Politique
Écoles Pionnières : des propos qui sèment le mécontentement – Par Bilal Talidi
Eriger les écoles pionnières en unique horizon de réforme, au détriment du reste du système, reviendrait à fracturer l’école publique et à semer les graines d’une prochaine rentrée à risques.
Alors que les écoles Pionnières, une expérience prometteuse mais qui n’est encore qu’à un stade partiel, concentrées essentiellement dans les grands centres urbains, les déclarations du ministre de l’Éducation nationale suscitent interrogations et inquiétudes. Bilal Talidi revient sur les signaux d’un secteur qui entre manque de ressources, contestations locales et risques de désorganisation, alertent sur les conséquences potentielles d’un excès d’enthousiasme.

Bilal Talidi
Un enthousiasme ministériel devenu source de polémique
Depuis plusieurs semaines, le ministre de l’Éducation Nationale et du Sport multiplie les déclarations vantant les écoles Pionnières comme un modèle inspirant pour le monde entier. Il affirme que plusieurs pays sollicitent désormais l’expertise marocaine pour reproduire ce modèle et qu’il a réussi à en convaincre l’UNESCO de son efficience lors de sa participation à Samarcande.
Si ces propos ne relevaient que d’un excès d’optimisme, ils ne poseraient en soi qu’un problème de prudence dans l’évaluation d’une expérience encore récente. L’unique évaluation crédible disponible, celle du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, souligne pour l’instant plusieurs limites : déficit d’inspection, fortes disparités territoriales, insuffisance de ressources scientifiques pour former massivement les enseignants.
La défense d’un modèle qui devient attaque contre les autres écoles
La controverse enfle au sein du corps enseignant surtout depuis que Saad Berrada, porté par l’enthousiasme, a adopté un discours jugé discriminant dans les milieux enseignants : les instituteurs des écoles de la Pionnière sont présentés comme un modèle de compétence, tandis que ceux des établissements ordinaires sont dépréciés.
Le ministre appelle même les familles à orienter leurs enfants vers les établissements Pionniers, en minimisant les contraintes du transport scolaire et en contournant le principe fondamental du lieu de résidence, pierre angulaire de l’organisation géographique de l’enseignement public.
Outre qu’en l’état actuel du développement de ces écoles, on est en train d’ajouter une nouvelle vitesse à enseignement déjà fragmenté sur plusieurs niveaux de qualité – public, privé de qualité variable, enseignement étranger - Il estime que, dans le monde rural, il faudrait désormais déplacer les élèves vers les écoles Pionnières, même éloignées, plutôt que d’amener l’école vers les douars et les villages, sans en préciser le coût de la logistique et du nécessaire demi-pensionnat qu’un déplacement induirait.
Un risque de tensions sociales et administratives
Est-ce une absence d’expérience, une méconnaissance des tensions historiques d’un secteur prompt à se cabrer ou encore une sous-estimation des équilibres internes, mais la manière dont sont appréhendés aujourd’hui les problèmes du secteur de l’Éducation National n’augurent rien de rassurant.
Plusieurs scénarios préoccupants se profilent :
– des mouvements de protestation d’enseignants ‘’non-pionniers’’, potentiellement massifs, pour défendre leur dignité ;
– des files d’attente devant les établissements qui ne sont pas classés dans la catégorie d’écoles Pionnières de parents réclamant des certificats de départ ;
– l’impossibilité matérielle pour les écoles dites pionnières d’accueillir l’afflux d’élèves, faute de capacité ;
– des conflits ouverts entre directions d’établissements, directions provinciales et ministère, tous confrontés à des injonctions contradictoires.
Au collège notamment, où les écoles Pionnières restent très minoritaires, les effets pourraient être plus conséquents.
Un projet hérité, et un discours qui peut fragiliser tout un secteur
Saad Berrada a certes hérité du projet des écoles Pionnières, elles-mêmes un recyclage des Écoles pilotes, et il souhaite en poursuivre la mise en œuvre, n’ignorant pas que c’est le seul chantier un tant soit peu réformateur dans un secteur en quête de résultats. Mais vouloir ériger ce modèle en unique horizon de réforme, au détriment du reste du système, reviendrait à fracturer l’école publique et à semer les graines d’une prochaine rentrée à risques.
Le Maroc a besoin d’un pilotage apaisé, cohérent et global de son système éducatif. Une politique qui oppose enseignants et familles, qui dénigre l’essentiel du réseau public et qui va à rebours des impératifs d’équité territoriale a des chances de mener à l’impasse.
Un modèle encore limité face à des réalités complexes
Selon les données du ministre, les écoles Pionnières ne sont pas encore généralisées au niveau primaire, surtout dans les zones éloignées des grandes villes. Au collège, l’expérience n’en est qu’à ses débuts, et elle n’a même pas encore démarré au lycée.
Le ministre n’est d’ailleurs pas sans avoir que plusieurs obstacles persistent : manque d’incitations financières, déficit d’enseignants, pénurie d’inspecteurs pédagogiques, et instabilité du programme scolaire spécifique aux Pionnières. Dans certaines villes, à contrario du vœu du ministre, ces difficultés ont suscité des protestations de parents refusant la scolarisation de leurs enfants dans ces établissements et réclamant le maintien d’écoles ordinaires.
Les services administratifs du ministère mesurent également le danger d’abandonner le principe fondamental de la répartition géographique du service public éducatif. La construction des établissements répond en effet à une logique territoriale liée à la densité de population.
Si l’on casse ce principe au profit d’un modèle fondé sur le transport scolaire, il faudra définir un nouveau critère d’organisation du service. En l’absence de cela, la prochaine rentrée pourrait être synonyme de désordre.
Un appel à la prudence
Dans ce contexte fragile marqué par une période dite de « post-crise éducative », il aurait sans doute été plus judicieux de faire preuve de retenue dans les déclarations sur les écoles Pionnières.
Il aurait été plus approprié encore, pour que ces propos n’engendrent pas des remous, que le ministre revienne sur ses déclarations, en corrige le sens ou en désamorce la portée pour mener à bon port et dans l’équité la réforme d’un secteur connu pour ses embrasements faciles et réputé difficile et réfractaire aux changements brusques.