Tribune : GENZ212 : quelle approche pour comprendre et gérer ? _ Par Bilal Talidi

Tribune : GENZ212 : quelle approche pour comprendre et gérer ? _ Par Bilal Talidi

L’autorité a besoin aujourd’hui de trois démarches principales pour contenir ce climat de tension. D’abord, dialoguer avec cette jeunesse, l’écouter et ouvrir les canaux des médias publics à un débat franc et transparent, afin que la colère puisse s’exprimer de manière responsable en dehors de la rue.

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Les protestations menées par la génération Z, qui ont agité plusieurs villes du Maroc le week-end dernier, suscitent un débat nourri sur leur nature, leurs motivations et leurs perspectives. Dans cette tribune retrace comment entre identité sociale revendiquée, soupçons d’instrumentalisation politique et contexte régional sensible, ce mouvement inédit oblige à revisiter les leçons du 20 février et appelle à explorer de nouvelles réponses, au-delà des approches sécuritaires et des solutions institutionnelles déjà éprouvées.

Un mouvement inédit qui interroge

Les protestations qui ont eu lieu dans plusieurs villes du Maroc samedi et dimanche derniers et se sont prolongées lundi, ont suscité de nombreuses interrogations. Elles appellent à une lecture attentive, à une capacité d’anticipation, mais aussi à une réflexion comparative pour saisir les ressemblances et les différences avec le mouvement du 20 février.

Dès le départ, il convient de prendre en considération les éléments avancés par les jeunes qui se sont désignés comme appartenant à la génération Z, notamment en ce qui concerne la nature du mouvement, son identité, ses motivations et son rapport à la politique. Le premier groupe à avoir lancé l’étincelle de ces manifestations a affirmé être composé de jeunes poussés dans la rue par les souffrances sociales. Ils assurent ne pas être contre l’autorité, ni contre les institutions, croient en l’action protestataire à l’intérieur du cadre établi, ne visent pas à porter atteinte à la sécurité ou à la stabilité, ne s’opposent pas à la monarchie et n’entretiennent aucun lien avec les partis. Leur initiative, disent-ils, est née de la conviction que les instances de de médiation sociale – partis et syndicats – n’ont joué aucun rôle pour transmettre leurs doléances, mais qu’au contraire, elles ont exploité leur détresse pour des intérêts politiques étroits.

Une identité strictement sociale, mais la politique n’est jamais loin

Ce groupe n’a pas défini son identité autrement qu’à travers la souffrance sociale. Son discours ne contient aucune référence à un lien avec des organisations d’extrême gauche (comme le courant « An-Nahj ») ou avec des structures de l’islam politique (comme Al Adl Wal Ihsane). Il a au contraire insisté pour faire de la question sociale son identité, sa motivation et son mot d’ordre.

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Sur le plan politique, et même sécuritaire, il ne suffit pas de présenter le mouvement comme une expression sociale neutre pour écarter l’idée d’une influence extérieure. Les événements sont toujours lus à la lumière du contexte politique, régional et international. Or, le climat politique interne est tendu, il est vrai bien alimenté par les oppositions institutionnelles et autres, mettant en garde contre le risque que les politiques gouvernementales fassent éclater des protestations similaires à celles du 20 février.

Sur le plan régional, le Maroc vit un moment critique concernant son intégrité territoriale, avec la tenue en octobre d’une réunion du Conseil de sécurité. Les adversaires de l’unité nationale espèrent voir surgir des protestations illustrant un manque de justice sociale et territoriale, afin de s’en servir comme argument contre la crédibilité de l’initiative marocaine d’autonomie. Quant au contexte international, il tend vers l’instabilité, encourage les fractures sociales, politiques et ethniques, fragilise les bases de l’unité nationale et rend plus vulnérable la souveraineté des États face aux puissances dominantes.

 La logique sécuritaire et ses limites

L’acteur sécuritaire intègre ces paramètres, parfois même lorsqu’ils paraissent fragiles, car la logique sécuritaire repose sur l’anticipation des pires scénarios. Elle refuse de se contenter des discours déclarés, considérant que l’histoire des mouvements protestataires montre souvent un glissement d’une identité sociale vers une identité politique. Ainsi, des revendications pour l’éducation, la santé ou le logement peuvent évoluer vers des appels à renverser la corruption, voire à contester le régime lui-même.

En réalité, l’importance de ces estimations reste relative. Le rôle sécuritaire est d’établir des données et des évaluations, mais il revient ensuite à l’acteur politique d’élaborer une approche adéquate pour traiter la question.

La responsabilité politique

D’un point de vue politique, il faut accorder une grande attention à l’ensemble des données : celles fournies par les jeunes manifestants dans leur définition sociale, comme celles issues des services sécuritaires dans leur lecture préventive. Mais le plus important demeure de répondre à une question essentielle : ce mouvement a-t-il des causes objectives qui le justifient, ou bien s’agit-il d’un mouvement politisé et artificiel ?

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Lors du printemps arabe, et plus particulièrement au moment du 20 février, le contexte régional exerçait une forte pression. De nombreux indices confirmaient que les causes du mouvement étaient davantage liées à une contagion régionale qu’à une dynamique interne. Malgré cela, l’acteur politique avait privilégié deux éléments dans son diagnostic : d’une part, l’existence d’une situation économique et sociale tendue ; d’autre part, la difficulté de résister à l’effet d’entraînement venu de l’extérieur. La réponse avait été la Constitution de 2011 et les échéances politiques et électorales qui ont suivi, dans la lignée des contextes régionaux voisins : l’intégration des islamistes à la gestion des affaires publiques et la mise en place d’une formule leur permettant de diriger le gouvernement.

Un contexte social et politique différent

Dans le mouvement actuel, sur lequel il n’existe pour l’heure aucun indice objectif de continuité, l’acteur politique se trouve face à trois paramètres distincts. Premièrement, la situation sociale, à travers ses multiples indicateurs, est bien plus critique qu’en février 2011, ce qui signifie que des données objectives nourrissent la contestation, comme l’ont reconnu des discours officiels. Deuxièmement, il existe une conscience nationale généralisée du tournant que traverse la question du Sahara et de la nécessité de renforcer le front intérieur pour contrer les manœuvres des adversaires de l’unité territoriale. Troisièmement, les conditions politiques, régionales et internationales ont changé : l’alternative politique représentée par les islamistes lors des élections du 25 novembre n’apparaît plus satisfaisante, ni pour le pouvoir politique ni pour les jeunes acteurs. Pourtant, nul ne nie les gains politiques que les islamistes peuvent tirer d’un tel mouvement, eux qui avaient déjà mis en garde le pouvoir contre ce scénario, et qui restent les plus à même de dialoguer politiquement avec la rue, tout en affichant leur attachement à la stabilité du Maroc et à la défense de ses institutions.

Les limites de la réponse sécuritaire

Beaucoup se sont insurgés, il est vrai de manière exagérée, contre l’approche sécuritaire, estimant que les autorités répétaient la même erreur en diabolisant le mouvement, en procédant à des arrestations et en affrontant les manifestations. Toutefois, il est prématuré de conclure que l’acteur politique est à court d’options au motif qu’il aurait déjà épuisé en 2011 ses cartes constitutionnelles et politiques, ou que le cercle de méfiance envers le gouvernement et les partis se serait trop élargi. Les solutions politiques, dans ce type de situation, ne se résument pas à reproduire les expériences passées. Elles ouvrent une palette d’initiatives susceptibles d’influer décisivement sur les orientations et l’état d’esprit des jeunes.

Certains responsables souhaitent transformer l’événement en opportunité pour relancer la liste nationale des jeunes et donner à cette catégorie une place au Parlement. Mais cette réponse demeure une forme de rente politique qui n’offre rien de concret à une jeunesse confrontée à une dure réalité sociale. D’autres politiciens espèrent que le mouvement servira de levier pour convaincre qu’ils représentent l’alternative crédible à l’équipe gouvernementale actuelle, qu’ils accusent d’avoir provoqué cette contestation. Pourtant, l’examen de l’expérience passée, avant même le gouvernement d’Aziz Akhannouch, montre que le cœur de l’action des exécutifs dirigés par Abdalilah Benkirane ou Saad Eddine El Othmani s’est concentré sur le rétablissement des équilibres financiers et macroéconomiques, tandis que peu de progrès ont été accomplis sur le terrain social, notamment en matière d’emploi et d’allégement des difficultés des classes pauvres.

Trois pas pour contenir la colère

À mon sens, l’autorité a besoin aujourd’hui de trois démarches principales pour contenir ce climat de tension. D’abord, dialoguer avec cette jeunesse, l’écouter et ouvrir les canaux des médias publics à un débat franc et transparent, afin que la colère puisse s’exprimer de manière responsable en dehors de la rue. Ensuite, adopter des mesures radicales contre certaines formes de corruption et de rente, y compris en traduisant des responsables devant l’opinion publique, ce qui aurait un effet très positif pour restaurer confiance, sérénité et sérieux. Enfin, redonner ses lettres de noblesse à la politique, non pas en éloignant un acteur pour en rapprocher un autre en fonction de sa base sociale et de sa capacité d’encadrement, mais en établissant les fondements d’un processus politique intègre et transparent, respectueux de la volonté populaire, appliquant la loi pour tous, revitalisant l’espace public, réhabilitant la neutralité de l’administration et sa distance vis-à-vis des lobbies d’affaires et des professionnels de la politique électorale.

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