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AGIR VITE, AGIR JUSTE, AGIR HUMAIN : 2/2 HIPPOCRATE A L’ERE DES ALGORITHMES – PAR ABDELJLIL LAHJOMRI
C’est pourquoi, à la lumière des Humanités, il nous faut imaginer un Serment d’Hippocrate pour le XXIᵉ siècle, pour cette nouvelle ère : un serment qui dirait non seulement « Je ferai tout pour guérir », mais aussi « Je ferai tout pour ne pas détruire »,
Invité pour la conférence de clôture du 9ème Congrès international de la Société Marocaine de la Médecine Urgentiste, Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, a traité une thématique multidimensionnelle qui met à l’épreuve un monde où l’urgence est devenue la condition même de l’existence, où la Terre et l’humanité partagent la même vulnérabilité. Dan la première partie, devant celles et ceux qui, chaque jour, affrontent la réalité la plus immédiate de la vie et de la mort, Abdeljelil Lahjomri a interrogé, ce que signifie agir vite, agir juste, agir humain. Dans cette deuxième et dernière partie, il aborde l’intelligence artificielle qui s’invite désormais au chevet du malade, dans la salle d’urgence comme dans le laboratoire. En bouleversant le rapport au savoir, elle oblige la médecine à repenser sa vocation, son éthique et sa temporalité, constate le secrétaire perpétuel qui s’interroge sur comment concilier la rigueur du calcul et la tendresse du regard, la rapidité du traitement et la lenteur du discernement ? Et tranche : Entre l’algorithme et la conscience, l’enjeu n’est plus seulement technique : il devient spirituel, écologique et humain. À l’ère de l’Anthropocène, soigner un être, c’est déjà soigner le monde qui le porte.

Abdeljlil Lahjomri
L’intelligence artificielle et la conscience médicale
L’intelligence artificielle, en effet, modifie profondément notre rapport au savoir. Elle ne se contente pas de calculer ou d’archiver : elle participe à la construction du sens, parfois plus vite que nous, souvent autrement que nous. Elle oblige la science, et singulièrement la science médicale et celle de l’urgence, à repenser son épistémologie. Car désormais, le diagnostic, la décision thérapeutique, la recherche elle-même deviennent des lieux de coopération cognitive entre le médecin, la machine et l’algorithme.
Mais cette coopération ne doit jamais devenir une délégation de la décision. L’intelligence humaine ne doit pas tout déléguer, tout céder à l’intelligence artificielle. La technologie ne saurait remplacer le jugement, ni l’algorithme se substituer à la conscience. L’enjeu n’est pas de transférer la responsabilité, mais de la partager lucidement : c’est là le sens d’une éthique de la connaissance partagée, qui reconnaît la puissance du calcul de l’algorithme sans renoncer à la sagesse du discernement et de l’intuition humaines.
La médecine de demain devra apprendre à conjuguer la rigueur de la donnée techniques et la tendresse du regard, la précision numérique et l’intuition du regard clinique. Ce n’est pas un combat entre deux intelligences : c’est une alliance fragile entre deux formes de raison, la raison algorithmique et la raison sensible. Le rôle de l’humanisme, et donc de l’éthique médicale, est de veiller à ce que cette alliance reste au service de la vie, et non de la seule performance de la rentabilité économique, et du gain commercial.
Un serment d’Hippocrate pour l’ère numérique
Et c’est ici qu’il faut revenir à la source, à ce texte fondateur que tout médecin a médité : le Serment d’Hippocrate. Ce serment ne parle pas d’urgence, et pourtant tout y est déjà. Lorsque Hippocrate écrit : « Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, selon mes forces et mon jugement », il fonde la responsabilité immédiate. Ce texte, révisé à Genève en 1948, puis plusieurs fois depuis, a traversé les siècles. Mais l’époque a changé. Nous vivons désormais dans un monde où la santé de l’homme ne peut plus être séparée de la santé de la Terre. L’Anthropocène appelle donc un élargissement du serment, de l’intensité de son souffle éthique. Si l’homme est malade, la terre l’est aussi dans l’Anthropocène.
C’est pourquoi, à la lumière des Humanités, il nous faut imaginer un Serment d’Hippocrate pour le XXIᵉ siècle, pour cette nouvelle ère : un serment qui dirait non seulement « Je ferai tout pour guérir », mais aussi « Je ferai tout pour ne pas détruire », détruire l’homme bien sûr, mais la terre aussi. Un serment qui ajouterait au devoir de soigner l’homme celui de préserver l’univers. Un serment qui reconnaîtrait la Terre et l’univers parmi les patients et de considérer la culture comme remède parmi les remèdes, la culture et la sauvegarde de la mémoire parmi les thérapies. Un serment qui affirmerait que la technologie n’est pas une nouvelle essence divine, mais un instrument placé sous la garde de la conscience humaine.
Lire aussi : AGIR VITE, AGIR JUSTE, AGIR HUMAIN : 1/2 L’ÉTHIQUE DU SOIN : ENTRE VITESSE ET JUSTESSE – PAR ABDELJLIL LAHJOMRI
Un tel serment ne remplacerait pas celui d’Hippocrate : il l’accomplirait. Il redonnerait au mot « soin » sa portée universelle : soigner un être, c’est déjà soigner le monde qui le porte. Ce nouveau serment serait la promesse d’une médecine de l’Anthropocène, où le médecin deviendrait à la fois soignant, témoin et passeur : gardien du vivant.
Le Coran, dans son humanisme spirituel, en énonce déjà la logique :
« هُوَ أَنْشَأَكُمْ مِنَ الْأَرْضِ وَاسْتَعْمَرَكُمْ فِيهَا »
(Sourate Hûd, 11 : 61)
« Il vous a créés de la terre et vous a confié la mission de la peupler et de l’embellir ».
Ainsi, soigner, construire et embellir sont trois formes d’un même devoir : celui de préserver la vie et de rendre grâce à la Terre confiée à la garde de l’homme. Ainsi s’annoncerait une thérapie universelle pour un univers malmené.
Mais sauver la vie ne suffit pas si la survie se transforme en abandon. L’éthique médicale doit s’élargir en une éthique de l’après-urgence, capable d’accompagner le vivant au-delà du geste qui sauve. C’est une action urgente non plus seulement du soignant, mais du décideur, du gestionnaire, du législateur, de tout pouvoir public. Trop souvent, l’humanité sauve pour ensuite délaisser. Les catastrophes naturelles, les guerres, les épidémies montrent combien la survie est livrée à la précarité morale et matérielle. L’éthique de l’après-urgence fait défaut, aussi bien dans les pays émergents que dans ceux qui se disent développés. Sauver un corps, c’est bien ; mais rendre à une personne, à une famille, à une communauté la possibilité de vivre dignement après le chaos, le désordre et la confusion, c’est mieux encore.
Paul Ricœur nous le rappelait : « La sollicitude ne se borne pas au geste immédiat, elle s’inscrit dans la durée d’une fidélité. » Sauver après l’urgence, c’est rester fidèle à la vie sauvée, ne pas l’oublier, ne pas la gommer. C’est reconnaître dans chaque existence arrachée à la mort une chance, même si cette chance est imparfaite. Une vie sauvée n’est pas une vie honorée si elle est abandonnée à la douleur. D’où la nécessité, dans ce siècle de guerres, de catastrophes et de destructions, de fonder une éthique de l’après-urgence : une éthique de la fidélité à la vie sauvée, du dévouement au patient diminué, à la famille orpheline d’affection et de soutien.
Ubuntu ou la médecine du lien
Il faut donc inventer, au même titre que la médecine d’urgence, une gouvernance de l’après-urgence : une coordination des institutions, des aides, des politiques de reconstruction, qui place la dignité humaine au cœur du « recommencement », car renaître après l’urgence du salut est comme un commencement. Chaque société devrait se juger non pas seulement à la rapidité avec laquelle elle intervient, mais à la dignité avec laquelle elle reconstruit.
Le Coran rappelle cette responsabilité de l’homme envers la Terre et envers les autres :
« هُوَ أَنْشَأَكُمْ مِنَ الْأَرْضِ وَاسْتَعْمَرَكُمْ فِيهَا »
(Sourate Hûd, 11 : 61)
Le soin, ici, dépasse l’individu : il devient devoir de civilisation. Reconstruire après la tempête, c’est répondre à cette vocation première : préserver la vie et embellir le monde confié à notre garde.
Il ne suffit pas de ranimer le cœur ; il faut ranimer le sens. Et cette responsabilité-là, est aussi noble que le geste héroïque du secours immédiat.
Cette pédagogie s’étend à la société entière. Nous devons tous devenir des urgentistes du lien : ceux qui, au cœur des crises, maintiennent la chaîne du sens social, la continuité du soin, la force du collectif. Car la vie ne se soutient jamais seule.
C’est ce que la sagesse africaine résume dans un mot magnifique : Ubuntu. Ubuntu, c’est l’idée que je suis parce que nous sommes. C’est la conscience que l’existence n’a de sens que par la relation, que la dignité d’un seul dépend de la dignité de tous. L’Afrique, en portant ce message au cœur du monde contemporain, rappelle à l’humanité que la survie n’est pas un combat solitaire. Sauver une personne, c’est maintenir le tissu du monde. L’urgence, ainsi comprise, devient fraternité, convivialité : un art de vivre dans la communion au bord de la fragilité, au bord du gouffre.
Notre époque ne connaît plus seulement l’urgence des événements : elle vit dans une accélération de l’histoire. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas seulement le monde, mais la vitesse à laquelle il change. Cette accélération est devenue la condition même de notre existence dans l’ère de l’Anthropocène. Le temps historique s’est contracté : ce que plusieurs générations accomplissaient autrefois en un siècle se produit désormais en une décennie, parfois en une année. Les découvertes, les crises, les mutations technologiques se succèdent à un rythme tel que la conscience humaine peine à en saisir la portée. Nous vivons dans un monde où la nouveauté se renouvelle avant même d’avoir été comprise.
Le physicien J. Robert Oppenheimer, témoin lucide du siècle nucléaire, affirmait : « Ce qui a changé, ce n’est pas tant la nature du changement, mais le rythme du changement lui-même. » Cette phrase dit toute la rupture de notre temps : nous ne changeons pas davantage qu’hier, mais trop vite pour savoir ce que nous devenons. La transformation n’est plus un processus : c’est un état permanent, un continu du monde.
Le philosophe Paul Virilio, de son côté, voyait dans cette mutation une véritable révolution ontologique : « La vitesse, disait-il, est devenue la substance même de notre existence. » Elle n’est plus un instrument du progrès, mais son climat. Nous ne vivons plus dans la durée, mais dans l’instant ; plus dans la profondeur, mais dans la simultanéité. La vitesse n’accélère pas seulement nos déplacements : elle reconfigure notre rapport au temps, à la connaissance, au soin lui-même. Elle abolit la distance, et avec elle, parfois, la réflexion. Dans un monde saturé de signaux, l’homme moderne risque de confondre l’action avec la réaction, le geste avec le réflexe, la rapidité avec la justesse.
Ralentir pour soigner le monde
Et pourtant, il ne s’agit pas de condamner la vitesse : il s’agit de l’apprivoiser. Ce qu’il nous faut inventer, c’est une éthique de la lenteur, non pas comme refus du mouvement, mais comme art de la mesure. La lenteur véritable n’est pas l’opposé de la vitesse : elle en est la conscience. C’est la part de réflexion qui sauve la rapidité de la précipitation. C’est la lenteur du regard avant le geste, la lenteur du souffle avant la parole, la lenteur de la pensée avant la décision.
Pour le médecin, cette lenteur n’est pas inertie : elle est intelligence du temps juste. Elle consiste à agir vite quand il le faut, mais sans renoncer à comprendre. Elle suppose que la main et l’esprit se rejoignent dans une même vigilance. Cette lenteur-là n’est pas contre la vitesse : elle la transfigure. Elle en fait non pas une force aveugle, mais une force habitée.
Dans un monde où tout s’accélère, cette lenteur devient une forme de résistance intérieure : une manière d’être présent, de retrouver la dignité du geste. Elle redonne au soin la profondeur du temps humain, ce temps qui ne se compte pas, mais qui se vit. C’est, au fond, une lenteur éthique — celle qui ne freine pas la vie, mais la préserve.
Nous vivons cependant dans une époque où la vitesse a envahi toutes les sphères. La technologie, la communication, l’économie, et désormais l’intelligence artificielle, nous entraînent dans un vertige où tout doit être instantané, efficace. Nous croyons gagner du temps, mais c’est souvent la sagesse que nous perdons.
La vitesse de ce monde, dans sa course à la puissance et à la consommation, nous a fait oublier les enseignements du passé. L’oubli est devenu une maladie — une maladie de la mémoire collective. Nous oublions les vertus simples : l’amitié, le respect, la conciliation, la patience, l’entraide. Nous oublions les récits qui faisaient tenir ensemble les peuples, les gestes anciens de la gratitude, de l’hospitalité, du pardon, du soutien.
Le Coran met en garde contre cet oubli qui engendre la perte :
وَلَا تَكُونُوا كَالَّذِينَ نَسُوا اللَّهَ فَأَنْسَاهُمْ أَنْفُسَهُمْ ۚ أُولَٰئِكَ هُمُ الْفَاسِقُون
(Sourate Al-Hashr, 59 : 19)
« Ne soyez pas comme ceux qui ont oublié Dieu, car Il leur a fait oublier leur propre âme. »
Oublier la source quelle qu’elle soit divine, ou autre du passé des cultures humaines, c’est se perdre soi-même. L’oubli du passé, de la mesure, de la gratitude, finit toujours par engendrer l’inhumanité. Retrouver la mémoire, c’est retrouver notre âme, et donc notre humanité.
Nous avons cru que la modernité commençait là où finissait la mémoire. Nous nous sommes persuadés que le progrès exigeait l’amnésie, que l’avenir devait naître de la rupture d’avec le passé. Mais la vraie modernité ne consiste pas à effacer le passé : elle consiste à le sauver, à trier dans son héritage ce qui éclaire et ce qui alourdit, à garder les leçons du juste, à réapprendre les gestes de la bonté.
S’il existe une éthique universelle de l’urgence, elle commence ici : dans le sauvetage de la mémoire. Sauver de l’oubli ce qui nous a formés, ce qui a nourri l’esprit humain avant que la vitesse ne l’épuise. Sauver les enseignements de la lenteur, les vertus du dialogue, la beauté de la mesure.
Notre modernité ne doit pas être une fuite en avant, mais un retour au meilleur de nous-mêmes. Elle doit être un travail de discernement : sauver la modernité de la modernité. La mauvaise modernité détruit et oublie ; la bonne modernité se souvient et réconcilie. Elle n’efface pas le passé : elle en dégage la lumière pour éclairer le futur.
Comment, dans ce monde de l’Anthropocène, redonner le temps au vivant ? Comment retrouver la patience de la germination, la lenteur du cycle, la fidélité des saisons ? Le vivant ne se commande pas. Il ne se produit pas à la chaîne : il s’écoute, il s’accompagne. En accélérant tout, l’homme moderne a rompu le pacte du rythme. Il veut la moisson sans le printemps, la récolte sans le labour ou le labeur, le fruit sans la graine.
Le Coran le rappelle dans un verset d’une beauté saisissante :
تُسَبِّحُ لَهُ السَّمَاوَاتُ السَّبْعُ وَالأَرْضُ وَمَن فِيهِنَّ ۚ وَإِن مِّن شَيْءٍ إِلَّا يُسَبِّحُ بِحَمْدِهِ وَلَٰكِن لَا تَفْقَهُونَ تَسْبِيحَهُمْ
(Sourate Al-Isrâ’, 17 : 44)
« Les sept cieux, la terre et tout ce qu’ils contiennent Le glorifient, mais vous ne comprenez pas leur façon de Le glorifier. »
Chaque être, chaque pierre, chaque brin d’herbe participe à cette louange silencieuse du vivant. Respecter ce vivant, c’est écouter cette prière universelle et s’y accorder.
Vivre juste, c’est redonner au temps sa valeur
Donner le temps au vivant, c’est donc donner le temps à la vie — à la Terre, mais aussi à nous-mêmes. C’est apprendre à durer sans détruire, à croître sans consumer, à aimer sans posséder. C’est peut-être la forme la plus urgente de l’éthique : celle d’un ralentissement habité, d’une modernité réconciliée avec la respiration du monde.
Car vivre juste et vivre humain, ce n’est pas vivre vite. Ce n’est pas courir après le temps, ni confondre la vie avec l’urgence de vivre. La frénésie de la performance, de la rentabilité, du « toujours plus », a transformé l’existence en course et l’humain en ressource. De cette précipitation naissent des maladies nouvelles somatiques, psychiques, existentielles qui rongent le corps social comme le corps individuel.
L’urgentiste en est la figure emblématique : il sauve des vies, mais au prix d’un travail forcené, d’un épuisement moral et physique, souvent inhumain. Il incarne la beauté du geste rapide et la souffrance du temps perdu. Celui qui rend la vie à autrui manque parfois de temps pour vivre lui-même. Ce paradoxe, terrible et révélateur, nous enseigne que la véritable urgence n’est pas de multiplier les gestes, mais de restaurer le sens de chacun.
Vivre juste, c’est redonner au temps sa valeur, redonner le temps au temps. C’est replacer la mesure, la respiration, la contemplation au cœur de l’action. C’est comprendre que la vie ne se sauve pas seulement par la vitesse, mais par la lenteur de la présence.
Ce que vit le médecin au chevet d’un patient, l’humanité tout entière le vit désormais au chevet de la Terre. L’Anthropocène est une salle d’urgence planétaire. Les forêts brûlent, les glaces fondent, les villes suffoquent, les océans montent. Chaque décision collective est devenue un geste vital. La Terre est malade, et nous sommes à la fois les malades et les soignants, mais quelle éthique inventer, imaginer pour ceux qui sont à la fois les malades et les soignants ?
Hans Jonas, dans son Principe responsabilité, nous a légué une règle que nous devons aujourd’hui prendre au pied de la lettre : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. » Cette phrase, écrite au siècle dernier, est désormais notre serment collectif. Elle fonde une éthique universelle de l’urgence : une morale du soin appliquée à l’échelle du monde.
Cette éthique nous dit que l’avenir n’est pas affaire d’optimisme, mais de responsabilité. Elle nous apprend que la rapidité doit être guidée par la mesure, que la science doit rester traversée par la conscience et que la technique doit demeurer au service de la vie. Elle nous rappelle que sauver la planète, c’est sauver l’humanité en nous — la part de compassion, de respect et d’humilité qui fait notre grandeur.
De cette conscience peut naître une nouvelle culture : une culture du temps retrouvé. Une culture où la vitesse n’est plus ennemie de la sagesse, mais son instrument ; où la technologie prolonge la main au lieu de la remplacer ; où chacun devient, à sa manière, un urgentiste du monde.
Mais une question demeure, et elle nous regarde tous : sommes-nous vraiment prêts pour cette révolution ? Sommes-nous préparés à devenir les urgentistes d’un monde qui s’effondre, les soignants d’une planète épuisée, les sauveurs de nous-mêmes par nous-mêmes ? Savons-nous seulement par où commencer ? Par le savoir ou par le cœur ? Par l’école ou par la parole ? Par la réforme des institutions ou par la guérison des consciences ?
Car cette révolution du soin global, médicale, morale, écologique, culturelle, ne viendra pas d’une injonction, mais d’un éveil. Elle suppose un sursaut intérieur, une discipline du regard, un courage de la lenteur. Elle exige que chacun, à sa mesure, redevienne gardien de la vie : dans ses gestes, dans ses choix, dans ses paroles.
L’humanité ne sera pas sauvée par des machines, ni par des slogans, mais par un retour de la responsabilité partagée. Et si nous devons apprendre à agir vite, c’est d’abord pour empêcher que ne s’éteigne ce qui, en nous, sait encore agir humainement.
Car l’urgence, lorsqu’elle est comprise, n’est pas panique : elle est vigilance. Elle ne détruit pas : elle prévient, elle protège, elle répare.
Le philosophe Georges Canguilhem nous rappelait que « la vie est polarité entre la norme et la menace ». Nous vivons dans cette polarité. Mais c’est en l’assumant lucidement que nous pouvons redonner sens à notre époque.
La véritable urgence, aujourd’hui, n’est pas d’aller plus vite. Elle est de retrouver la mesure du juste. Elle est d’enseigner la solidarité au même titre que la science.
Agir vite, agir juste, agir humain : ce n’est pas seulement une devise médicale, c’est une philosophie du temps présent. C’est une manière d’habiter l’Anthropocène sans le subir. C’est une pédagogie du salut et de la survie, un art de sauver et d’aider à vivre. C’est, au fond, le projet d’une humanité consciente d’elle-même, solidaire, responsable, capable encore d’espérer.
Et si, au milieu des alarmes de ce siècle, un mot devait nous guider, un seul, clair, venu du fond des âges africains, ce serait celui d’Ubuntu : Je suis parce que nous sommes. Car c’est ensemble, et ensemble seulement, que nous pourrons apprendre à agir vite, à agir juste et à demeurer humains.