Du rêve du Qatar à l’épreuve de la patience, l’heure est à l’inconditionnalité - Par Bilal Talidi

Du rêve du Qatar à l’épreuve de la patience, l’heure est à l’inconditionnalité - Par Bilal Talidi

La Coupe du monde du Qatar a créé des attentes et l’image d’une sélection marocaine pionnière, couronnée d’un exploit mondial. L’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc a encore accentué cette situation, au point que le maintien du trophée sur le sol national est devenu une pression supplémentaire pour tous.

1
Partager :

Portée par l’exploit historique du Mondial 2022 et par une succession de succès continentaux et mondiaux, la sélection marocaine évolue désormais dans un climat d’attentes extrêmes. Entre euphorie collective, critique permanente et pression du sacre à domicile, une humeur sportive s’est installée, parfois au détriment de la concentration et de la progression. Dans cette analyse, Bilal Talidi interroge les dérives d’un climat émotionnel qui menace de transformer la passion légitime du football en facteur de fragilisation.

Bilal Talidi

La victoire comme norme émotionnelle

Il existe dans l’humeur marocaine un phénomène qui mérite réflexion, et qui exige à la fois un effort de compréhension et un effort pédagogique et culturel pour être corrigé.

L’observation du champ sportif, et plus particulièrement du football, montre une évidence :  les Marocains, à l’instar des autres peuples, aiment la victoire, aiment prolonger cet état d’euphorie, exercent une critique continue pour le préserver, et supportent difficilement que le parcours connaisse la moindre défaillance, même minime.

Dans les situations que j’ai suivies en tant qu’amoureux du football et observateur attentif de son actualité, de grandes équipes n’ont pas su conserver leurs succès passés, certaines ont même enchaîné les défaites. Pourtant, la critique n’a jamais empêché l’opinion générale de rester en gagée aux cotés de l’équipe, y compris et surtout dans ses pires moments.

Ce que montrent les expériences étrangères

Nous avons suivi de près les difficultés rencontrées par deux clubs anglais, Manchester City la saison dernière, dirigé sans doute par l’un des meilleurs entraîneurs du monde, Pep Guardiola, et Liverpool, qui ont connu de nombreuses contre-performances cette saison. De vives polémiques ont entouré l’imputation des responsabilités entre l’entraîneur et certaines de ses stars. Cependant, la situation de la star égyptienne Mohamed Salah n’est jamais devenue une question de conscience collective au sein de la base des supporters. Celle-ci a continué à soutenir l’équipe, et des élites parmi les fans ont joué un rôle essentiel de médiation afin de permettre au club de retrouver le chemin des victoires. Plus remarquable encore, les journalistes, en tant que chercheurs d’informations liées à l’équipe, même lorsque ces informations pouvaient raviver les blessures ou affecter le moral, ont globalement conservé une approche professionnelle équilibrée, à l’abri de toute surenchère.

Nous avons également observé récemment le cas tunisien et de son public, que le sociologue Moncef Ouness, spécialiste de l’analyse des personnalités maghrébines, qualifie d’opportuniste, flatteur et prompt à se ranger du côté du vainqueur. Nous avons vu des journalistes et animateurs critiquer la sélection tunisienne après sa défaite face au Nigeria, tout en saluant sa performance lors du dernier quart d’heure du match, sans que cela n’aille jusqu’à remettre en cause la compétence de l’entraîneur ou des joueurs, ni à porter atteinte à leur moral ou à leur concentration.

Le choc du Qatar et la fabrication d’un mythe

Dans le cas marocain, la situation semble différente. La Coupe du monde du Qatar a créé un état et des attentes qui appellent une analyse approfondie. L’image d’une sélection marocaine pionnière, couronnée d’un exploit mondial, s’est imposée, faisant du Maroc une exception arabe et africaine, un concurrent des plus grandes sélections internationales, classé parmi les onze meilleures au monde. Cette dynamique s’est renforcée avec les moyens logistiques et financiers mis à disposition par la Fédération, ainsi qu’avec les nombreux titres remportés par le Maroc aux niveaux mondial, arabe et africain dans diverses catégories d’âge. L’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc a encore accentué cette situation, au point que le maintien du trophée sur le sol national est devenu une pression supplémentaire pour tous.

Cet état a façonné, voire accentué une humeur générale bannissant la tolérance de l’erreur, ou même de simples faux pas. Dans un contexte de liberté d’opinion et d’expression, les plateformes d’analyse et de suivi des performances de la sélection marocaine se sont transformées en tribunes où tout peut être dit, y compris ce qui affecte les joueurs et affaiblit leur concentration.

Liberté d’expression ou fragilisation du collectif

Il est vrai que tel est le prix de la liberté d’opinion et d’expression, et que la démocratie a consacré le principe selon lequel toute contre-performance doit être suivie de reddition de comptes et d’évaluation. Si bien qu’on a entendu un joueur marocain de stature mondiale comme Achraf Hakimi s’exprimer dans les médias, dans un arabe qu’on ne lui connaissait pas, en demandant : « Que voulez-vous de nous, alors que nous gagnons ? »

Ce joueur, qui a passé sa carrière au sein de grands clubs européens, de Dortmund au Paris Saint-Germain, en passant par l’Inter Milan et le Real Madrid, sait que le devoir du public, des journalistes et tous les supporters, notamment dans le gué, est de créer autour de l’équipe une ambiance favorable à un haut niveau de concentration chez les joueurs. Or, il perçoit au Maroc une situation inverse : au moment même des succès, encore jamais entachés par une défaite, l’analyse de la vague de critiques donne l’impression que l’équipe serait engagée dans une phase de recul et de déclin.

Nous comprenons parfaitement que des erreurs aient été commises, et nous comprenons aussi que certains estiment que des entraîneurs marocains, auteurs de succès notables, seraient plus légitimes pour diriger la sélection que Walid Regragui. Mais, en définitive, le temps présent n’autorise qu’une seule option : soutenir l’équipe, ou à tout le moins s’abstenir de perturber son niveau de concentration.

CAN à domicile : la pression de trop

Dans l’exemple de la Coupe arabe, le discours médiatique de la sélection marocaine, porté par l’ensemble de ses acteurs, entraîneur comme joueurs, s’est distingué par son humilité et par l’absence totale de référence à l’objectif de remporter le trophée. La logique adoptée était celle du match après match, ce qui a permis de maintenir un niveau de concentration très élevé. La situation est différente pour la Coupe d’Afrique des Nations, où l’équipe est entrée dans la compétition sous une pression considérable : la pression de l’héritage sportif depuis le Mondial du Qatar, celle des succès engrangés par les catégories d’âge dans toutes les compétitions, la pression du lieu en tant que pays organisateur, celle de l’histoire qui prive le Maroc du titre continental depuis un demi-siècle, la pression d’une organisation sans précédent dans l’histoire de la CAN, et enfin la pression d’un public qui n’accepte pas que son équipe, à domicile, sorte sans sacre.

Dans un tel contexte, l’humilité devient difficile. Le public n’acceptera pas que l’entraîneur Walid Regragui s’exprime sur le même registre que Tarik Sektioui. Il existe toutefois une autre option pour encadrer le discours : s’abstenir, pour le moment, de promouvoir toute déclaration liée à cet objectif, et se concentrer sur la réalité des équipes en compétition, sur la difficulté et les défis du jeu, sur l’état de préparation des joueurs et sur l’importance du soutien du public, sans entrer dans des polémiques stériles.

Trois leviers pour apaiser l’humeur sportive

Il existe des raisons compréhensibles à la crainte qui s’est emparée du public et qui a nourri cette tension entre le rêve d’un sacre, unique horizon possible, et la réalité d’un rendement décevant, notamment lors du deuxième match. Le public a observé attentivement l’inconfort visible sur le visage du président de la Fédération royale marocaine de football, Fouzi Lekjaa, ainsi que les déclarations successives de Walid Regragui, peu heureuses, et son engagement dans des polémiques inutiles avec le public et la presse. Quoi qu’il en soit, cet état d’esprit, qui engendre chez les supporters un basculement rapide vers une critique acerbe susceptible d’affecter la concentration de l’équipe, appelle une compréhension lucide et un travail calme en vue de sa correction, à l’horizon de l’organisation de la Coupe du monde 2030.

À mon sens, trois niveaux d’action fondamentaux s’imposent. Le premier concerne le discours produit par les responsables, à tous les niveaux, de l’équipe nationale, un discours qui forge une mentalité ne voyant que l’enchaînement des victoires et ignorant la notion de patience dans la construction du succès, et qui, à travers une rhétorique de célébration permanente, engendre une attitude versatile qui soutient là où il y a victoire et se transforme en adversaire au moindre faux pas. Le deuxième niveau touche au discours du staff technique, qui oublie parfois son rôle et s’engage dans des confrontations avec le public et les médias pour justifier ses choix, créant ainsi des antagonismes et un esprit de revanche lors des contre-performances. Le troisième concerne le public de soutien, y compris le corps journalistique, qui devrait être encadré à travers des rencontres de dialogue avec les responsables, dans une logique de partenariat stratégique dont l’objectif central serait le soutien de l’équipe nationale et la création d’un climat favorable à sa concentration.

Certes, la liberté d’expression ne permet pas d’intervenir dans le champ médiatique. Mais, rien n’empêche la communication et la gestion du dialogue avec les différents acteurs sur la base de l’intérêt de l’équipe nationale. Car, en réalité, il existe une forme de chaos préoccupant dont il est difficile d’imaginer que la sélection marocaine puisse rester à l’abri, tant l’influence des réseaux sociaux est forte et tant il est difficile d’en empêcher l’impact sur la concentration des joueurs.

lire aussi