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Le patrimoine maritime d’El Jadida : Richesses, contraintes et perspectives - Par Mustapha JMAHRI
Vue avec Mustapha Jmahri de la conférence donnée dans le cadre du programme d’appui à la recherche scientifique Progres-UCD-2024, l’université Chouaib Doukkali à El Jadid
Dans le cadre du programme d’appui à la recherche scientifique Progres-UCD-2024, l’université Chouaib Doukkali à El Jadida a organisé les 25 et 26 décembre 2025 un colloque international sur le thème : « Réinvention et valorisation du patrimoine matériel et immatériel : quelles dynamiques économiques, linguistiques et culturelles, pour quel développement territorial et quelles transformations sociales ? ».Invité à y participer, Mustapha Jmahri, auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida, a donné à cette occasion une conférence sur « Le patrimoine maritime d’El Jadida, richesses, contraintes et perspectives ». Vu la limite du temps imparti, il y a présenté seulement les grandes lignes. Voici ci-après l’intégralité de l’intervention.
Richesse incontestable, la ressource maritime d’El Jadida est un atout majeur pour un développement durable, intégré et inclusif. Elle englobe les vestiges matériels (épaves, phares, digues, quais et bassins), ainsi que l’héritage immatériel marqué par un savoir-faire et des traditions qui remontent loin dans le temps. Ces premiers témoins du passé constituent un levier important pour le développement territorial et l'identité locale, favorisant à la fois le tourisme et le mouvement économique.
La baie de Mazagan
L’historien français Jules Michelet (1798-1874) disait : « C'est par la mer qu'il convient de commencer toute géographie ». En effet, c’est à la faveur de la présence de la « baie de Mazagan » que cette cité a vu le jour. La fondation de la ville et son histoire sont intimement liées à sa place océanique. Sur la carte, le cap de Mazighan apparaît comme une pointe qui s’incruste dans l’océan formant une presqu’île et la cité s’est toujours tournée vers l’océan au cours de son histoire. La mer et la maritimité (appropriation culturelle de la mer) ont profondément façonné son histoire, sa physionomie et la vie de ses habitants.
Cette baie constituait pour les anciens marins un des mouillages le plus sûr de la côte atlantique du Maroc. L’amiral romain de Naples, Pline (23-79 apr. J.-C), dans sa description du Maroc, signalait le port de Rusibis sur l’emplacement de Mazagan. Quant au géographe marocain Al-Bakri il a évoqué au XIe siècle le port de Mazagan dans un itinéraire du trafic maritime le long de la côte atlantique.
Plus tard, à l’aube du XVIe siècle, quand le duc de Bragance débarqua dans la baie de Mazagan, il écrivit au roi Manuel Ier du Portugal: « Voilà le meilleur port du monde », tout en lui conseillant d’y bâtir un château pour l’entreposage du blé doukkali. Le château fut construit sur ce site accessible aux embarcations, ce qui a facilité la présence portugaise pendant près de trois siècles. Mazagan fut l’une des toutes premières places installées en Afrique occidentale sur la route des Indes. Les Portugais la quittèrent en 1769 par la mer, vaincus par les Marocains, pour créer sa jumelle en Amazonie de l’autre côté de l’Océan. Laurent Vidal raconta cette épopée dans « Mazagào, la ville qui traversa l’Atlantique».
Sa position géographique en bord de mer facilita l’ouverture de la ville au monde extérieur. En 1820, le sultan Moulay Slimane arrima le port et la cité au continent européen, alors que son successeur attribuait à la cité le nom d’El-Jadida (la neuve). Berceau d’un cosmopolitisme qui l’a longtemps marqué aux XIXe et XXe siècles, cette place stratégique de passage ou de brassage représente le lieu fondamental de la rencontre avec l’Autre comme le pensait Roland Barthes. Grâce aux échanges humains et commerciaux, des milliers de personnes issues d’une trentaine de nationalités y ont habité et fait souche.
Cette situation géographique de presqu’île a eu un impact direct dans nombre de secteurs : historique, économique, humain et social. L’océan, lieu d’échanges (ou de confrontation), constituait ainsi un vecteur d’ouverture, et de relation à l’espace et à l’Autre.
La ville dans la forteresse
Si l’identité urbaine de la ville est marquée par la mer, elle est aussi marquée par cet élément majeur : la forteresse portugaise du XVIe siècle, première construction emblématique dominant la baie. Léandre Vaillat (Le périple marocain, 1934) va jusqu’à prétendre qu’on n’a rien construit d’aussi fort au Maroc. Bâtie en partie sur l’eau, la « ville portugaise de Mazagan », selon la terminologie de l’Unesco, fut le premier embryon de la ville bien après sa libération, en 1769, par le sultan Sidi Mohammed ben Abdellah.
Le Comité du patrimoine mondial valida la candidature du site de Mazagan, lors de sa 28e session tenue en Chine le 30 juin 2004. Cet acte a scellé aussi le destin du Port (se trouvant dans la zone tampon) à la mémoire des lieux.
Au tout début du XXe siècle, la forteresse était la ville elle-même. Fermée et enfermée, elle attestait, en quelque sorte, de l’ancienneté des premières familles marocaines et étrangères qui y ont habité. Ces dernières revendiquaient, avec fierté, leur statut de Mazaganais ou de Ouled Lebled (enfants de la cité).
En face de la forteresse portugaise, la médina marocaine, habitée par des musulmans, des Juifs et des chrétiens, s’était édifiée autour du port et de la mer. La vie quotidienne était réglée par le rythme de l’activité maritime. Dominant le port, la place de la douane, le souk des épices, les deux kissarias – celle de Tazi et celle de Nahon –, la mosquée et l’hôtel Lescoul (premier établissement moderne construit vers 1904) animaient le cœur de la ville. La route dite de Marrakech commençant au port, serpente les Doukkala et relie la ville ocre à l’Atlantique.
À la fin de la Première Guerre mondiale, la ville portuaire devint cité balnéaire, drainant les estivants de toutes les régions. Dans les années 1950, le Protectorat créa le quartier des villas, le Plateau, en haut de la pente, avec vue dominante sur la mer. Au fur et à mesure, l’aspect urbanistique sera enrichi par l’intervention du Protectorat. Ce qui fait qu’El-Jadida peut rassembler dans un même quartier des bâtiments de toutes les époques : du XVIe jusqu’au XXIe siècle.
Sublimée par l’histoire, la littérature, le récit oral, le cinéma et une riche iconographie, cette forteresse représente l’icône éternelle d’El Jadida depuis son origine. Elle est un facteur clé dans la lecture de la ville : un « landmark », comme l'appellerait l’architecte-urbaniste américain Kevin Lynch. La forteresse marque ainsi son urbanisme et son histoire dans ce passé toujours présent et cette relation avec la mer et la Péninsule ibérique. Bon nombre de voyageurs visitent El Jadida spécialement pour la forteresse portugaise et comme le dit la géographe Aude Chasseriau : « On ne voyage plus vers un pays, mais vers une ville en particulier ».
À l’image de cette diversité de peuplement, il existe une diversité des lieux de sépultures : des cimetières marins s’édifièrent près de la mer. À l’entrée de la ville, se découvrent le cimetière catholique, puis le cimetière musulman Sidi Moussa, le cimetière juif et l’autre cimetière musulman Sidi Bouafi. En médina, non loin de la forteresse, deux autres lieux symboliques de cette évolution : le cimetière espagnol (disparu dans les années 1960) et l’ancien petit cimetière britannique caché entre les habitations, avec une quarantaine de sépultures de Gibraltariens, puissants marchands maritimes originaires du port de Gênes.
Tout près du port et de la plage, le centre-ville. Loin d’être édifié au centre géométrique, il fut érigé sur une zone autrefois appelée Derb Daya, quartier de la Mare, en raison de l’existence d’une étendue d’eau pérenne et de la faible profondeur d’eau.
Patrimoine immatériel
Ce patrimoine matériel va de pair avec son corollaire immatériel et ses diverses composantes : culture, traditions, savoir-faire... Les anciennes familles marocaines et étrangères qui peuplaient la cité avaient tissé un lien charnel avec la mer. Ce lien apparaît de différentes manières : habitat à proximité de la côte, exercice d’une activité en rapport direct ou indirect avec la mer, activité économique au port, négoce portuaire, chantier naval, pêche maritime, lavage de la laine, ramassage des algues et loisirs nautiques.
La ville développa aussi sa propre culture, nourrie par le port, symbole d’ouverture sur le monde. Ainsi il y eut d’abord, à la naissance de la ville « nouvelle » au XIXe siècle, l’émergence d’une culture originale favorisant les initiatives individuelles. Le brassage qui s’en est suivi a produit une société mazaganaise, avec une culture cosmopolite qui a été longtemps le stimulant du vivre-ensemble. L’historien Mostafa Bouaziz note (in Zamane, juillet 2024) que cette culture a un autre rapport à l’océan : « d’abord dans la vie de tous les jours, la pêche est une activité importante. Le poisson d’Atlantique est une marchandise d’échange et aussi un mets qui figure sur toutes les tables ».
Après la Deuxième Guerre mondiale, dominait une culture francophone moderne soutenue par une infrastructure adéquate installée à quelques mètres de la mer (cinémas, théâtre, collège, salle couverte, bureau de poste…). Lyautey avait surnommé la ville « le Deauville marocain » et la dota d’un casino sur pilotis, suspendu sur la plage (démoli en 1952). Au lendemain de l’Indépendance, cette culture à dominante francophone et moderne prospéra et donna des noms prestigieux en littérature : Driss Chraïbi, Abdelkébir Khatibi et Fouad Laroui ont évoqué cet attachement à la mer dans la vie quotidienne locale.
Mais la culture n’est jamais figée : un projet sans cesse remis en question. Au XXIe siècle, au gré de l’éclatement de la ville, des retouches, des transformations et des acculturations, on pourrait parler d’une situation de coexistence de plusieurs cultures à la fois. L’identité de la ville semble bousculée par les multiples enjeux du quotidien urbain et des contraintes de la ville nouvelle. El Jadida change d’aspect, de nouveaux quartiers naissent, la population augmente, les lieux de culture et de loisirs changent d’affectation (les trois cinémas du centre-ville démolis sont remplacés par des commerces), la place principale, proche de la plage, espace d’échanges et de rencontres, est devenue un simple passage d’un côté à l’autre. La banlieue, bien nette et précise des années 1960, a disparu, laissant place à la ville étendue. Les limites autrefois bien définies de la cité sont devenues plus mouvantes sous la pression des besoins incessants en équipements et en logements.
Depuis au moins deux décennies, ce patrimoine maritime subit d’énormes contraintes. La forteresse portugaise vit une détérioration ainsi que sa zone tampon comprenant la rue des bijoutiers, le souk des épices et une partie de l’ancienne route de Marrakech. La citerne manuéline, élément central de la forteresse, attend sa restauration. Le centre dit historique croule sous la prolétarisation. L’hôtel Marhaba, au style paquebot, est en ruines, alors que sa passerelle descendant sur la plage a déjà disparu. Le phare Sidi Bouafi, autre patrimoine marin, n’est pas accessible au public. Depuis 2004, date de l’inscription de la forteresse portugaise au patrimoine mondial, le comité de gestion n’est toujours pas créé. Cette instance, en principe, doit rassembler les intervenants concernés par la sauvegarde de ce patrimoine.
La fin des exportations agricoles par le port d’El Jadida a sonné le glas pour l’activité des entrepôts d’El-Héria, de la route de Marrakech spécialisés, entre autres, dans le commerce des œufs grandement prisés par les marchés européens. Tout un savoir lié à la manipulation des œufs a disparu. De ces entrepôts, symboles de la richesse de la ville, il ne reste que quelques vestiges. De la même manière a eu lieu le dépérissement des trois structures dédiées à l’initiation des jeunes aux choses de la mer : l’École maritime créée par les Cols bleus et disposant du voilier Gym, incendié en 1970, la base nautique relevant du service de la Jeunesse et des Sports qui recevait les bateaux de croisière de toute l’Europe et enfin l’Association nautique créée en 1926 qui avait fait d’El Jadida la capitale de la voile au Maroc. Seule cette dernière association centenaire continue ses activités bon gré mal gré.
Une grandeur invisibilisée
Outre ce défaut de mise en valeur du patrimoine, la disparition de certains vestiges et le déclin esthétique, héritage de plusieurs années, ce patrimoine, visible par sa grandeur, reste invisibilisé au niveau des actions de rayonnement, de l’animation culturelle locale, de l’édition ainsi que de l’accompagnement au quotidien.
Les groupes de touristes de passage à la forteresse portugaise n’y trouvent ni guide agréé, ni guichet d’information, ni plan, ni prospectus alors que leur visite profite financièrement à la ville tout entière. Un centre d’interprétation du patrimoine manque malgré la disponibilité des locaux et du personnel de la direction provinciale de la culture. Le Syndicat d’initiatives et de tourisme qui avait contribué à promouvoir le patrimoine local, a fermé depuis quelques années. Dans les grands hôtels de la ville et de sa région, aucune documentation touristique ou historique n’est mise à la disposition des visiteurs. Ces établissements marginalisent cet aspect dans leur promotion.
Ce qui frappe aussi l’observateur, c’est le constat que le cachet maritime de la ville n’est pas sérieusement pris en compte par les gestionnaires locaux, en matière d’aménagement et d’urbanisme : des anciens immeubles qui faisaient face au port il ne reste que peu de choses. L’histoire du quartier portuaire de la ville est faite de destructions : cas des trois immeubles des consuls d’Angleterre, d’Italie et de France, de l’ancien bureau de la CTM condamné, de la pâtisserie Royale créée en 1924, des cabines de la plage détruites pour ouvrir une route côtière, des anciens entrepôts et de l’hôtel de France en ruines.
Le front de mer, patrimoine social et culturel, a perdu ces dernières décennies de son empreinte maritime, surtout avec l’encombrement humain et urbanistique. L’écrivaine suisse Grethe Auer, qui résida dans la cité portugaise de 1898 à 1904, remarqua que les terrasses en toiture de Mazagan offraient une vue sur la mer pour chercher l’air frais, effectuer certains travaux et observer les vapeurs. Ces terrasses jouent-elles encore ce rôle ?
L’activité touristique du port est quasi inexistante. Alors qu’il y a la possibilité de sorties en mer avec des accompagnateurs ou des pêcheurs, chose qui se fait dans de nombreux ports du Nord au Sud de l'Europe. Des visites guidées du port et de la criée pourraient également être organisées.
Une autre particularité d’El Jadida, c’est la disproportion flagrante entre l’importance des enjeux commerciaux du port par le passé, alors qu’il était le deuxième du Royaume, et la modestie de l’urbanisme hérité. D’où l’intérêt de préserver le peu de témoins qui subsistent encore malgré l’appétit destructeur.
Sur le plan éditorial, les études sur le patrimoine maritime, matériel et immatériel, sont rares, sinon même inexistantes, à l’exception de quelques travaux de deux ou trois bénévoles réalisés sans aucun soutien public. Les deux uniques contributions éditoriales portant sur le port d’El Jadida et la forteresse portugaise datant respectivement de 2004 et 2012, l’ont été à compte d’auteur. L’absence d’un guide touristique est également flagrante : depuis l’Indépendance, seuls deux guides sur El Jadida et sa région ont été édités – aujourd’hui épuisés- par des auteurs bénévoles ne bénéficiant d’aucune aide à l’édition.
Il est donc souhaitable d’établir une communication sérieuse entre les historiens locaux et les opérateurs économiques et touristiques en général, ainsi qu’avec les instances administratives et les élus de la ville. Toutes ces parties qui travaillent séparément, chacune de son côté, sont appelées à se concerter afin de donner une image valorisante de leur patrimoine.
Les historiens locaux militent, avec leurs propres moyens et leur connaissance du terrain, pour mettre en valeur les potentialités de leur terroir dans le but, entre autres, de fournir de la matière historique et patrimoniale susceptible de développer des itinéraires de visite, des parcours de découverte, des notices touristiques, des guides et de créer ainsi des relations avec la ville et des envies de visites. Il ne faut pas perdre de vue que l’historien local peut jouer, même indirectement, le rôle d’influenceur voyage selon la terminologie de Eugénie Pereira Couttolenc, spécialiste en sciences du langage.
Le patrimoine maritime matériel et immatériel d’El Jadida est dense et riche par sa diversité, mais sa préservation mériterait beaucoup d’efforts et d’ingéniosité. Sa sauvegarde reste conditionnée par l’harmonisation des politiques d’aménagement et de réhabilitation ainsi que par le renforcement du lien avec le passé à travers la création d’un musée d’histoire locale dans un bâtiment de la cité portugaise. Elle dépend aussi de l’ouverture sur la corporation des marins dans le but de préserver la mémoire de ces hommes de la mer qui ont contribué à façonner l’histoire de la ville et de son imaginaire.