Politique
Vers la pénalisation des Fake news et la régulation de l’Internet
De D à G : Latifa Akharbach, présidente de la HACA, Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Abdelaziz El Boujdaini, secrétaire général du département de La Jeunesse, de la Culture et la Communication, et Mohamed Selhami, directeur de Maroc Hebdo
À l’heure où l’information circule plus vite que sa vérification, la désinformation s’impose comme l’un des principaux défis démocratiques, sociaux et culturels du XXIᵉ siècle. Réunis à Rabat à l’initiative du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, responsables institutionnels, régulateurs, journalistes, juristes et experts du numérique ont dressé un diagnostic du phénomène des fake news au Maroc. Ils ont surtout lancé un appel à renforcer l’arsenal juridique et à créer de nouvelles instances de régulation. La révision de la loi 03-77, la création d’une commission de l’audiovisuel et du numérique ou son incorporation au sein de la HACA, la mise en place d’un ‘’label Authentique’’ ainsi que la responsabilisation des plateformes ont été présentées comme des évidences nécessaires.
Une alerte institutionnelle face à un risque systémique
La rencontre organisée à Rabat a posé un constat clair : les fakes news ne relèvent plus de simples dérives marginales, mais constituent désormais un risque structurel pour la mémoire collective, les valeurs communes et la confiance dans les institutions. L’espace médiatique et numérique marocain, à l’instar de ce qui se passe ailleurs dans le monde, est profondément bouleversé par la révolution digitale. La rapidité de diffusion de l’information, la multiplication des sources non professionnelles et la logique virale des plateformes ont fragilisé les mécanismes classiques de vérification et ouvert la voie à la rumeur, à la manipulation et à la falsification des faits.
Dans ce contexte, les participants ont insisté sur l’urgence d’adapter l’arsenal juridique et institutionnel national afin de mieux faire face à ces menaces informationnelles, dont les effets dépassent largement la sphère médiatique pour toucher à la cohésion sociale et à la stabilité démocratique.
‘’Renforcer le cadre juridique et régulateur’’
Parmi les recommandations majeures, sinon la recommandation principale quêtée par cette rencontre, issues des débats figure l’appel à la révision de la loi 03-77 relative à la communication audiovisuelle, afin d’y intégrer explicitement la dimension numérique. L’objectif est de dépasser une régulation conçue à l’ère des médias traditionnels pour l’adapter aux réalités hybrides actuelles, où l’audiovisuel, le numérique et les réseaux sociaux s’entrecroisent.
Les intervenants, particulièrement les institutionnels ont également plaidé pour la création d’une commission de l’audiovisuel et du numérique, dotée de missions d’analyse, de coordination et de suivi des problématiques liées aux contenus numériques et à la désinformation. Cette instance serait appelée à jouer ‘’un rôle central dans l’élaboration de politiques publiques cohérentes, capables d’articuler liberté d’expression, responsabilité éditoriale et protection de l’intérêt général’’.
‘’Responsabiliser les plateformes numériques’’
La question de la responsabilité des plateformes numériques a occupé une place centrale dans les discussions. Si ces acteurs globaux sont devenus des canaux majeurs d’accès à l’information, ils échappent encore largement aux cadres de responsabilité appliqués aux médias professionnels. Les participants ont souligné la nécessité d’instaurer des mécanismes clairs en matière de transparence algorithmique, de modération des contenus trompeurs et de protection des groupes vulnérables.
La coopération régionale et internationale a également été mise en avant comme levier stratégique, notamment à travers des cadres tels que la Ligue des États arabes ou le Réseau des instances africaines de régulation de la communication. L’objectif est d’ouvrir un dialogue structuré avec les grandes plateformes internationales afin d’exiger des engagements concrets en matière de gestion responsable des contenus.
La vision du ministre : une société immunisée par l’information fiable
Intervenant à l’ouverture de la rencontre, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, a souligné que les fake news représentent une menace directe pour la mémoire collective et la confiance de la société dans ses institutions. Il a rappelé que, sous la conduite du Roi Mohammed VI, le Maroc est convaincu que la construction d’une société résiliente passe par un environnement médiatique sain, où l’information fiable prévaut sur la manipulation.
Les appréhensions du ministre se concentrent sur l’information devenue aujourd’hui plus qu’hier un outil de pouvoir susceptible d’être instrumentalisé pour semer la discorde, fragiliser les institutions et affaiblir l’immunité nationale. Face à cette réalité, il a insisté sur la nécessité de renforcer les médias publics et privés nationaux, de soutenir la presse d’investigation et de placer le fact-checking au cœur de la crédibilité journalistique.
L’action publique coordonnée, condition de l’efficacité
Pour la présidente de la Haute autorité de la communication audiovisuelle, Latifa Akharbach, la lutte contre la désinformation ne peut produire des résultats durables sans une action publique coordonnée. Elle a défendu une approche fondée sur la responsabilité partagée entre les institutions, les médias, les plateformes numériques et les citoyens.
Cette action coordonnée doit, selon elle, garantir les conditions nécessaires à une gestion efficace des risques informationnels : respect des libertés fondamentales, professionnalisme médiatique, régulation crédible, éducation citoyenne et maîtrise technologique. Mme Akharbach a également rappelé que 78 % des internautes marocains s’informent désormais en ligne, selon le Digital News Report 2025 du Reuters Institute, ce qui renforce l’urgence d’une réponse adaptée aux usages numériques.
Le rôle irremplaçable des médias professionnels
Les débats ont mis en lumière la responsabilité particulière des médias professionnels dans la déconstruction des narratifs mensongers. Les intervenants ont appelé à renforcer les pratiques de vérification au sein des rédactions, notamment par la généralisation de rubriques dédiées au fact-checking dans les grilles de programmes audiovisuels.
L’Agence Maghreb Arabe Presse a été citée comme un acteur central de la souveraineté informationnelle, à travers une stratégie combinant exigence professionnelle, responsabilité éditoriale et coopération internationale. La création du Réseau des journalistes fact-checkers des agences de presse africaines illustre cette volonté de mutualiser les compétences et de coordonner les réponses face à des campagnes de désinformation transfrontalières.
Former, outiller et adapter les journalistes
Face à l’essor de l’intelligence artificielle et aux nouvelles logiques de production des contenus, les journalistes sont appelés à repenser leurs méthodes de travail. Plusieurs intervenants ont insisté sur l’importance de la formation continue, afin de permettre aux professionnels des médias de maîtriser les outils numériques, d’identifier les manipulations et de répondre aux nouveaux défis de l’économie de l’attention.
L’accessibilité des sources officielles a également été présentée comme un facteur clé dans la lutte contre les fake news. Une communication institutionnelle transparente, rapide et proactive permet de réduire l’espace laissé aux rumeurs et aux interprétations erronées, notamment en période de crise.
L’éducation aux médias, socle de la résilience citoyenne
Un large consensus s’est dégagé autour de l’idée que l’éducation aux médias et à la citoyenneté numérique constitue l’un des piliers essentiels de la lutte contre la désinformation. Les participants ont proposé la création d’un centre national dédié à l’éducation aux médias et au numérique, ainsi que l’intégration de ces thématiques dans les curricula scolaires et universitaires.
Le directeur de l’ISIC a rappelé que les fake news se déclinent sous différentes formes, allant de la satire non malveillante aux contenus fabriqués ou sortis de leur contexte. Il a insisté sur la nécessité de développer chez les citoyens des compétences critiques, techniques et éthiques, leur permettant de comprendre les mécanismes médiatiques et de se situer comme acteurs responsables de l’espace informationnel.
Des outils innovants pour sensibiliser
L’apport des organisations internationales a également été souligné, notamment à travers les initiatives de l’UNESCO. La présentation du manuel Journalisme, fake news et désinformation et du jeu éducatif FactiCITÉ, un jeu éducatif de société créé par l'UNESCO destiné aux jeunes dès 15 ans pour développer leur esprit critique face à la désinformation et renforcer leur citoyenneté numérique, a illustré l’importance de combiner outils pédagogiques et approches ludiques pour sensibiliser les publics, en particulier les jeunes, aux enjeux de l’information.
Dans un contexte marqué par la montée en puissance de l’intelligence artificielle générative, les intervenants ont alerté sur la difficulté croissante à distinguer le réel du fabriqué, renforçant la nécessité d’un esprit critique aiguisé et d’une vigilance médiatique constante. Mais également la difficulté à la contrôler ou à le réguler.
Vers un label national de crédibilité médiatique
Parmi les propositions concrètes figure la création d’un label national officiel, attribué aux médias respectant des normes strictes de vérification de l’information et de transparence des sources. Ce label, appelé à être élargi aux créateurs de contenu, viserait à renforcer la confiance du public et à valoriser les pratiques professionnelles responsables dans un environnement saturé d’informations.
Au terme des débats, un message fort s’est imposé : la lutte contre les fake news ne peut être ni ponctuelle ni sectorielle. Elle exige une approche durable, collective et coordonnée, associant institutions, médias, plateformes numériques, société civile et citoyens. Le défi est à la fois juridique, technologique, éducatif et culturel.