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Le Sahara marocain à travers les recadrages discursifs du Roi Mohammed VI 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader
L’examen des discours de Mohammed VI fait apparaître une entreprise cohérente et progressive de reconfiguration du narratif national relatif à la question du Sahara, à travers une série de recadrages stratégiques.
Dans la première partie de cette analyse, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader a examiné la manière dont les narratifs façonnent les conflits géopolitiques contemporains, en particulier autour du Sahara marocain. Il s’agissait de souligner le rôle central du discours royal dans la diplomatie marocaine et de montrer comment le Roi Mohammed VI a progressivement imposé un nouveau cadre interprétatif de la question du Sahara, fondé sur le réalisme, la légitimité internationale et la recherche d’une solution politique pragmatique. Dans cette deuxième partie, il vérifie comment les recadrages discursifs opérés par le Souverain ne constituent pas de simples ajustements rhétoriques, mais bien les éléments d’une véritable stratégie de refondation narrative. Ils traduisent le passage d’une posture défensive à une logique proactive, où le discours royal ne se contente plus d’accompagner l’action diplomatique, mais participe à en redéfinir les cadres d’intelligibilité et les conditions de légitimité.

Mohamed Benabdelkader
Sans prétendre cerner l’ensemble des actes de recadrage qui, au fil du règne de Mohammed VI, ont structuré les discours Royaux et contribué, de près ou de loin, à infléchir l’évolution de ce conflit, cette deuxième partie se propose d’en analyser les traits les plus significatifs afin de mettre en lumière leur rôle stratégique dans la refonte narrative de la question du Sahara. Je me contenterai d’en dégager cinq configurations majeures, particulièrement structurantes : celles qui portent sur la nature même du conflit, sur les modalités de sa résolution, sur l’inscription du Sahara dans un nouveau modèle de développement, et sur le repositionnement des acteurs tant sur le plan interne qu’externe.
De la nature même du conflit
Concernant le recadrage de la nature même du conflit, le discours royal opère un déplacement progressif mais décisif de la grille de lecture, il ne s’agit plus de l’inscrire dans le registre classique d’un différend de décolonisation, mais de le reconfigurer comme une question articulant à la fois un patriotisme enraciné dans la longue durée et une citoyenneté moderne, consciente et agissante. Dans son discours à l’occasion de la Fête du Trône du 30 juillet 2005, le Souverain s’adresse en ces termes au peuple marocain :
« L’attachement à l'intégrité territoriale de ton pays, dont tu as, cher peuple, fait preuve de génération en génération, relève intrinsèquement de ton patriotisme séculaire, et représente en même temps une valeur fondamentale de la citoyenneté moderne et agissante. C'est dire que ton attachement permanent et indéfectible à la marocanité de ton Sahara se pose en termes d'existence et non de frontières ».
Un tel glissement sémantique est loin d’être anodin, il redéfinit les termes mêmes du conflit en déplaçant l’enjeu d’une controverse territoriale vers une question d’identité politique et de continuité historique. Ce faisant, il confère au conflit une profondeur symbolique et normative qui excède le cadre juridique strict, en l’inscrivant dans un registre où se conjuguent légitimité historique, adhésion citoyenne et souveraineté nationale. Autrement dit, la question du Sahara n’est plus seulement appréhendée comme un litige frontalier susceptible d’arbitrage, mais comme l’expression d’un lien organique entre un territoire, un peuple et un trône, ce qui contribue à en reconfigurer durablement la perception, tant sur le plan interne qu’externe.
Lorsque le Roi souligne que « le Sahara est une question d'existence, et non de frontières », Sa Majesté transforme ce conflit territorial en un enjeu géopolitique vital. Le Sahara s'y trouve ainsi ancré dans l'identité même du Maroc, comme composante indissoluble de son essence nationale et historique. C'est précisément cette dimension existentielle que nombre de dirigeants politiques de par le monde, ont fini par comprendre. Emmanuel Macron, dans sa lettre du 29 octobre 2024 adressée à Mohammed VI, en témoigne clairement en affirmant que « Pour la France, le présent et l’avenir du Sahara s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine » De la même manière, Pedro Sánchez dans la déclaration conjointe maroco‑espagnole, adoptée à l’issue de sa visite au Maroc le 7 avril 2022, évoque la question du Sahara en insistant sur son importance vitale pour les Marocains, saisissant ainsi la sensibilité de la question du Sahara à travers une formulation explicite : « L’Espagne reconnaît l’importance de la question du Sahara pour le Maroc ainsi que ses efforts sérieux et crédibles dans le cadre des Nations Unies pour trouver une solution mutuellement acceptable ».
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Malgré l'adhésion du gouvernement espagnol au narratif marocain concernant l'aspect existentielle de la question du Sahara pour le Maroc, cette question reste inscrite, pour la société espagnole et à un degré très élevé, dans un choc de schémas narratifs régionaux profondément enracinés dans des représentations historiques et géopolitiques concurrentes, au sein desquels l’Espagne se singularise par la construction d’un récit propre, qui semble figé dans une logique relevant du traumatisme historique plutôt que de la géopolitique.
De la solution politique du conflit
Le Roi opère un deuxième recadrage à peine une année plus tard, dans son discours du 30 juillet 2006 marquant le septième anniversaire de son accession au Trône, il franchit un seuil décisif en annonçant :
« Aussi avons-Nous décidé de présenter une proposition concernant l’octroi, à nos provinces du Sud, d’un statut d’autonomie, dans le cadre de la souveraineté du Royaume du Maroc, de son unité nationale et de son intégrité territoriale ».
Élaborée en concertation avec les forces politiques nationales, cette initiative, pensée comme une voie de règlement définitif de la première cause nationale, s’inscrit dans un moment charnière du processus onusien. Elle intervient en effet à la suite du constat formulé par l’ancien Envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies, James Baker, quant à l’inapplicabilité du schéma référendaire, et de son appel à l’exploration d’alternatives politiques négociées.
Dans cette perspective, la proposition d’autonomie opère un recadrage stratégique majeur, elle déplace l’horizon du règlement d’une logique procédurale incertaine vers une offre politique structurée, en phase avec l’exigence, désormais consacrée au sein de l’Organisation des Nations unies, d’une « solution politique mutuellement acceptable ». En se présentant comme l’unique initiative à la fois sérieuse, réaliste et crédible, elle s’impose progressivement comme le référentiel central du processus de négociation, recueillant un soutien international croissant et consacrant, dans les termes mêmes des résolutions du Conseil de sécurité, la primauté d’une approche pragmatique orientée vers le compromis.
Fini le temps du double jeu
Le troisième recadrage porte sur l’instrumentalisation séparatiste des droits humains. Dans son discours à l’occasion de la Marche verte de 2009, le Souverain opère un recadrage particulièrement tranché en redéfinissant les contours de l’appartenance nationale et de l’exercice de la citoyenneté. Il y affirme en toute clarté que :
« Il n'y a plus de place pour l'ambiguïté et la duplicité : ou le citoyen est marocain, ou il ne l'est pas. Fini le temps du double jeu et de la dérobade. L'heure est à la clarté et au devoir assumer. Ou on est patriote ou on est traître. Il n'y a pas de juste milieu entre le patriotisme et la trahison. On ne peut jouir des droits de la citoyenneté, et les renier à la fois en complotant avec les ennemis de la patrie ».
À travers cette séquence, le recadrage opéré consiste à reconfigurer le lien entre droits et devoirs en matière de citoyenneté, mais aussi à réinscrire l’exercice des droits dans une exigence de cohérence et de loyauté. Il en résulte une redéfinition normative de la citoyenneté, pensée non plus seulement comme un ensemble de droits, mais comme un engagement global impliquant adhésion et responsabilité.
Ce faisant, le Souverain déplace les termes du débat en instaurant une ligne de démarcation nette entre appartenance nationale pleinement assumée et positionnement jugé incompatible avec celle-ci. En éliminant les zones d’ambiguïté - « Fini le temps du double jeu » - il impose un cadre interprétatif fondé sur la clarté des positions et la congruence entre discours et engagement. Ce recadrage contribue ainsi à resserrer les contours de la collectivité nationale autour d’un principe de loyauté explicite, érigé en critère central de l’exercice de la citoyenneté.
Dans son discours à l’occasion du 39ᵉ anniversaire de la Marche verte en novembre 2014, le Souverain revient sur cette thématique dans un contexte marqué par une intensification des manœuvres visant à fragiliser la position marocaine par un recours opportuniste au registre des droits de l’homme. Il y déclare :
« Il n’y a pas de degrés en patriotisme ou en trahison. Car, soit on est patriote, soit on est traitre. Nous savons que l’erreur est humaine, mais la trahison est impardonnable. Et le Maroc ne sera jamais une fabrique pour les “martyrs de la trahison”… Halte aux surenchères sur le Maroc, et halte à l’instrumentalisation de l’espace des droits et des libertés garantis par le pays pour comploter contre lui. ».
Le retour à cette thématique ne relève pas d’une simple répétition, mais d’un approfondissement du recadrage engagé précédemment. En réitérant l’alternative tranchée entre patriotisme et trahison, le discours consolide un cadre interprétatif qui vise à neutraliser les zones de flou, à disqualifier les postures ambiguës, ainsi qu’à renforcer le front intérieur.
Assez de la politique de rente et de privilèges
Le quatrième recadrage porte sur les modes de gouvernance et de développement dans le Sahara marocain, le discours adressé à la Nation le 6 novembre 2014, à l’occasion du 39ᵉ anniversaire de la Marche verte, marque une inflexion particulièrement nette. Le Souverain y met en lumière les dérives ayant affecté, au fil des années, les modalités de gestion dans les provinces du Sud, transformées en un espace propice aux logiques de rente et aux privilèges indus. À travers une dénonciation explicite des pratiques d’extorsion érigées en système et de la captation de la cause nationale à des fins particulières, il procède à une requalification normative du problème, en dissociant clairement l’intérêt général des comportements opportunistes. C’est dans ce registre qu’il lance cette mise en garde sans équivoque :
« Assez de la politique de rente et de privilèges ! Assez de la mercantilisassions de la patrie !».
Ce moment discursif ne se limite pas à une critique de la gestion publique, il opère un véritable recadrage en redéfinissant les fondements mêmes de l’action publique de l’État dans la région. En substituant à une logique de distribution et de captation une exigence de gouvernance responsable et de développement inclusif, le discours trace les contours d’un nouveau référentiel d’action, articulé autour de la responsabilisation des acteurs, de la transparence et de l’efficacité. Cette inflexion se trouve immédiatement prolongée par une orientation programmatique claire, lorsque le Souverain affirme :
« Nous avons appelé à une révision radicale du mode de gouvernance dans nos Provinces du Sud. Et c’est dans ce cadre que s’inscrit Notre décision de mettre en œuvre la régionalisation avancée et le modèle de développement de nos Provinces du Sud ».
Ainsi, le recadrage opéré consiste à déplacer la question du Sahara d’un registre dominé par des pratiques de gestion héritées vers un paradigme de transformation structurelle, où la légitimité politique se mesure désormais à l’aune de la bonne gouvernance et de la capacité à produire un développement territorial durable.
Sortir de l’ambiguïté des positions
Enfin, pour le cinquième recadrage, il convient de revenir sur le discours du 20 août 2022, qui marque un tournant discursif significatif dans le traitement de la question du Sahara. Le Souverain y adresse un message explicite à certains partenaires, anciens comme nouveaux, dont les positions sont jugées ambiguës, en les appelant à clarifier sans équivoque leur posture :
« Nous attendons qu’ils clarifient et revoient le fond de leur positionnement, d’une manière qui ne prête à aucune équivoque ».
Mais au-delà de cette injonction diplomatique, c’est un véritable recadrage du référentiel des relations internationales du Maroc qui s’opère. En effet, en affirmant que « le dossier du Sahara est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international, et l’aune qui mesure la sincérité des amitiés et l’efficacité des partenariats », le Roi redéfinit profondément les règles d’évaluation des alliances.
Il s’agit ici d’un recadrage discursif et diplomatique qui opère un déplacement majeur, d’une logique où la question du Sahara constituait un dossier parmi d’autres, vers une logique où elle devient le critère structurant de la politique étrangère marocaine.
Ce recadrage ne se limite donc pas à une simple mise au point diplomatique, il institue une nouvelle grille de lecture des relations internationales, dans laquelle la neutralité ou l’ambiguïté ne sont plus tenables. Il impose ainsi aux partenaires un repositionnement explicite, transformant la question du Sahara en test de crédibilité politique. En cela, ce discours illustre un recadrage stratégique déterminant, puisqu’il redéfinit à la fois les attentes du Maroc vis-à-vis de ses partenaires et les conditions mêmes de la coopération internationale
En définitive, l’examen des discours de Mohammed VI fait apparaître une entreprise cohérente et progressive de reconfiguration du narratif national relatif à la question du Sahara, à travers une série de recadrages stratégiques.
D’abord, un recadrage fondamental porte sur la nature même du conflit, désormais présenté non plus comme un simple différend de décolonisation, mais comme un enjeu de souveraineté territoriale et de stabilité régionale. Ensuite, le recadrage relatif à la solution du conflit consacre l’initiative d’autonomie comme cadre exclusif, réaliste et crédible, marginalisant ainsi les options concurrentes.
Par ailleurs, le Souverain opère un déplacement significatif concernant le modèle de développement des provinces du Sud, en inscrivant celles-ci dans une dynamique de transformation structurelle et d’intégration économique, dépassant une logique de rente ou d’assistance pour privilégier une approche de valorisation territoriale.
Un autre recadrage concerne l’instrumentalisation des droits de l’Homme, dénoncée comme un levier politique utilisé à des fins de pression, ce qui conduit à en redéfinir les termes dans une perspective de souveraineté et de loyauté à la nation.
Enfin, le recadrage le plus englobant réside dans l’érection de la question du Sahara en prisme structurant de l’action internationale du Maroc, faisant de ce dossier l’aune à partir de laquelle sont évaluées la sincérité des partenariats et la crédibilité des alliances.
Pris ensemble, ces cinq recadrages ne constituent pas de simples ajustements discursifs, mais bien les éléments d’une stratégie de refondation narrative. Ils traduisent le passage d’une posture défensive à une logique proactive, où le discours royal ne se contente plus d’accompagner l’action politique, mais contribue à en redéfinir les cadres d’intelligibilité et les conditions de légitimité.
S’imposer dans la guerre des narratifs
Au-delà de leur diversité thématique, ces cinq recadrages témoignent d’une caractéristique essentielle du discours de Mohammed VI, son caractère profondément dynamique et évolutif. Loin de constituer un corpus figé, le narratif national relatif à la question du Sahara se construit dans un processus continu de réajustement, où chaque prise de parole Royale vient affiner, enrichir ou redéployer les cadres d’interprétation en fonction des contextes internes et internationaux. Cette capacité d’adaptation confère au discours du Souverain une plasticité stratégique, lui permettant de passer d’une logique défensive à une posture proactive, tout en maintenant une cohérence d’ensemble.
À l’inverse, les narratifs portés par les autres parties apparaissent largement figés et sclérosés, incapables de se renouveler au rythme des mutations du contexte international. Le discours de l’Algérie demeure ainsi fortement ancré dans les référentiels hérités de la guerre froide, mobilisant une rhétorique tiers-mondiste de solidarité internationale et de soutien inconditionnel à la prétendue autodétermination du peuple sahraoui. Or, ce registre discursif, de plus en plus en décalage avec les recompositions géopolitiques contemporaines, peine à convaincre au-delà de son espace propagandiste traditionnel et ne parvient plus à masquer les logiques d’intérêts qui le sous-tendent.
De même, malgré l’évolution récente des positions gouvernementales, le cas de l’Espagne illustre la persistance d’un narratif largement anachronique au sein de la société, des médias et d’une partie de la société civile. Celui-ci reste structuré par des ressorts émotionnels, notamment les registres du « retrait honteux », de la « trahison envers le peuple sahraoui » et de la « dette historique », qui tendent à reconduire une lecture biaisée héritée du passé colonial, en décalage avec les réalités actuelles du dossier.
En définitive, le narratif marocain semble sortir largement gagnant de cette guerre de récits autour de la question du Sahara, non pas parce qu’il imposerait une vérité indiscutable, mais parce qu’il parvient désormais à définir les termes mêmes du conflit, à en fixer les cadres d’intelligibilité et à orienter les perceptions internationales. Alors que les narratifs concurrents peinent à se renouveler, le discours marocain se présente comme une offre interprétative cohérente, réaliste et en phase avec les contraintes géopolitiques actuelles, ce qui lui permet de marginaliser, dépasser ou absorber les récits opposés sans même avoir à les démentir systématiquement. Ainsi, l’emporter dans cette guerre de narratifs ne signifie pas seulement contester des versions rivales, mais imposer une configuration symbolique dans laquelle la thèse marocaine apparaît non seulement comme plausible, mais comme la plus crédible et la plus pertinente face aux réalités du monde contemporain.