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Lorsque les décisions politiques cessent d’être des calculs froids pour devenir des émotions enflammées – Par Abdelfattah Lahjomri
La colère, la peur, l’espoir, la nostalgie peuvent-elles devenir des forces politiques à part entière, capables de reconfigurer l’espace public ? Dans son ouvrage « Que reste-t-il des émotions à la politique ? » (Éditions Bayt Al-Hikma, 2024), Hassan Tarek ne se contente pas de poser ces questions : il s’en saisit pour explorer, en profondeur, la transformation contemporaine de la pratique politique en temps de crise
Et si la politique moderne n’était plus d’abord une affaire de raison, mais d’émotion collective ? Dans Que reste-t-il des émotions à la politique ?, Hassan Tarek nous entraîne dans une exploration lucide et profonde des ressorts affectifs du pouvoir, à l’heure des crises sociales, des replis identitaires et des mobilisations de masse. Peur, colère, espoir ou nostalgie ne sont plus les arrière-fonds de l’action politique : ils en deviennent les leviers, les langages et parfois les architectes. Dans ce livre, Abdelfattah Lahjomri voit une invitation à une refondation de nos outils d’analyse pour mieux comprendre un monde politique en mutation, où les émotions ne parasitent plus la décision : elles la fondent, l’orientent, la justifient. Une lecture essentielle pour penser autrement le présent.

Et si les émotions n’étaient pas l’ennemi de la politique, mais son cœur battant ? Dans un essai subtil et documenté, Hassan Tarek propose une relecture radicale de l’action politique à l’ère des affects, où le sentiment collectif devient moteur de décision, levier de légitimation et instrument de gouvernement.
Que se passe-t-il lorsque la politique cesse d’être affaire de calculs froids pour devenir une affaire d’émotions brûlantes ?
La colère, la peur, l’espoir, la nostalgie peuvent-elles devenir des forces politiques à part entière, capables de reconfigurer l’espace public ? Dans son ouvrage « Que reste-t-il des émotions à la politique ? » (Éditions Bayt Al-Hikma, 2024), Hassan Tarek ne se contente pas de poser ces questions : il s’en saisit pour explorer, en profondeur, la transformation contemporaine de la pratique politique en temps de crise. Ce livre constitue une tentative intellectuelle pour redonner aux émotions une place fondatrice dans la compréhension du politique, dans l’analyse du pouvoir et dans l’interprétation des mouvements sociaux.
Avec un style rigoureux et des références solides, l’auteur propose une nouvelle manière de penser la politique, non pas depuis l’extérieur de l’humain, mais depuis son intériorité : là où il ressent, souffre, espère, réagit – et non seulement là où il planifie ou décide.
Il ne s’agit pas ici de faire un compte-rendu du livre ou un résumé de sa thèse, mais plutôt d’ouvrir un espace de réflexion sur une question essentielle : où va la politique quand elle est menée par l’affect ? Et quelle place reste-t-il à la raison dans un temps saturé par l’émotion politique ?
Les émotions ne contredisent pas la politique, elles la produisent
Les émotions ne sont plus un élément marginal du politique. Elles en sont devenues un moteur central. Elles ne peuvent plus être vues comme des phénomènes accessoires, détachés de l’action politique. Bien au contraire, elles participent aujourd’hui à reconfigurer, de l’intérieur, les processus décisionnels, en y injectant des charges symboliques et des effets sociaux et culturels majeurs.
Les émotions collectives – peur, anxiété, colère – sont désormais des facteurs constitutifs des politiques publiques. Non pas comme de simples réactions spontanées, mais comme des instruments délibérément mobilisés dans la fabrication de la légitimité politique. Dans des domaines sensibles comme la sécurité, la santé ou l’immigration, les gouvernements s’appuient fréquemment sur la perception du danger, interne ou externe, pour renforcer l’appareil répressif ou élargir les dispositifs de surveillance.
Dans ce cadre, se dessine ce que l’on pourrait appeler une « ingénierie émotionnelle du politique », où l’on cherche à produire, à canaliser, voire à amplifier certains affects dans le but de conforter l’ordre établi ou de justifier ses choix. Dès lors que ces émotions sont intégrées dans un récit officiel, calibré pour résonner avec la sensibilité du public, les décisions politiques qui en découlent acquièrent une légitimité émotionnelle. Elles apparaissent alors non pas comme imposées, mais comme l’expression sincère de l’humeur collective, facilitant ainsi leur acceptation.
De la rationalité à l’émotion : mutation du geste politique
La tradition classique a longtemps défini l’action politique comme une activité rationnelle, fondée sur l’évaluation des intérêts et l’alignement des choix sur l’idéal de justice ou l’intérêt général. Mais l’expérience contemporaine montre les limites de cette vision. Le comportement politique ne découle pas seulement de calculs rationnels : il est aussi influencé par les structures émotionnelles qui animent les individus et les sociétés.
Peur, espoir, indignation, nostalgie : autant de sentiments qui reconfigurent la conscience politique et orientent les attitudes collectives. La politique devient ainsi un parcours émotionnel, où raison et affect s’entrelacent et façonnent ensemble les modalités de l’agir public.
À partir de là, l’action politique ne peut plus être réduite à la simple quête du pouvoir ou à la maximisation des intérêts matériels. Elle devient une dynamique affective, où les individus réagissent autant à ce qu’ils ressentent qu’à ce qu’ils entendent. Il devient donc crucial de comprendre les émotions comme un moteur essentiel de la participation politique, qu’elle prenne la forme du vote, de la manifestation ou du militantisme.
Le langage politique ne produit pas seulement des idées : il provoque des émotions. C’est dans la résonance affective que se joue le succès ou l’échec d’un projet. Et c’est ce qui rend possible, ou non, la cristallisation d’un mouvement social, la montée d’un rejet populaire, ou l’émergence d’une espérance.
Au-delà de la raison politique : pour une anthropologie du sensible
Dans les contextes politiques actuels, une question essentielle se pose : qu’est-ce qui oriente vraiment les sociétés – la force des institutions ou l’énergie des affects collectifs ? Cette interrogation trouve sa pertinence dans les bouleversements récents qui ont affecté la nature même du pouvoir.
Autrefois, l’autorité politique s’identifiait clairement : elle émanait du parlement, du gouvernement, des structures constitutionnelles. Aujourd’hui, cette clarté s’estompe. Le pouvoir réel semble osciller entre les appareils institutionnels et la force émotionnelle de la rue, particulièrement en temps de crise.
Dans cette nouvelle configuration, il n’est plus possible de faire l’impasse sur ce que l’on pourrait appeler une anthropologie du sensible, un regard porté sur la manière dont les sociétés ressentent, s’émotionnent, s’indignent, espèrent. Car c’est à ce niveau – celui du sentiment collectif – que se jouent désormais les basculements historiques.
Ainsi, la politique ne se limite plus à la conquête de l’État. Elle devient une bataille pour les émotions, une lutte pour incarner le récit qui saura toucher, mobiliser, fédérer.
La politique contemporaine n’est plus un simple espace d’argumentation rationnelle. Elle est un théâtre où se croisent affects profonds et récits stratégiques, émotions authentiques et fabrications discursives. Ignorer ce déplacement, c’est rester aveugle à ce qui façonne, en profondeur, les choix des citoyens et les décisions des gouvernants.
Le mérite du livre de Hassan Tarek est justement de nous inviter à reconsidérer nos outils d’analyse, à reconnaître que l’émotion n’est pas l’envers de la raison politique, mais bien son versant actif, producteur et structurant.
Pendant longtemps, la raison a été le pivot autour duquel gravitaient les analyses politiques modernes. L’action politique y était appréhendée à travers le prisme de la rationalité, celle qui oriente le comportement des acteurs vers des décisions logiques, basées sur l’analyse des intérêts. Or, cette vision classique de la rationalité politique est aujourd’hui remise en cause par une transformation profonde de notre compréhension du politique. On parle désormais de « post-rationalité politique », une notion qui souligne l’interaction entre émotions, mémoire collective et symboles culturels façonnant la vie politique.
N’est-il pas devenu urgent, aujourd’hui, de repenser nos outils à travers une « anthropologie du sensible », qui dépasse l’analyse des structures de pouvoir ou des institutions ? Une anthropologie capable de dévoiler le rôle actif des émotions collectives dans la production du réel politique, au lieu de les reléguer au rang de décor émotionnel silencieux. Car des sentiments tels que la peur, l’espoir, la colère ou la nostalgie ne sont-ils pas, en réalité, des forces motrices qui encadrent les mobilisations et les contestations ? Peut-on encore considérer l’acteur politique comme strictement rationnel, ou doit-on le reconsidérer comme un être affectif, réactif, traversé d’élans émotionnels qui façonnent son rapport au monde ?
Ce changement de paradigme n’est pas un simple effet de mode : il transforme les catégories mêmes de l’analyse politique. Il invite à intégrer des notions comme l’humeur collective, l’imaginaire politique ou l’affect partagé au sein des grilles de lecture du présent. Faut-il désormais analyser l’action politique à partir des pulsations émotionnelles qui traversent les individus, plutôt qu’à partir des arguments qu’ils avancent ou des justifications qu’ils offrent ?
Dans ses travaux sur l’anthropologie culturelle, Clifford Geertz soulignait que comprendre une société, ce n’est pas seulement analyser ses structures économiques ou politiques, mais aussi décrypter les symboles et les émotions qui régissent ses relations sociales et politiques. Dans cette optique, la « post-rationalité politique » ouvre une voie nouvelle : celle d’un regard qui reconnaît aux émotions une force politique équivalente à celle des lois ou des constitutions.
À la lumière de cette approche, on peut relire les événements politiques récents non plus comme des processus purement idéologiques ou programmatiques, mais comme des réactions émotionnelles collectives face à des injustices, des humiliations, des exclusions. C’est ce que démontrent les mouvements de protestation surgis un peu partout dans le monde ces deux dernières décennies : ils n’étaient pas toujours structurés par des idéologies définies, mais plutôt par des émotions vécues – indignation face à la corruption, peur de l’avenir, colère contre l’injustice sociale.
Quand le citoyen est reconstruit par le sentiment
Le pouvoir ne cherche plus aujourd’hui à imposer uniquement des lois ou des programmes. Il agit sur le registre des émotions, des affects, du sensible. Il cherche à pénétrer l’imaginaire émotionnel du citoyen, à façonner ses perceptions du danger ou de l’appartenance, de la gratitude ou de l’indignation. Le citoyen est redéfini à travers ce qu’il ressent.
Ainsi, l’imaginaire affectif devient une structure sociale puissante, capable de redessiner le lien entre l’individu et l’État. Il crée des sentiments partagés d’attachement national ou de menace identitaire, qui viennent renforcer la légitimité du pouvoir et stabiliser le tissu social.
La pensée politique classique opposait l’émotion à la raison. Elle posait la politique comme un arbitrage rationnel des intérêts ou comme une joute entre élites et institutions. Mais ce cadre s’effrite à mesure que les sciences sociales reconnaissent que l’émotion précède et conditionne l’acte politique, qu’elle n’en est pas la conséquence mais la matrice.
La politique moderne est ainsi un espace où se négocient intérêts et affects, où la colère est gérée comme une économie, où les émotions sont produites et orientées selon les besoins du pouvoir. Elles ne sont pas seulement exprimées, elles sont fabriquées, manipulées, rentabilisées.
Cartographier l’émotion : la politique des sensibilités
Dans ses travaux sur les politiques de l’émotion, Sara Ahmed insiste sur le fait que les sentiments ne sont pas de simples vécus individuels, mais des constructions sociales, reproduites par les discours dominants. Elle montre comment la société dicte les manières d’aimer, de craindre, de haïr – et comment ces prescriptions affectives tracent des frontières émotionnelles entre le « nous » et le « eux », entre l’appartenance et l’exclusion.
Ainsi, la peur de « l’autre » n’est pas un réflexe spontané. C’est une production institutionnelle, médiatique et politique, qui transforme une émotion en instrument de mobilisation, voire en capital électoral. De la même manière, la nostalgie peut être activée pour légitimer des politiques identitaires ou conservatrices, et l’espoir recyclé pour maquiller l’austérité sous les oripeaux de la réforme.
Dans ce schéma, le pouvoir devient une machine à produire du sentiment collectif, à réguler la charge émotionnelle du débat public, à construire des humeurs favorables à ses intérêts.
Le tournant neurologique : entre émotion et inconscient politique
C’est dans ce contexte qu’intervient le politologue William E. Connolly, avec sa théorie de la « politique neurologique ». Selon lui, le pouvoir ne se limite plus à convaincre la raison : il agit en amont de la conscience, en stimulant les structures cérébrales inconscientes par l’image, le son, le rythme, l’affect. Les campagnes politiques deviennent des performances sensorielles autant que des démonstrations argumentées.
Dès lors, l’acteur politique n’est plus un simple électeur rationnel, mais un corps émotionnel exposé à des flux d’influences qui échappent partiellement à sa volonté. La politique devient un espace où le goût, l’intuition, la mémoire affective, le traumatisme et le désir forment un archipel de réactions qui orientent le comportement collectif.
Pour conclure : repolitiser les émotions, dépsychologiser le politique
Qui détient le monopole de la peur ?
Qui distribue l’espoir ?
Qui articule la colère ?
Qui transforme la honte en fierté et la blessure en mobilisation ?
Ce sont là les véritables questions du politique contemporain.
Comprendre la politique aujourd’hui impose de plonger au cœur des émotions, de les saisir non comme des anomalies, mais comme des clés de lecture du réel. L’émotion n’est plus un accident dans le discours politique. Elle en est le cœur caché. Refuser de voir cela, c’est se condamner à lire un monde qui n’existe plus.
Réfléchissons-y et à un autre échange.