Face aux États-Unis, ce que change une doctrine marocaine de politique étrangère – Par Adnan Debbarh

Face aux États-Unis, ce que change une doctrine marocaine de politique étrangère – Par Adnan Debbarh

Sous le regard du Roi Mohammed VI, le Président américain Donald Trump salue le Prince héritier Moulay El Hassan en novembre 2018 à Paris - Dans le nouveau cadre de la National Security Strategy américaine de 2025, la question centrale pour le Maroc n’est pas de savoir s’il doit s’aligner ou résister. Elle est plus subtile, et plus exigeante : comment continuer à être un allié crédible sans devenir un exécutant stratégique ?

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La publication de la National Security Strategy américaine de 2025 agit comme un révélateur. Elle impose aux alliés de Washington une nouvelle grammaire faite de conditions, d’attentes chiffrées et d’intérêts explicités. Pour le Maroc, Adanan Debbarh ne voit dans cette inflexion n’est ni une rupture ni une menace, mais un test de maturité stratégique. Plus que jamais, explique-t-il, la question n’est pas celle de l’alignement ou de la distance, mais de la capacité à parler d’égal à égal, avec ses propres priorités clairement assumées. C’est dans cette zone exigeante, entre souveraineté et crédibilité, qu’une doctrine marocaine de politique étrangère cesse d’être un luxe intellectuel pour devenir un instrument de négociation et de protection des intérêts nationaux.

Adnan Debbarh *

Il existe des moments où une relation stratégique cesse d’être confortable. Non parce qu’elle est menacée, mais parce qu’elle devient explicite. La publication du National Security Strategy américain de 2025 marque précisément ce basculement. Elle ne dit pas seulement ce que les États-Unis veulent. Elle dit comment ils regardent le monde, comment ils évaluent leurs partenaires et selon quels critères ils arbitreront désormais entre soutien, pression ou indifférence.

Pour un pays comme le Maroc, allié de longue date mais puissance intermédiaire, ce document constitue moins une menace qu’une épreuve. Une épreuve de lucidité. Car le NSS 2025 consacre le retour assumé d’une logique transactionnelle.                                                                              

Les alliances ne sont plus des acquis moraux ; elles deviennent des relations conditionnelles.                                                                    La loyauté ne se présume plus ; elle se mesure.                                                  La contribution ne se suggère plus ; elle se chiffre.                           Qu’il s’agisse de sécurité, de commerce, d’énergie ou d’influence régionale, les États-Unis posent désormais des attentes explicites et évaluent leurs partenaires à l’aune de leur capacité à y répondre.

Dans ce nouveau cadre, la question centrale pour le Maroc n’est pas de savoir s’il doit s’aligner ou résister. Elle est plus subtile, et plus exigeante : comment continuer à être un allié crédible sans devenir un exécutant stratégique ?

C’est ici que la doctrine cesse d’être un exercice théorique pour devenir un levier de négociation.

Dans cette chronique, le terme de doctrine ne renvoie ni à un dogme idéologique, ni à un programme figé, ni à un simple outil de communication diplomatique. Il désigne une architecture de cohérence : un cadre stratégique qui permet à un État de hiérarchiser ses intérêts, de relier ses différents leviers d’action et de négocier à partir de lignes explicitement assumées.

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Une doctrine ne dicte pas les décisions ; elle en fixe le périmètre. Elle ne remplace pas le pragmatisme ; elle lui donne une colonne vertébrale.

Sans doctrine propre, la relation avec Washington tend naturellement vers un déséquilibre. Les États-Unis parlent le langage de leurs intérêts formalisés ; le Maroc répond par des ajustements successifs, souvent efficaces, mais rarement inscrits dans une architecture lisible. Cette asymétrie n’est pas idéologique, elle est méthodologique. Elle place le Maroc dans une posture réactive, où chaque demande américaine est traitée comme un cas particulier, sans cadre explicite pour dire jusqu’où aller et pourquoi.

Or, dans un monde où les grandes puissances explicitent leurs priorités et codifient leurs attentes, l’absence de doctrine n’est jamais neutre : elle est interprétée à travers les grilles stratégiques des autres. Elle est rarement comprise comme de la souplesse; elle est plus souvent lue comme une disponibilité permanente, voire comme une ambiguïté stratégique.

Le NSS 2025 agit ainsi comme un miroir. Il révèle, sans le vouloir, les zones de vulnérabilité du Maroc. Non pas parce que ses intérêts seraient menacés, mais parce qu’ils ne sont pas toujours formulés dans un langage que Washington comprend.                                                

La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara, acquise en 2020, en est l’exemple le plus parlant. Elle constitue un gain diplomatique majeur, mais elle reste, dans une logique transactionnelle, un actif susceptible d’être interprété à l’aune d’autres dossiers : sécurité régionale, alignement technologique, positionnement vis-à-vis de la Chine ou de la Russie.

Ce n’est pas une remise en cause automatique. C’est une logique d’ensemble. Et seule une doctrine permet de l’aborder sans naïveté.

Une doctrine marocaine de politique étrangère ne vise pas à répondre point par point à la stratégie américaine. Elle vise à changer la nature du dialogue. À passer d’une relation fondée sur l’implicite à une relation structurée par des équivalences stratégiques.

En d’autres termes : à dire clairement ce que le Maroc apporte, ce qu’il peut offrir et ce qu’il ne peut pas céder.

Prenons la question du « burden-sharing », devenue centrale dans la vision américaine. Washington attend de ses alliés une contribution accrue à l’effort de sécurité, souvent mesurée en pourcentage du PIB consacré à la défense. Pour un partenaire stratégique non membre de l’OTAN comme le Maroc, la question ne se pose évidemment pas en termes d’alignement budgétaire ou de seuils chiffrés, mais en termes de contribution stratégique équivalente aux objectifs de sécurité globale poursuivis par les États-Unis. Une doctrine permettrait précisément de formuler cette équivalence autrement : à travers la stabilité régionale, la lutte antiterroriste, la sécurisation des flux migratoires, le rôle pivot au Sahel ou encore le contrôle des routes atlantiques. Autant de dimensions qui relèvent d’une co-souveraineté sécuritaire, plus conforme aux réalités marocaines et sans doute plus efficace que la simple inflation budgétaire militaire.

De la même manière, la compétition sino-américaine en Afrique place le Maroc dans une position délicate. Sans cadre doctrinal, il risque d’être sommé de choisir, au gré des tensions, entre ses partenariats économiques avec Pékin et ses alliances stratégiques avec Washington. Une doctrine claire permettrait de sortir de ce faux dilemme. Elle offrirait une lecture fondée sur l’« avantage mutuel revisitable » : coopérer avec tous, mais selon des règles marocaines explicites : transferts de compétences, création de valeur locale, réversibilité des partenariats. Ce n’est ni de l’alignement, ni de l’équilibrisme. C’est du souverainisme pragmatique assumé.

Les normes vertes illustrent également cette mutation. Le durcissement des règles européennes et américaines en matière d’empreinte carbone, de traçabilité et de subventions industrielles redéfinit déjà les conditions d’accès aux marchés. Sans doctrine, le Maroc risque de subir ces normes comme des contraintes exogènes, pénalisant ses exportations industrielles. Avec une doctrine, il peut au contraire les intégrer à une stratégie de positionnement : devenir un hub de production « vert et compétitif », aligné sur les standards ESG internationaux et donc incontournable dans les chaînes de valeur occidentales. Là encore, la doctrine transforme une pression en levier.

L’enjeu le plus sensible demeure naturellement celui du Sahara.       Le Roi a d’ailleurs établi que ce dossier constitue désormais le prisme à travers lequel le Maroc entend positionner l’ensemble de ses relations extérieures. Cette centralité politique, déjà assumée au plus haut niveau, n’épuise toutefois pas la question de son inscription stratégique dans la durée. Les succès diplomatiques enregistrés ces dernières années, notamment avec l’Espagne puis la France, montrent que cette logique est déjà à l’œuvre dans la pratique. Mais dans un monde devenu ouvertement transactionnel, l’enjeu n’est plus seulement d’obtenir des positions favorables au cas par cas : il est de stabiliser cette orientation dans une architecture stratégique lisible et durable. Paradoxalement, c’est précisément en inscrivant le Sahara comme pilier structurant d’une doctrine globale qu’il devient moins exposé aux renégociations opportunistes. En l’articulant explicitement aux enjeux de stabilité régionale, de développement économique et de sécurité collective, le Maroc le soustrait à la logique de renégociation permanente pour l’inscrire dans celle de l’utilité stratégique partagée.

C’est là que la doctrine protège mieux que le silence : non en sanctuarisant les dossiers, mais en en augmentant le coût stratégique de la remise en cause.

Face aux États-Unis, une doctrine marocaine ne sert donc pas à dire non par principe. Elle sert à dire non sans rompre, à dire oui sans s’aligner et surtout à négocier sans s’excuser. Elle permet de rendre le non-alignement marocain lisible, respectable et durable. Non comme une ambiguïté, mais comme un choix structuré.

Cette démarche peut inquiéter. Elle rompt avec une culture diplomatique fondée sur la discrétion et l’implicite. Elle expose des lignes de raisonnement là où l’on préférait parfois laisser planer le flou. Mais dans le monde qui s’installe, le flou n’est plus protecteur. Il est interprété par ceux qui, eux, ont écrit leurs règles.

Le véritable risque, aujourd’hui, n’est pas d’avoir une doctrine face aux États-Unis. Le risque est de ne pas en avoir et de découvrir, trop tard, que les décisions se prennent ailleurs, selon des grilles que nous n’avons pas contribué à façonner.

Une doctrine marocaine de politique étrangère n’est pas un défi lancé à Washington. C’est une condition pour dialoguer d’égal à égal. Non pas en termes de puissance brute, mais en termes de clarté stratégique.

Dans un monde de doctrines, seuls les États capables d’énoncer leur propre logique restent des partenaires. Les autres deviennent des variables d’ajustement.

La souveraineté ne consiste plus à se taire. Elle consiste à savoir ce que l’on dit, quand on le dit et à partir de quel intérêt.                          

Face à l’épreuve américaine, c’est cette maturité stratégique que le Maroc doit désormais assumer.

*Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.

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