Maroc-France : le temps de l'égalité souveraine – Par Abdelhamid Jmahri

Maroc-France : le temps de l'égalité souveraine – Par Abdelhamid Jmahri

L’ancien président français Jacques Chirac et le roi Mohammed VI du Maroc, lors de la première visite officielle du roi Mohammed VI en France en tant que souverain, durant un dîner à l'Élysée le 20 mars 2000

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À travers son message de félicitations adressé au président Emmanuel Macron à l’occasion de la fête nationale française, le Roi Mohammed VI esquisse les fondements d’un nouveau modèle de relations entre le Maroc et la France. Abdelhamid Jmahri analyse dans cette deuxième partie de sa chronique le partenariat maroco-français fondé sur l’égalité souveraine, un principe fondamental du droit international, souvent négligé, selon lequel tous les États, quels que soient leur taille, leur puissance militaire, leur poids économique ou leur influence diplomatique, sont juridiquement égaux et exercent leur souveraineté sur un pied d'égalité.

Abdelhamid Jmahri

Les fondations d’un nouveau partenariat

Le message de félicitations adressé, mardi, par le Roi Mohammed VI au président Emmanuel Macron à l’occasion de la fête nationale française a constitué l’occasion de poser la première pierre symbolique de ce que seront, à l’avenir, les relations entre le Maroc et la France.

Comme toujours, les mots sont d’une précision remarquable, tout en ouvrant de larges perspectives. L’ambition qui les anime est clairement affichée : atteindre une « relation d’un niveau exemplaire », au service d’un partenariat dynamique où prospérité et avenir avancent de concert.

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Le Souverain n’affirme pas que cet objectif, dont la nature et le niveau d’exigence sont clairement définis, est déjà à portée de main. Il souligne au contraire que sa réalisation exige une accumulation d’efforts et un engagement commun pour « établir un nouveau cadre de coopération », dont l’une des caractéristiques essentielles est « l’esprit d’innovation ». Cela signifie notamment qu’il ne s’agit ni de reproduire un modèle existant ni d’imiter des schémas, aussi séduisants soient-ils, dès lors qu’ils ne relèvent pas d’une véritable démarche créative.

Le cadre proposé par le Roi du Maroc se distingue également par sa dimension « stratégique et structurelle ». Il est en outre conçu pour être multidimensionnel, condition indispensable à sa réussite.

La souveraineté comme principe directeur

Il appartient désormais à la France de mettre un terme à sa politique d’équilibre entre le Maroc et l’Algérie. Elle demeure naturellement libre de gérer ses relations avec les voisins comme elle l’entend, mais non au détriment de la vérité et des droits du Maroc, ni dans une logique consistant à se rapprocher constamment de Rabat pour obtenir l’approbation d’Alger ou soulager sa propre conscience et satisfaire d’autres considérations.

Depuis son indépendance, l’Algérie a poursuivi une politique extérieure qui s’inscrit dans le prolongement de celle de l’Algérie française. Le Maroc, en revanche, a renoué, dès son accession à l’indépendance, avec la politique étrangère qui était la sienne avant la période coloniale.

Et s’il est une leçon à retenir, tant des périodes de tension que des phases d’entente, c’est la constance avec laquelle le Maroc défend sa souveraineté et affirme une souveraineté exercée sur un pied d’égalité avec ses partenaires, dans un esprit pleinement libérateur et exclusivement guidé par ses intérêts nationaux.

Cette égalité n’apparaît pas toujours de manière visible lorsque les relations sont apaisées et la coopération harmonieuse, contrairement aux périodes de crise où elle devient plus manifeste. Elle demeure pourtant un principe permanent. Le Maroc a ainsi, à plusieurs reprises, défendu ses intérêts dans des dossiers revêtant une importance majeure, aussi bien pour lui que pour la France.

Dans cette acception, l’égalité souveraine n’a jamais été absente. Elle s’est simplement exprimée dans le cadre d’intérêts communs clairement identifiés.

Les enseignements d’une relation complexe

La mémoire commune retiendra sans doute la première visite officielle du Roi Mohammed VI en France, au début de son règne, à l’époque de la cohabitation entre le président Jacques Chirac et le Premier ministre Lionel Jospin, tandis que le gouvernement marocain était dirigé par Abderrahmane Youssoufi.

Lors de cette première visite, le Souverain fut accueilli par Élisabeth Guigou, Franco-Marocaine née au Maroc, alors ministre française de la Justice. Près de deux décennies plus tard, elle jouera un rôle déterminant dans l’apaisement des tensions avec le président Emmanuel Macron.

À cette époque, le Maroc comptait parmi ses soutiens plusieurs personnalités françaises de sensibilités politiques différentes. Dominique Strauss-Kahn, Élisabeth Guigou et Jacques Chirac lui étaient favorables, tandis que Lionel Jospin ainsi que le président de l’Assemblée nationale, Laurent Fabius, manifestaient une inclination plus marquée envers l’Algérie. Ce dernier salua d’ailleurs le Roi avec une froideur manifeste.

Le petit-déjeuner du lendemain confirma cette attitude. Comme le rapporte Fathallah Oualalou dans ses mémoires : « Laurent Fabius accueillit le Roi avec une froideur évidente. À peine installé pour prendre son café, il aborda immédiatement le cas d’Abraham Serfaty. Le Roi ne fit aucun commentaire et demeura silencieux. »

Quand les intérêts stratégiques rejoignent les intérêts économiques

L’intérêt de cet épisode réside dans la gestion de dossiers où se rejoignaient les enjeux commerciaux, économiques et militaires.

Parmi les principaux sujets abordés lors de cette visite figurait la demande marocaine d’acquisition de deux frégates destinées à la Marine royale. Comme le rappelle Fathallah Oualalou dans ses mémoires, le ministère marocain des Finances veillait à obtenir des conditions de financement avantageuses.

Du côté français, les chantiers navals de Saint-Nazaire, spécialisés dans la construction de navires militaires et de frégates, traversaient une crise profonde en raison de la faiblesse de la demande internationale. La solution retenue fut une intervention de l’État français, qui accorda un soutien financier à l’entreprise afin de réduire le coût des deux frégates destinées au Maroc et alimenter le fonctionnement de ses chantiers.

Les grands dossiers stratégiques au cœur des relations franco-marocaines

Dans le cadre des relations financières avec Paris, plusieurs dossiers majeurs ont marqué les échanges entre les deux pays.

Le premier concernait l'acquisition par le Maroc de trois frégates militaires françaises, baptisées Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI.

Les plus hauts responsables des Forces armées royales, à leur tête le Roi Mohammed VI en sa qualité de Chef suprême et Chef d'état-major général des FAR, accordaient une importance particulière à cette opération. Quant au Premier ministre de l'époque, feu Abderrahmane Youssoufi, il avait engagé, lors de sa visite en France, les négociations relatives à cette acquisition.

Le deuxième dossier revêtait une portée encore plus significative pour les intérêts nationaux, malgré la complexité des relations entre les deux pays. Il coïncida avec l'arrivée de Driss Jettou à la tête du gouvernement et portait sur l'achat des avions de combat français Rafale.

L'écart financier entre l'offre française concernant le Rafale et une offre américaine portant sur des F-16 atteignait près d'un milliard d'euros, soit environ dix milliards de dirhams. Les informations dont nous disposions alors, confirmées par la suite, indiquaient que le général Abdelaziz Bennani, inspecteur général des Forces armées royales et commandant de la Zone Sud jusqu'à son décès en 2015, estimait que les avions français étaient technologiquement bien au-delà des besoins opérationnels du Maroc.

À cette époque, une formule résumait cette appréciation : « Dès leur décollage, ces appareils auraient déjà dépassé nos frontières orientales bien au-delà de ce qu'exigerait une éventuelle confrontation, comme s'ils avaient été conçus pour une guerre contre la Libye. »

Les différentes phases des négociations, qui se sont poursuivies jusqu'à la nomination du gouvernement d'Abbas El Fassi en 2007, montrent que le Roi consultait attentivement son entourage — ministres des Finances, conseillers, responsables militaires et Premier ministre — et que l'intérêt du Maroc militait en faveur de l'offre américaine. Au terme de ce processus, le Roi Mohammed VI décida de renoncer à l'acquisition des Rafale.

Des choix dictés par l'intérêt national

Les efforts français ne porteront leurs fruits qu'avec l'arrivée à l'Élysée du président Nicolas Sarkozy. Après l'abandon du contrat Rafale, il réussit à conclure avec le Maroc le marché de la ligne à grande vitesse Casablanca-Tanger.

À ma connaissance, il ne reste aujourd'hui, de cette trilogie illustrant la difficulté d'infléchir les décisions souveraines du Maroc dans les dossiers stratégiques, que le projet de centrale nucléaire de Jorf Lasfar. Ce dossier est revenu récemment sur le devant de la scène à travers une nouvelle proposition, qui pourrait devenir l'un des principaux sujets des prochaines discussions bilatérales.

Une relation fondée sur la clarté et l'égalité souveraine

A ce stade, il faut préciser que la nouvelle relation et l'égalité souveraine ne pourront se construire qu'en prenant en considération un facteur demeuré longtemps en filigrane des relations franco-marocaines, aussi bien dans les périodes de tension que de rapprochement : la dimension algérienne de la politique française.

Ce qui est rarement exprimé, c'est que le Maroc, qui a souvent reproché aux puissances européennes d'avoir contribué aux tensions en Afrique du Nord, réclame des relations authentiques fondées sur l'ambition et sur la clarté. Cette exigence a désormais été formulée sans ambiguïté. Il n'est plus acceptable que la vérité et les droits du Maroc soient sacrifiés.

Le nouveau partenariat ne pourra plus ainsi dépendre des fluctuations de l'attitude française à l'égard de l'Algérie, ni de cette recherche permanente de Paris d'un rapprochement avec Rabat à l'approbation d'Alger, de soulager un sentiment de culpabilité ou de répondre à d'autres considérations.

La politique de l'Algérie indépendante est restée, dans une large mesure, le prolongement de celle de l'Algérie française, tant les liens demeurent profonds. Mais le Maroc refuse désormais d'être prisonnier de ce non-dit ou des différends franco-algériens. Il souhaite que la France émancipe sa relation avec le Royaume de ses accointances avec les élites algériennes et qu'elle tourne définitivement la page d’un passé dont le prix payé par le Maroc a été ses territoires, sa stabilité ainsi que la cohésion de son État et de sa société.

Le choix assumé de la diversification stratégique

La seconde composante de l’égalité souveraine réside dans les réactions parfois excessives suscitées en France par la diversification des partenariats stratégiques du Maroc, notamment dans sa relation avec les États-Unis.

Paris s'est parfois comportée comme si le Maroc relevait de son ‘’jardin réservé’’. La réponse de la diplomatie marocaine à cette propension fut sans équivoque : « Nous ne sommes le protectorat de personne. Oui à nos partenaires traditionnels, mais nous avons aussi nos propres horizons. »

Il est d'ailleurs possible que, par certaines de leurs attitudes, Paris et Washington aient, ensemble, contribué à accélérer cette orientation vers une diplomatie plus indépendante et plus diversifiée. En avril 2013, sous l'impulsion de Susan Rice, les États-Unis tentèrent, au Conseil de sécurité, d'élargir le mandat de la MINURSO aux questions des droits de l'homme, suscitant la colère du Maroc.

L'année suivante, Paris tenta, à son tour, de mettre en cause les institutions marocaines à travers son attitude à l'égard de l'institution sécuritaire, provoquant une nouvelle crispation.

C'est dans ce contexte que les visites royales en Inde, en Russie et en Chine, ainsi que l'ouverture résolue vers l'Afrique, ont marqué l'émergence d'un nouvel horizon diplomatique. Elles ont profondément transformé les relations extérieures du Royaume et consacré avec éclat la vision souveraine portée par le Maroc.

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