires pour un même fruit devenu méditerranéen

Maroc-Grèce : deux trajectoires pour un même fruit devenu méditerranéen

La rareté faisant le prix, la figue de barbarie, fruit des marchands ambulants, qui se vendait pour pas cher, est passé des charrettes aux étals d’une boutique huppée de la capitale

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Des collines ensoleillées de Nafplio aux plaines semi-arides du Maroc, la figue de Barbarie raconte deux histoires contrastées. Tandis que le cactus prospère encore dans plusieurs régions grecques, il porte au Maroc les cicatrices d’une décennie marquée par les ravages de la cochenille. Disparition de vastes plantations et ambitieux programmes de replantation, la filière marocaine mise désormais sur des variétés résistantes pour retrouver, d’ici la fin de la décennie, une place centrale dans les paysages et l’économie des territoires ruraux.

Anwar CHERKAOUI

Correspondance de Nafplio en Grèce

 Aujourd’hui, en contemplant les figuiers de Barbarie qui prospèrent encore autour de la ville de Nafplio en Grèce et dans certaines régions grecques, le voyageur marocain ne peut s’empêcher de ressentir une forme de nostalgie.

Autour de Nafplio, ville grecque à 2h de route en voiture d’Athènes, dans les paysages pierreux et baignés de soleil de l’Argolide, cette terre mythologique, la figue de Barbarie semble aujourd’hui appartenir naturellement au décor grec.

Pourtant, cette plante étonnante – plus proche du cactus que de l’arbre fruitier classique – n’est pas née sur les terres helléniques.

L’Opuntia ficus-indica vient du continent américain et fut introduit dans le bassin méditerranéen après les grandes traversées maritimes des XVIe et XVIIe siècles.

Peu à peu, les rivages méditerranéens l’adoptèrent, depuis l’Espagne au Maghreb, de la Sicile aux côtes grecques.

Dans le Péloponnèse (région montagneuse grecque), notamment autour de Nafplio, cette plante trouva une terre presque idéale.

Les collines rocailleuses, les sols pauvres, les montagnes sèches et les longues périodes de chaleur estivale constituaient un environnement parfait pour cette espèce capable de survivre là où bien d’autres cultures peinent à pousser.

Entre montagnes calcaires et plaines ouvertes sur la mer, le climat méditerranéen offre des hivers doux, un fort ensoleillement et une sécheresse estivale favorable aux plantes résistantes.

Sur les terrains abandonnés, les bords de route, les murets de pierre ou les pentes escarpées, le cactus s’est imposé presque naturellement.

Il servait parfois de haie protectrice autour des cultures, freinait l’érosion et fournissait un fruit riche en eau et en sucre durant les étés brûlants.

Cette histoire méditerranéenne épouse naturellement celle du Maroc.

Car au Maroc aussi, la figue de Barbarie occupait autrefois une place immense dans les paysages ruraux.

Des régions entières — du Souss aux plaines atlantiques, des zones montagneuses jusqu’aux terres semi-arides — prospéraient au rythme de ce fruit populaire, nourrissant et profondément enraciné dans la mémoire collective marocaine.

Les haies de cactus bordaient les champs, protégeaient les terres agricoles et dessinaient des kilomètres de paysages verdoyants au milieu de régions parfois sèches et difficiles.

La figue de Barbarie faisait partie du quotidien marocain : fruit vendu dans les rues des villes pour pas cher durant l’été, nourriture du monde rural, ressource économique pour de nombreuses familles, plante médicinale traditionnelle et symbole de résilience face à la sécheresse.

Mais ces dernières années, un véritable drame écologique et agricole a frappé cette culture emblématique au Maroc. Risquant d’en faire un souvenir.

Une maladie liée à la prolifération d’un insecte parasite destructeur — la cochenille du cactus — a ravagé d’immenses étendues de plantations.

En quelques années seulement, des régions entières ont vu disparaître ces cactus qui semblaient pourtant indestructibles.

Selon l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) la situation des figues de barbarie au Maroc reste marquée par les conséquences de la grave infestation de la cochenille du cactus, apparue en 2014 et qui a détruit une grande partie des plantations traditionnelles. Selon plusieurs estimations, entre 120.000 et 140.000 hectares de cactus ont été ravagés à travers le pays.

Les régions historiquement productrices, comme Sidi Ifni, Aït Baâmrane, Sidi Bennour, Rhamna ou encore les régions de Khénifra, Meknès, Sidi Ali, Moulay Driss Zerhoun, Fès, Taza…, ont été particulièrement touchées. Dans plusieurs endroits, les plantations ont presque disparu, provoquant une forte baisse de l’offre sur les marchés.

Les paysages autrefois couverts de raquettes vertes se sont transformés en étendues sèches et grisâtres.

Dans certaines provinces marocaines, la disparition a été presque totale.

Des milliers d’agriculteurs ont perdu une source de revenus importante, tandis qu’un élément profondément enraciné dans le patrimoine visuel et affectif du Maroc s’effaçait brutalement.

Cette disparition a profondément marqué les populations locales, car beaucoup avaient grandi avec ces cactus omniprésents dans les campagnes marocaines.

Là où autrefois les enfants cueillaient les fruits au bord des chemins, il ne reste parfois aujourd’hui que des troncs desséchés et des champs abandonnés.

La rareté faisant le prix, la figue de barbarie, fruit des marchands ambulants, qui se vendait pour autrefois un dirham de trois à cinq pièces, puis pour une seule, est passé des charrettes aux étals d’une boutique huppée de la capitale à 10 et parfois à quinze dhs les cent grammes, sachant qu’une pièce pèse environ 80 à 120 g pour petite figue de Barbarie, 120 à 180 g  pour une moyenne et plus rarement 180 à 300 g  pour un gros fruit.

Face à cette catastrophe, des programmes de replantation et de sélection de variétés résistantes ont été lancés au Maroc, afin d’essayer de sauver cette plante emblématique du paysage méditerranéen maghrébin.

Selon Dr Mohamed Sbaghi de l’INRA, outre le programme national de lutte contre la cochenille, le ministère de l’agriculture a également mis en place un programme de multiplication de cactus résistants à la cochenille. En 2017, un parc à bois a été constitué par l’INRA grâce à une collection de cactus rassemblée par d’anciens chercheurs de l’Institut explique Dr Sbaghi.

En 2019, du matériel végétal a été développé et grâce à ce matériel, 11 plateformes de parcs à bois de pré-base ont été établies dans différentes régions du Maroc, couvrant 105 hectares", se réjouit-il. Et en 2021, les plantations chez les agriculteurs ont démarré avec "1500 hectares plantés cette même année, 6000 hectares en 2022, 15000 hectares en 2023, et 16600 hectares en 2024", précise-t-il. Ces efforts ont permis de planter des cactus dans différentes régions du Maroc afin de restaurer les surfaces cultivées et revenir à une production normale d’ici 2029 ou 2030.

Tout n’est donc pas perdu. Ces cactus accrochés aux collines grecques rappellent silencieusement les campagnes marocaines d’autrefois, et laissent entrevoir l’espoir de la régénérescence de ce vieux compagnon végétal des terres semi arides du Maghreb.

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