Politique
Thèses académiques critiques sur la capacité du PJD à reprendre l’initiative – Par Bilal Talidi
Trois ans après le congrès extraordinaire du Parti de la justice et du développement qui a ramené Abdalilah Benkirane et son cercle à la tête du parti, la question de la crise de la relation avec l’État a été formulée de manière explicite et par écrit. La réponse attend toujours
À partir d’un article académique consacré à la défaite et à la tentative de reconstruction du Parti de la justice et du développement, Bilal Talidi propose une lecture critique approfondie des diagnostics avancés. S’il reconnaît la pertinence de plusieurs analyses, il met en évidence leurs limites, en particulier l’angle mort que constitue la crise de la relation entre le parti et l’État, devenue centrale pour comprendre son présent et son avenir.

Bilal Talidi
Un article académique en continuité avec des critiques antérieures
Dans un article de recherche rédigé par le politiste britannique Rory McCarthy et le chercheur marocain Selim Hminat, publié dans la revue Middle East Journal sous le titre « Le Parti de la justice et du développement peut-il se reconstruire ? », les auteurs examinent les causes de la défaite du Parti de la justice et du développement et analysent la vision de son secrétaire général en vue de permettre au parti de reprendre l’initiative politique.
En réalité, cet article rassemble la synthèse des critiques que j’ai formulées sur plus de trois années, lesquelles avaient fait l’objet d’un entretien avec le chercheur Rory McCarthy, auquel son article renvoie. Ces critiques portent en particulier sur l’analyse de la vision d’Abdalilah Benkirane pour relancer le parti, vision résumée autour de trois axes principaux : le retour à la référence islamique, considérée comme la cause des succès antérieurs du Parti de la justice et du développement ; le soutien à la résistance palestinienne, susceptible de corriger les représentations du public concernant la « normalisation avec Israël» après la signature de l’accord tripartite par l’ancien chef du gouvernement Saâd Dine El Otmani ; enfin, le durcissement des positions politiques du parti par l’intensification de la critique à l’égard du gouvernement d’Aziz Akhannouch.
L’article s’attarde longuement sur la crise du charisme au sein du Parti de la justice et du développement, sur la difficulté de la transition générationnelle au niveau de la direction, ainsi que sur les craintes sérieuses liées à une gestion du parti fondée sur la personnalisation du leadership et sur une mentalité antérieure à 2011. Autant de points sur lesquels j’au déjà attiré l’attention dans plusieurs articles publiés dans le Quid.ma et dans d’autres supports. Toutefois, malgré l’apport de ces idées critiques sur l’expérience du parti, l’analyse demeure incomplète et fait l’impasse sur d’autres observations nouvelles, devenues pourtant déterminantes pour anticiper l’avenir du Parti de la justice et du développement.
Il convient, d’emblée, de souligner que cet article à visée prospective a ignoré la question centrale de la crise de la relation avec l’État.
La crise du charisme et l’épuisement du modèle de leadership
Certes, il est possible de longuement débattre des causes internes de la défaite du Parti de la justice et du développement, en particulier celles liées à ses positions politiques durant la période de Saâd Dine El Otmani, et à la manière dont elles ont affaibli le parti et porté atteinte à sa popularité politique. On peut y ajouter la crise de division interne née des rivalités de leadership et du manque de confiance entre les dirigeants, ainsi que la relation avec le Mouvement de l’unicité et de la réforme, elle aussi affectée par les positions adoptées sur la normalisation, le cannabis et la langue d’enseignement. Toutefois, l’ensemble de ces observations, qu’elles aient été établies par l’article ou ajoutées par ailleurs, renvoient en réalité à une phase antérieure. Il s’agit, en définitive, de critiques antérieures à l’année 2024 qui, jusqu’à présent, n’ont pas soulevé la question de la crise de la relation avec l’État, ni interrogé ses causes et ses modalités de gestion.
Aujourd’hui, l’examen attentif du comportement du Parti de la justice et du développement fait apparaître d’autres observations critiques, dignes de réflexion et d’analyse. La première tient à l’émergence d’une évolution importante et révélatrice dans la conception même du charisme et de la personnalisation du leadership.
Hier, le charisme, dans l’imaginaire du Parti de la justice et du développement, était associée à une personnalité capable de remettre le parti sur la voie des victoires. L’argument reposait sur sa confrontation politique ferme avec le Parti authenticité et modernité depuis la création du « Mouvement pour tous les démocrates », ainsi que sur les succès électoraux éclatants de 2011, 2015 et 2016. Aujourd’hui, une transformation significative s’est opérée à ce niveau. Le discours politique de la direction montre que le charisme est devenu un substitut aux caractéristiques générales de l’expérience partisane, en particulier à son caractère collectif et institutionnel, à son inscription dans des révisions intellectuelles collectives et cumulatives, et à son respect des mécanismes de la démocratie interne. Le discours du leadership charismatique tend désormais à consacrer l’idée selon laquelle la direction incarne à elle seule le parti, dans son histoire, sa pensée et sa pratique. Parmi les traits constitutifs de cette expérience, une seule dimension semble encore échapper à cette emprise, sans que la direction n’ait jusqu’à présent réussi à la maîtriser : la démocratie interne. Quant à l’histoire du parti et à l’évolution des idées en son sein, ce sont elles qui ont façonné l’expérience et orienté son parcours.
Trois ans après le congrès extraordinaire du Parti de la justice et du développement qui a ramené Abdalilah Benkirane et son cercle à la tête du parti, la question de la crise de la relation avec l’État a été formulée de manière explicite et par écrit. Les options envisagées étaient alors claires.
L’angle mort de la relation avec l’État
Si la réponse devait être affirmative, cela impliquait de rechercher les causes de la crise soit du côté de la direction du parti qui a géré la phase concernée et provoqué la rupture avec l’État, soit à travers une analyse de la politique du parti et de la position de l’État à son égard. Dans les deux cas, aucune issue à la crise n’est possible sans un changement de leadership ou sans un durcissement accru des positions politiques du parti, pouvant aller jusqu’à la revendication d’une réforme constitutionnelle, voire au refus de participer au processus politique tant que ses conditions ne correspondent pas aux exigences du progrès démocratique.
En revanche, si la réponse est négative, c’est-à-dire s’il n’existe pas de crise avec l’État, il devient alors nécessaire d’expliquer un ensemble d’indicateurs qui contredisent cette hypothèse. Parmi ceux-ci figurent la situation de blocage généralisé, la chute d’un parti ayant remporté près de 125 sièges à la huitième place, ainsi que son incapacité à enregistrer le moindre succès électoral lors des élections législatives partielles depuis plus de cinq ans.
En réalité, cette analyse remonte à deux années au cours desquelles cette problématique n’a été ni mise en débat ni traitée. La « recette » proposée par Abdalilah Benkirane pour relancer le parti a subi, exactement comme je l’avais anticipé, un revers manifeste. Le choix consistant à confier à la direction la mission d’un discours à tonalité prédicatrice pour restaurer l’identité et la référence du parti a échoué. De même, le pari visant à faire revenir les dirigeants du parti par le renforcement de ses positions politiques a échoué, y compris au moment où le parti menait ses combats politiques les plus durs autour de la question des conflits d’intérêts. À l’exception de Lahcen Daoudi et de Mohamed Yatim, qui se sont inscrits davantage dans une logique de rassemblement que de prise de distance, aucun responsable n’est revenu à ce jour. Pire encore, le discours du secrétaire général a provoqué l’éloignement d’autres figures qui n’étaient pourtant pas en rupture, telles que Mohamed Najib Boulif et Abdelaziz Aftati. Lors du congrès ordinaire du parti, une difficulté manifeste de légitimité est apparue, la majorité des membres de la direction du secrétariat général ayant exprimé le souhait d’un nouveau leadership.
La direction du parti ne s’est pas saisie de la question de la crise de la relation avec l’État, sans doute parce qu’y répondre conduirait à poser la question du renouvellement de la direction. Elle a poursuivi un discours hérité d’avant 2011, fondé sur l’éloge de la monarchie, et est revenue à la rhétorique du « parti soutien de la monarchie en temps de crise », posture que l’on a vue s’exprimer avec force lors du mouvement de la génération Z. Les observateurs ont également relevé que le secrétaire général du parti n’a assisté à aucune rencontre à laquelle il avait été convié par le chef du gouvernement, préférant s’y faire représenter. La seule exception fut la réunion convoquée par le ministre de l’Intérieur, en exécution d’instructions royales, en présence des conseillers du Roi et du ministre des Affaires étrangères, consacrée à l’actualisation de la proposition marocaine d’autonomie. Abdalilah Benkirane veille en effet à distinguer soigneusement entre une invitation émanant du Roi et une invitation provenant du chef du gouvernement ou de l’un de ses ministres.
Une critique à actualiser face à de nouvelles variables
La singularité tient au fait que, lors de l’un de ses discours de communication, Abdalilah Benkirane a soulevé une question digne d’attention, permettant de comprendre une partie du problème. Revenant sur l’analyse du blocage qu’a connu son parti dans la formation du gouvernement en 2016, il a déclaré sans détour avoir été victime d’un complot et estimé qu’il aurait dû achever sa mission. Cette affirmation reflète une partie de l’arrière-pensée à partir de laquelle le leadership dirige la trajectoire du parti et l’empêche d’affronter les questions de fond. Selon ce discours, la révocation n’est pas un moment propice à une réflexion sur la crise de la relation avec l’État, mais plutôt une occasion de poser la question du sérieux de l’État en matière de réforme, dans la mesure où l’argument de l’achèvement de la mission ne se limite pas à un simple blocage partisan, mais renvoie également à une prérogative constitutionnelle exercée par le Roi.
Je n’ai, en réalité, aucun reproche à adresser à la narration de Benkirane. Il est en droit de ressentir qu’il a été écarté de la présidence du gouvernement d’une manière ou d’une autre. Toutefois, à mon sens, trois problèmes doivent être soulevés à ce sujet. Le premier concerne la cohérence du récit, d’autant plus que Benkirane a affirmé à plusieurs reprises avoir préparé, bien avant qu’il ne soit démis, sa démission et envisagé de la présenter au Roi, ce qui signifie que la révocation, en tant que prérogative royale, relève davantage d’une interprétation a posteriori. Le deuxième tient au fait que si l’État et les partis sont mis sur un pied d’égalité dans la chute du parti, en invoquant à la fois la conspiration des partis et le manque de sérieux de l’État, alors le recours à un discours d’avant 2011 dans la relation avec l’État charrie de profondes contradictions. Le troisième problème est que ce récit pose explicitement la question de la crise de la relation avec l’État, alors même que la direction actuelle veille à éviter qu’elle ne soit soumise au débat interne.
Dans l’ensemble, cet article montre que le suivi critique du discours du Parti de la justice et du développement demeure indispensable. Toutefois, l’effort critique ne doit pas se contenter des analyses antérieures à 2024 en cherchant à les appliquer à la période qui a suivi, comme si elles suffisaient à expliquer l’ensemble de la situation. De nouvelles variables sont apparues, qui confirment le caractère charnière de la crise ou en révèlent d’autres dimensions, parfois plus déterminantes encore.