Le drame de Safi : quand le fleuve rappelle la responsabilité humaine - Par Anwar CHERKAOUI

Le drame de Safi : quand le fleuve rappelle la responsabilité humaine - Par Anwar CHERKAOUI

L'enlèvement d'une voiture endommagée par une crue éclair à Safi, le 14 décembre 2025. (Photo AFP)

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À travers le drame de Safi, les crues ne sont plus pour Anwar Cherkaoui des surprises mais des phénomènes largement anticipables, connus des scientifiques et des autorités. En confrontant l’expérience marocaine à celles de pays ayant fait le choix de décisions radicales, parfois impopulaires, il pose une exigence claire : transformer le savoir en action, et la prévoyance en courage politique, pour que la vie humaine prime enfin sur l’illusion de l’aménagement à tout prix.

Anwar Cherkaoui

Un fleuve qui entre en crue n’est plus une surprise. Aujourd’hui, la science anticipe, modélise, alerte.

Les satellites observent, les ingénieurs calculent, les météorologues préviennent. L’eau ne déborde plus par caprice : elle suit des lois connues.

Le drame survenu à Safi n’est ni une fatalité ni un accident isolé. Le Maroc l’a déjà vécu ailleurs, sous d’autres latitudes, dans d’autres villes, chaque fois que l’homme a choisi d’habiter le lit d’un fleuve comme s’il s’agissait d’un terrain ordinaire.

Construire dans un couloir d’eau, c’est accepter, tôt ou tard, de payer le prix de cette transgression. Certains diront que les populations prennent des risques en toute connaissance de cause.

C’est en partie vrai. Mais la responsabilité majeure reste celle des autorités. Car l’État sait.

Il dispose d’experts, de données hydrologiques, de cartes de risques, de scénarios de crues.

Ne pas agir, c’est décider par omission.

Lire aussi : Safi, la crue : ce que les catastrophes révèlent et rappellent du Maroc – Par Naïm Kamal

Ailleurs dans le monde, des décisions politiques radicales ont été prises. Parfois impopulaires, souvent coûteuses, mais efficaces. Trois exemples parlent d’eux-mêmes.

Aux Pays-Bas, l’eau n’est pas négociable. Un tiers du pays se situe sous le niveau de la mer. Après les inondations meurtrières de 1953, l’État néerlandais a tranché. Le plan Delta a vu le jour : digues géantes, barrages mobiles, interdiction stricte de construire dans certaines zones inondables. Des villages entiers ont été déplacés. On n’a pas demandé si c’était confortable, on a décidé que la vie humaine valait plus que le béton.

En Chine, le fleuve a gagné le respect par la force politique. Avec le barrage des Trois-Gorges sur le Yangtsé, Pékin a imposé l’un des plus vastes déplacements de population de l’histoire moderne : plus d’un million de personnes relogées. Décision brutale, critiquée, mais assumée.

L’objectif était clair : contrôler les crues dévastatrices qui tuaient régulièrement des dizaines de milliers de personnes.  Le message était sans ambiguïté : on ne vit plus là où le fleuve reprend ses droits.

Au Japon, la prévention est devenue une culture d’État. Dans un pays régulièrement frappé par typhons et inondations, les autorités ont combiné infrastructures lourdes et règles d’urbanisme implacables. Zones rouges interdites à l’habitat, bassins de rétention souterrains gigantesques, évacuations obligatoires dès les premières alertes.

Le citoyen peut contester beaucoup de choses, mais pas un ordre d’évacuation face à un fleuve en colère.

Ces exemples ont un point commun : le courage politique. Décider avant le drame. Interdire avant l’effondrement. Déplacer avant la noyade.

Le Maroc n’est pas démuni. Il dispose de compétences, d’ingénieurs, de météorologues, d’universitaires, de services techniques capables de prévoir ces catastrophes. Ce qui manque encore trop souvent, c’est la traduction de cette expertise en décisions fermes.

Le drame de Safi doit être un électrochoc. Non pour désigner des coupables après coup, mais pour poser une question simple et dérangeante : combien de tragédies faudra-t-il encore pour accepter que certains territoires ne sont pas faits pour être habités ?

Un fleuve ne se dompte pas par l’oubli. Il se respecte par la prévoyance.