Repenser la mer : l’économie bleue comme projet de civilisation - Par Abdeljelil Lahjomri

Repenser la mer : l’économie bleue comme projet de civilisation - Par Abdeljelil Lahjomri

« L’Académie du Royaume du Maroc s’inscrit activement dans le chantier de l’économie bleue à travers des initiatives de concertation haut niveau et une approche transdisciplinaire visant à nourrir les dynamiques continentales. Cette mobilisation entend faire de la mer un levier structurant de développement, de souveraineté et de stabilité durable » (Abdeljlil Lahjomri).

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L’Académie du Royaume du Maroc et l’association La Saison Bleue ont organisé, sous le Haut Patronage du Roi Mohammed VI, la 3ᵉ réunion des collèges d’experts de l’ABC/Africa Blue Compass. En présentiel comme online, ce sont plus de trois cents experts africains et internationaux qui se sont retrouvés le 29 janvier 2026, en présentiel ou en visioconférence, au siège de l’Académie à Rabat. Lancée lors du Sommet L’Afrique pour l’Océan (3ᵉ Conférence Océan des Nations unies, Nice, juin 2025) et des trois premières éditions du Blue Africa Summit (Tanger), cette initiative vise à doter le continent d’une véritable boussole stratégique océanique destinée à mieux gouverner, protéger et valoriser ses espaces maritimes. À l’heure où les équilibres environnementaux, économiques et géopolitiques sont profondément reconfigurés, l’économie bleue s’impose, explique le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume qui introduisait les débats, comme un nouveau paradigme de développement, capable de refonder la relation entre l’homme et la mer. Entre durabilité écologique, souveraineté stratégique et innovation productive, cette approche, précise Abdeljelil Lahjomri, ouvre la voie à un projet de civilisation qui articule croissance responsable, justice territoriale et intégration des savoirs, tout en inscrivant le Maroc et l’Afrique dans une dynamique maritime porteuse d’avenir.

Abdejlil Lahjomri

Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume

Une nouvelle relation entre l’homme et la mer

Dans le contexte des profondes mutations que connaît le monde contemporain, l’économie bleue apparaît comme un choix de développement capable de reconstruire la relation de l’homme à la mer, en faisant passer les espaces maritimes d’une logique de surexploitation à une logique de création de valeur durable. Elle ne se limite pas à repenser la croissance sous l’angle quantitatif, mais ouvre un horizon qui équilibre rentabilité économique, justice sociale, spécificités géographiques et exigences environnementales.

Ce changement de paradigme rompt avec la vision réductrice qui cantonnait la mer à des fonctions sectorielles étroites, pour la considérer comme un système multidimensionnel où se croisent environnement et économie, savoir et souveraineté, société et ressources. Il fonde une conscience collective selon laquelle la préservation des écosystèmes marins constitue une condition préalable à la durabilité de la valeur économique, et implique un passage d’une logique de domination à une logique de partenariat avec la nature.

Une philosophie de développement durable et innovante

L’économie bleue repose ainsi sur une philosophie de développement qui dépasse la logique d’exploitation au profit de celle de durabilité et d’innovation. Elle reconnaît les limites écologiques et s’appuie sur des modèles de production et de consommation flexibles, fondés sur l’économie circulaire, les technologies propres et une gouvernance responsable des ressources. La mer devient alors à la fois un espace de création de richesse et un espace de production de sens, celui de la responsabilité entre les générations, de la justice territoriale, de la souveraineté alimentaire et énergétique.

Dans cette perspective, l’économie bleue s’inscrit dans des politiques publiques intégrées, attentives aux spécificités géographiques propres à chaque espace maritime. La géographie n’est pas un simple paramètre neutre : elle constitue un acteur central qui conditionne la nature et l’efficacité des politiques, à travers la diversité des écosystèmes marins, les routes du commerce mondial et la vulnérabilité des littoraux face aux changements climatiques.

Cela implique l’intégration des communautés locales dans les chaînes de valeur, leur autonomisation économique et cognitive, ainsi que l’orientation des investissements vers des activités durables telles que la pêche responsable, les énergies marines renouvelables, le tourisme écologique et la recherche scientifique maritime.

L’économie bleue comme projet de civilisation

À ce titre, l’économie bleue dépasse le simple cadre d’un projet économique pour devenir un véritable projet de civilisation, redéfinissant la notion même de développement. Elle est un modèle qui ne se dissocie ni de la société, ni de la nature, ni de la réflexion philosophique. Sa réussite se mesure à sa capacité à instaurer un équilibre intelligent entre croissance et durabilité, entre efficacité économique et équité sociale, entre exploitation rationnelle des ressources et préservation du patrimoine maritime en tant que pilier d’un avenir commun à long terme.

Dans notre pays, l’intérêt porté à l’économie bleue s’inscrit dans une vision stratégique reposant sur l’articulation étroite entre les données géographiques, les enjeux de développement et le cadre conceptuel. Le Maroc dispose d’un capital maritime exceptionnel, matérialisé par plus de 3 500 kilomètres de côtes s’étendant sur les façades atlantique et méditerranéenne, ainsi que par un accès direct à un détroit d’importance stratégique mondiale. Cette configuration confère au Royaume une position logistique et compétitive singulière, à la croisée de l’Afrique, de l’Europe et des Amériques.

Cette situation géographique qualifie le Maroc à devenir un pôle majeur du commerce maritime, des industries portuaires et des services logistiques à forte valeur ajoutée. Elle fait également de la mer un levier central de la souveraineté économique, dans un contexte international marqué par une intensification de la concurrence autour des ressources.

Dans ce cadre, l’intérêt pour l’économie bleue ne se limite pas à ses dimensions opérationnelles ou sectorielles restreintes. Il s’étend à la nécessité de mettre en place un encadrement intellectuel et cognitif cohérent, garant de sa cohésion, de sa pérennité et de son efficacité à long terme. Cette approche globale constitue une condition essentielle pour assurer l’ancrage durable de l’économie bleue dans les politiques publiques et les stratégies de développement du pays.

L’engagement de l’Académie du Royaume pour l’économie bleue africaine

Dans le prolongement de cette vision stratégique, l’Académie du Royaume du Maroc s’inscrit activement dans le chantier de l’économie bleue à travers des initiatives de concertation haut niveau et une approche transdisciplinaire visant à nourrir les dynamiques continentales. Cette mobilisation entend faire de la mer un levier structurant de développement, de souveraineté et de stabilité durable.

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’engagement de l’Académie du Royaume du Maroc dans ce chantier stratégique, à travers son initiative proposant l’organisation d’une rencontre de haut niveau au printemps prochain, réunissant les principaux acteurs du domaine maritime. Cette rencontre vise à élaborer des conclusions opérationnelles susceptibles d’alimenter le programme du « Sommet de l’Afrique bleue », tout en soumettant les résultats et recommandations qui en découleront aux instances continentales compétentes.

Cette rencontre sera précédée par l’organisation d’une réunion préparatoire d’experts, consacrée à l’identification des orientations stratégiques, à la structuration des axes de débat et à la définition du cadre général de cette initiative.

En tant qu’institution dédiée à la réflexion et à l’élaboration de visions prospectives, l’Académie du Royaume du Maroc aborde l’économie bleue comme un enjeu transversal qui impose l’adoption d’une approche intégrée associant économie et environnement, géographie et sociologie, et articulant considérations éthiques et élaboration des politiques publiques. Cette démarche vise à garantir une compréhension approfondie et globale de ce champ vital, en réintégrant la mer comme un acteur à part entière dans l’histoire et l’identité nationales.

À travers cette articulation entre l’enjeu géoéconomique et l’encadrement intellectuel et cognitif, l’économie bleue se dessine comme un projet stratégique intégré, faisant de la connaissance un socle de l’action et de la mer un horizon de développement, de souveraineté et de stabilité à long terme.

La vision royale au cœur de la dynamique africaine

Cette orientation rejoint le message adressé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, aux participants du Sommet « Afrique pour l’Océan », tenu à Nice du 9 au 13 juin 2025. Le Souverain y a souligné : « L’économie bleue n’est plus un luxe environnemental, mais une nécessité stratégique. L’aquaculture durable, les énergies marines renouvelables, les industries portuaires, les biotechnologies marines, le tourisme côtier responsable… sont autant de secteurs porteurs d’un avenir meilleur, à condition de les structurer, de les interconnecter, de les considérer comme une chaîne de valeur et de les renforcer par les investissements nécessaires et des normes adaptées. »

A la lumière de toutes ces transformations mondiales accélérées, l’économie bleue est devenue un pilier central de la réorientation des trajectoires de développement. L’aquaculture, les énergies marines renouvelables, les industries portuaires, les biotechnologies marines et le tourisme côtier organisé tirent leur valeur de leur capacité à s’intégrer dans un système productif cohérent, capable de générer de la richesse tout en garantissant la durabilité.

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