Politique
Gouvernance territoriale : entre ambition intégrée et recentralisation silencieuse
Abdelouafi Laftite, ministre de l’Intérieur. À première vue, le dispositif semble aller dans le sens de la Constitution de 2011 et de la régionalisation avancée. Mais un autre récit apparaît en filigrane : derrière l’argument de la convergence se profile une recentralisation méthodique de l’action publique territoriale.
Sur le thématique d’une nouvelle génération de « programmes de développement territorial intégré », le ministère de l’Intérieur orchestre une campagne nationale de relance de la gouvernance locale. Entre discours de convergence et pratiques de contrôle, une tension s’installe : la régionalisation avancée, pourtant inscrite dans la Constitution, se heurte à une recentralisation silencieuse. Ce mouvement interroge la portée réelle de la décentralisation et la place laissée aux élus dans la conduite du développement territorial.

Adnan Debbarh
Depuis quelques semaines, le ministère de l’Intérieur multiplie les tournées régionales pour présenter ce qu’il nomme la nouvelle génération de « programmes de développement territorial intégré » (PDTI). Dans chaque région : Al Hoceïma, Dakhla-Oued Eddahab, Béni Mellal-Khénifra, et bien d’autres, les walis et gouverneurs réunissent élus, services extérieurs, société civile et opérateurs économiques autour d’un même vocabulaire : convergence, diagnostic partagé, bonne gouvernance, participation citoyenne, impact concret sur la vie des populations. L’argumentaire est maîtrisé, techniquement impeccable, s’appuyant explicitement sur les discours royaux de 2024 et 2025 appelant à une territorialisation plus fine des politiques publiques.
À première vue, le dispositif semble aller dans le sens de la Constitution de 2011 et de la régionalisation avancée : une dynamique ascendante, des ateliers thématiques, une planification spatialisée orientée vers les besoins réels, la réduction des disparités sociales et territoriales. À Al Hoceïma comme à Dakhla, les dépêches de la MAP et les reportages des médias reprennent ce cadrage : un État à l’écoute, soucieux de reconstruire le lien territorial par une approche participative.
Pourtant, un autre récit apparaît en filigrane. L’enquête publiée par Le Desk il y a quelques jours met en lumière une mécanique institutionnelle plus complexe : derrière l’argument de la convergence se profile une recentralisation méthodique de l’action publique territoriale. Les nouveaux outils, réputés participatifs, sont en réalité pilotés de manière verticale. Les comités de pilotage sont présidés par les walis et gouverneurs, non par les présidents de région. Les plans régionaux (PDR) n’ont plus de valeur stratégique autonome : ils doivent être reformulés ou ajustés selon des directives ministérielles. Les initiatives des régions sont conditionnées à l’aval du ministère. Et la planification locale, pourtant censée être portée par les élus, se trouve désormais sous l’autorité directe des administrations déconcentrées.
Ce décalage entre discours et pratique n’est pas simplement une contradiction administrative. Il révèle une tension plus profonde, au cœur du modèle marocain : une lutte silencieuse entre deux légitimités : la légitimité démocratique des élus locaux et la légitimité administrative de l’État central. L’une repose sur le suffrage universel, l’autre sur la continuité institutionnelle et l’expérience gestionnaire. La méthode actuellement promue par le Ministère de l’Intérieur montre, avec une clarté nouvelle, que la seconde a repris le dessus, au point de reconfigurer le sens même de la régionalisation avancée.
L’État ne fait pas mystère de ses inquiétudes : il doute de la capacité des élites locales à conduire des projets complexes, à maintenir la rigueur budgétaire ou à coordonner les multiples intervenants d’un territoire. Ce jugement, souvent exprimé en privé mais rarement assumé publiquement, reflète une conviction partagée par une partie de la technostructure : la décentralisation, pour être efficace, doit d’abord être encadrée, presque placée sous tutelle. Les erreurs passées, les conflits politiques locaux, l’hétérogénéité des compétences et la lourdeur des procédures ont renforcé cette perception.
Mais il serait trop simple d’opposer un État central méfiant à des élus locaux bridés. La réalité est plus nuancée : dans de nombreuses régions, les capacités techniques et administratives des conseils élus restent limitées. L’État peut donc défendre l’idée, non sans fondement, qu’un encadrement temporaire, un « tutorat institutionnel », est nécessaire pour éviter les dérives, la mauvaise planification ou la fragmentation des investissements. Cela ne légitime pas une recentralisation durable, mais rappelle que la décentralisation ne peut réussir que si les régions acquièrent progressivement une compétence stratégique, budgétaire et administrative. Le débat ne devrait pas porter sur « confiance ou méfiance », mais sur le rythme, les instruments et les garanties d’une montée en compétence réelle des territoires.
Par ailleurs, parler du « Ministère de l’Intérieur » comme d’un acteur monolithique serait trompeur. L’appareil d’État marocain est traversé par ses propres tensions. Certains hauts responsables plaident sincèrement pour une décentralisation assumée, convaincus que l’innovation viendra des territoires. D’autres, attachés à une culture administrative plus classique, privilégient la maîtrise hiérarchique et la discipline budgétaire. L’approche nouvelle est l’expression d’un équilibre interne, peut-être provisoire, entre ces deux tendances, au moment où l’État cherche à stabiliser ses politiques publiques dans un environnement international, économique et géopolitique incertain.
Si la prudence de l'État peut se comprendre, une question fondamentale demeure : à force de vouloir sécuriser l’action publique, ne risque-t-on pas de neutraliser la dynamique démocratique elle-même ?
La contradiction est flagrante : alors que le Ministère de tutelle affirme promouvoir la participation et la proximité, il verrouille les dispositifs d’élaboration et de validation. Alors que les walis appellent à une mobilisation collective, ce sont eux qui orientent et arbitrent. Alors que les dépêches évoquent des espaces de consultation ouverts, la structure décisionnelle reste strictement verticale. Sous couvert de rationalisation, le politique local est réduit à la figuration et parfois même à la simple caution symbolique d’un processus qu’il ne maîtrise pas.
Cette contradiction interroge d’autant plus que, sur la scène internationale, le Maroc défend le plan d’autonomie comme la forme la plus avancée de régionalisation, notamment pour le Sahara. Le message diplomatique, porté par le ministère des Affaires étrangères, repose sur une idée simple : la régionalisation est un acte de confiance envers les territoires. Mais, dans le même temps, l’administration recentralise le fonctionnement territorial sur l’ensemble du pays. L’écart devient visible. Il devient même politiquement risqué : un double langage interne peut être repris par les adversaires du Maroc sur la scène internationale. Comment plaider l’autonomie si l’on limite la décentralisation sur le reste du territoire ?
Il ne s’agit pas ici de remettre en cause les intentions de l’État. L’objectif affiché : améliorer la performance territoriale, réduire les disparités, éviter la dispersion des ressources, est légitime et largement partagé. Les discours royaux mobilisés par l’administration centrale sont clairs : le développement doit être intégré, cohérent, orienté vers l’impact réel. Mais l’enjeu est de taille : peut-on construire un développement territorial durable sans autonomie décisionnelle des acteurs locaux ? Peut-on créer des dynamiques citoyennes sans faire confiance à ceux qui incarnent la représentation démocratique ? Peut-on mobiliser l’intelligence des territoires en maintenant une verticalité rigide ?
L’approche actuelle semble considérer les élus comme des relais, non comme des décideurs. Or une démocratie territoriale ne peut se réduire à une succession de consultations formelles. Elle repose sur la reconnaissance, au sens de Charles Taylor, des acteurs politiques locaux dans leur capacité à produire du sens et de la décision. Elle repose aussi, au sens de Rawls, sur une justice procédurale qui garantit que les règles du jeu sont équitables. Et elle exige, dans l'esprit de Habermas, que la discussion publique ne soit pas un simulacre, mais une délibération réelle susceptible d’infléchir le contenu des politiques publiques.
Enfin, il est impossible d’ignorer le rôle des partis politiques dans cette dynamique. L’État ne redoute pas seulement l’incompétence individuelle de certains élus, mais aussi la captation territoriale par des formations partisanes parfois fragiles, clientélistes ou porteuses d’agendas divergents. Dans quelques régions, le risque d’une « territorialisation partisane » mal maîtrisée est réel. La recentralisation peut alors apparaître, du point de vue de l’État, comme un moyen de prévenir l’émergence de fiefs politiques puissants et peu alignés sur les priorités nationales. Là encore, la solution n’est pas de recentraliser indéfiniment, mais de réformer en profondeur les partis, leurs méthodes de sélection des élites, leur formation et leur contrôle interne.
Au final, face à ces défis multiples, le Maroc a engagé depuis vingt ans un immense chantier : faire émerger des territoires responsables, porteurs de projets, capables d’absorber la modernisation économique et sociale. Ce chantier avance, mais il avance par à-coups, oscillant entre confiance et retrait, entre ouverture et contrôle. La méthode privilégiée actuellement est l’expression la plus récente de cette hésitation structurelle. Elle apporte des outils puissants, mais elle envoie aussi un message implicite : l’État reste le seul garant du développement, même au prix d’une recentralisation silencieuse.
La question n’est pas de s'opposer à l’administration centrale ni de nier les progrès réalisés. Elle est de poser lucidement le débat : quelle gouvernance territoriale voulons-nous réellement ? Une gouvernance participative, assumant les risques et apprentissages de la décentralisation ? Ou une gouvernance sécurisée, où la technostructure pilote l’essentiel sous couvert de concertation ?
L’enjeux, ici, n’est pas de trancher, il s’agit de mettre en lumière une tension fondatrice, qui mérite d’être discutée à l’échelle nationale. Car le Maroc a besoin des deux forces : la rigueur de l’État et la créativité des territoires. Mais sa crédibilité future repose surtout sur sa cohérence.