société
Deux fois se noyer - Abdelfettah Lahjomri
Près de la barrière coloniale de Sebta le 31 juillet 2026 (Photo de Jorge Guerrero / AFP)
Dans cette belle et émouvante chronique, Abdelfettah Lahjomri déterre Mohamed Zafzaf qui dans « Des tombes dans l’eau » (قبور في الماء), met en scène un monde broyé par la pauvreté, où la mer devient à la fois source de subsistance et tombeau. Des pêcheurs de Mehdia aux jeunes qui tentent de rejoindre Sebta et Melilia, la même tragédie se répète : celle d’êtres humains poussés vers le danger par le besoin, l’injustice et le désespoir.

Abdelfettah Lahjomri
Le naufrage et la faim
Le roman de Mohamed Zafzaf, « Des tombes dans l’eau », ouvre les portes d’un monde écrasé, dont les habitants vivent au bord de la faim et lient leur existence à la mer, à une embarcation fragile et à des hommes qui comptent leurs bénéfices sans compter les vies des pauvres. Les pêcheurs prennent la mer en quête de subsistance, embarquant dans le même bateau leur peur et leur espoir. Puis l’eau engloutit certains d’entre eux et rend le village à son ancienne tristesse. Le naufrage laisse derrière lui des femmes qui scrutent l’horizon et des enfants qui cherchent le visage de leur père dans les traits de chaque pêcheur revenu de la mer. Il laisse des maisons exiguës qui s’emplissent soudain de solitude, des tables où manque une place et des portes qui attendent des pas qui ne reviendront plus.
Lire aussi : Des chaussures pour témoins, la mer pour sépulture - Par Abdelfettah Lahjomri
Zafzaf ne présente pas la mer comme l’unique responsable de la mort. Il révèle tout un réseau de cupidité, de pauvreté, de pouvoir et de nécessité. Al-Ayyach est derrière l’embarcation et traite les pêcheurs comme de simples instruments de travail, non comme des êtres humains. Les habitants du village l’affrontent avec colère, réclament les droits de leurs morts et tentent de transformer leur douleur en prise de position. Le caïd intervient, protège l’équilibre des forces et laisse la faim accomplir ce que les mots n’ont pas réussi à faire.
Vient la bombance. La nourriture s’offre aux ventres vides, la colère faiblit, les voix se taisent et les gens se tournent vers la viande et le pain. Le festin n’efface pas la mort, ne ramène pas les noyés et n’innocente pas Al-Ayyach, mais il accorde à l’affamé un bref instant d’oubli. Le propriétaire du bateau achète un silence provisoire avec une ripaille, et le lecteur découvre que la pauvreté ne tue pas seulement par la faim. Elle peut aussi pousser l’être humain à différer sa colère, à ravaler ses paroles et à serrer la main de celui qui l’a opprimé. Ainsi, Al-Ayyach n’a pas vaincu les habitants du village par la force de ses arguments. Il les a vaincus par leur besoin.
Et au cœur de la nuit, lorsque les villes s’apaisent et que les maisons éteignent leurs lumières, la mer seule demeure éveillée. Elle retourne ses vagues comme un vieil homme fatigué feuillette un ancien registre de noms, se souvenant des visages qui l’ont traversée, des corps disparus dans ses profondeurs et des petits rêves qui n’ont trouvé aucun rivage pour les accueillir. La mer ne demande pas au noyé son nom, ni son pays, ni dans quelle langue il a appelé sa mère à son dernier instant. Elle entend le cri, l’absorbe dans ses eaux, puis rend au rivage une chaussure solitaire, une chemise lourde de sel ou un téléphone silencieux renfermant les images de toute une vie. Alors nous comprenons que certaines tombes n’ont pas besoin de terre, et qu’un homme peut trouver sa sépulture dans l’eau, loin des siens, sans pierre portant son nom et sans mère pouvant se tenir à son chevet pour réciter une prière.
Des noms engloutis par la mer
Le roman « Des tombes dans l’eau » de Mohamed Zafzaf quitte l’espace de Mehdia, traverse le temps et réapparaît sur les plages de Fnideq, au pied des barrières de Sebta et Melilia. Les visages changent, la tragédie demeure. Le bateau change, la peur reste. À son propriétaire se substitue un intermédiaire qui vend l’illusion, un passeur qui fixe le prix du trajet ou une vidéo trompeuse qui présente l’Europe comme une porte ouverte que ne garderaient ni la mer ni les fils barbelés.
Un jeune homme se tient sur la plage de Fnideq au cœur de la nuit. Il glisse son téléphone dans un sac en plastique, attache ses chaussures autour de son cou et regarde les lumières de Sebta. La ville lui paraît plus proche que ses rêves et plus nette que son avenir dans son propre pays. Il croit que quelques minutes de nage le séparent d’une autre vie. Il ne voit pas le courant qui entraîne le corps, le froid qui paralyse les muscles ni la peur qui transforme la mer en mur vivant.
Lire aussi : Le vrai départ commence par la construction de soi – Par Abdelfettah Lahjomri
Derrière lui, une maison étroite, un père épuisé par le labeur, une mère qui dissimule son inquiétude et un diplôme qui ne lui a ouvert aucune porte. Devant lui, une ville scintille comme si elle détenait la réponse à toutes ses questions. Entre les deux, une eau silencieuse, profonde, qui ne promet rien.
Il entre dans la mer. La première vague frappe sa poitrine. Il recule un instant, puis se souvient qu’il a dit à ses amis qu’il arriverait et qu’il a écrit à sa sœur : « Je t’appellerai depuis l’autre rive. » La phrase était assurée, son cœur l’était beaucoup moins. Il continue de nager, entend le souffle des autres, des cris lointains, le moteur d’une embarcation et le choc de l’eau contre les corps.
Quelques minutes plus tard, il ne pense plus à l’Europe, ni au travail, ni aux papiers. Il pense à son lit, à la voix de sa mère, au verre de thé qu’il a laissé sur la table et à la porte qu’il a refermée sans savoir qu’il ne l’ouvrirait peut-être plus jamais. Il découvre alors que l’être humain n’émigre pas seulement avec son corps. Il emporte avec lui la maison, l’odeur du pain, les rires de ses frères et sœurs, les bruits du quartier et tout ce qu’il croyait avoir laissé derrière lui.
Sur la plage, une mère tient la photo de son fils et interroge ceux qui sont revenus. Certains baissent les yeux, d’autres balbutient, parce qu’ils ont vu ce qu’ils sont incapables de raconter. Les accords, les discours sur la sécurité et la souveraineté ne signifient rien pour elle.
Elle ne veut qu’une réponse : son fils est-il vivant ? Elle veut un corps à étreindre ou une vérité qui mette fin à l’attente. Car la mort donne une forme au deuil, tandis que la disparition laisse la porte ouverte, le téléphone chargé, le lit bien rangé et l’espoir suspendu entre le salut et la noyade.
Sur l’autre rive du désespoir
Aux points de passage de Sebta et Melilia, les corps des jeunes deviennent des chiffres. Les informations annoncent qu’un certain nombre de personnes ont tenté de traverser, que les forces de sécurité en ont arrêté d’autres, que certains sont revenus et que d’autres ont disparu. Les chiffres défilent rapidement et ne disent rien des visages qu’ils recouvrent.
Les bulletins ne parlent pas du jeune homme qui voulait ouvrir un salon de coiffure, de la jeune fille qui rêvait d’université, de l’ouvrier qui cherchait un salaire préservant sa dignité ou de l’enfant qui imaginait que l’autre côté de la clôture était exempt de peur. Le langage résume leur vie en quelques mots : migrants, clandestins, candidats au passage, disparus.
Les chiffres effacent leurs détails, et le monde peut alors plus facilement les oublier.
Melilia porte une blessure plus cruelle encore. Des hommes traversent le désert et les frontières, parcourent de longues distances, endurent la faim, le froid et la violence, puis se retrouvent devant une clôture de fer qui résume tout leur voyage en un instant d’affrontement.
La peur pousse la foule en avant, les corps se pressent les uns contre les autres, les cris s’élèvent et des personnes tombent. Certains n’atteignent pas l’autre côté et ne retournent jamais auprès de leurs familles. Les mères restent au Soudan, au Tchad et dans d’autres pays, dans l’attente d’une nouvelle. Les photos restent dans les téléphones et les noms demeurent suspendus entre les bureaux des administrations, les commissariats, les hôpitaux et les cimetières.
La mer ne tue pas seule
C’est ici que « Des tombes dans l’eau » retrouve toute la profondeur de son sens. La tombe ne se limite pas à l’eau qui engloutit le corps. Elle peut commencer dans le désert, devant une clôture, à l’intérieur d’un camion fermé ou dans un centre de détention.
La tombe commence lorsque l’être humain perd son nom et que les autres ne voient plus en lui qu’un danger ou un fardeau. Le pouvoir moderne reproduit le banquet d’Al-Ayyach par d’autres moyens. Il organise une conférence de presse, publie un communiqué, annonce l’ouverture d’une enquête, puis attend que les gens oublient.
Les informations remplissent les yeux du public comme la bamboche avait rempli les ventres des habitants du village. Les gens regardent les images pendant quelques instants, expriment leur choc, puis passent à d’autres nouvelles. La profusion de l’information achète l’oubli ; le langage administratif achète le refroidissement des consciences. Le visage de la victime s’efface et tout finit par tenir dans une formule lapidaire.
La mer est la fin du chemin, pas son commencement
Dans le roman de Mohamed Zafzaf, Al-Ayyach, qui fait survivre plus qu’il ne fait vivre, exploite le besoin des habitants du village. Dans la réalité des frontières, d’autres exploitent aujourd’hui le besoin des jeunes. L’intermédiaire vend l’illusion, le passeur propose un chemin dont il ne garantit pas l’issue et convainc le mineur que la mer est plus courte que le désespoir. Le pauvre paie le prix du rêve et peut finir par payer de son corps le prix ultime.
Pour autant, Zafzaf ne place pas l’affamé sur le banc des accusés. L’homme ne trahit pas son fils noyé lorsqu’il mange à l’agape du propriétaire de l’embarcation ; il essaie peut-être simplement de nourrir ceux de ses enfants encore vivants.
Et le jeune homme ne déteste pas son pays lorsqu’il se jette à la mer ; il aime peut-être la vie au point de la risquer. Car l’être humain opprimé ne choisit pas toujours entre le bien et le mal. Il choisit entre deux douleurs : rester et être broyé, ou partir au risque de mourir.
Sebta et Melilla révèlent la cruauté des frontières. Plus les clôtures s’élèvent, plus le désespoir cherche des voies dangereuses ; plus la surveillance se renforce, plus les jeunes se tournent vers la mer.
Les fils barbelés et les miradors n’arrêtent pas le désir de salut ; elles changent surtout la forme de la mort. Mais la tragédie ne commence pas dans l’eau. Elle commence sur la terre ferme : dans une école qui a perdu son sens, un marché du travail qui a fermé ses portes, un foyer écrasé par le coût de la vie et un avenir qui ne se dessine pas à l’horizon.
La naufrage commence lorsqu’une personne sent que son pays ne la voit pas, que son diplôme n’ouvre aucune porte et que les années de sa vie s’écoulent sans laisser de trace. Lorsque la dignité devient un privilège et le travail une affaire de hasard, la mer peut parfois sembler moins cruelle que le fait de rester.
La mer a besoin de justice sur la terre ferme, et les jeunes ont besoin d’une véritable raison de rester. Lorsque l’être humain trouve une place qui préserve sa dignité, il ne voit plus dans la vague un chemin, ni dans la clôture une porte.
La mémoire des noyés
Les tombes dans l’eau ne naissent pas de la mer seule. La cupidité en taille la première planche, la pauvreté y plante les clous et le silence les pousse vers les profondeurs. Le désespoir leur ouvre la voie et l’oubli en garde les portes.
L’être humain peut détruire ces tombes avant qu’elles ne se remplissent. Il peut offrir au jeune une chance avant que la mer ne lui offre la mort, et donner à la mère une vérité avant que l’attente ne la tue.
Alors l’eau n’engloutira pas l’histoire, parce que la mémoire restera debout sur le rivage, appelant chaque noyé par son nom et rendant au monde la question que les banquets, les communiqués et les clôtures ont tenté d’enterrer : qui a poussé tous ces êtres humains vers l’eau ?
Réfléchissons-y ; nous en reparlerons.