chroniques
Il y a près d’un demi-siècle, l’échouement du M/S « Toubkal » en mer de Chine
Le “Toubkal”, d’une capacité de 12.546 tonnes, construit aux Pays-Bas, avait été acquis par la Comanav en 1961. Exploité au “tramping”, il sillonnait les mers du globe
À l’automne 1978, le cargo marocain « Toubkal » de la Comanav s’échoue sur le récif de Scarborough, en mer de Chine méridionale, après avoir été pris dans le typhon Rita. Abdelfettah Bouzoubaa, ancien commandant de la Marine marchande raconte cet incident maritime qui demeure l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire de la marine marchande marocaine.

Abdelfettah Bouzoubaa

La dépêche de l’agence marocaine Maghreb Arabe Presse (MAP) rapportant le l’échouement
Une dépêche de la MAP, datée du 30 octobre 1978 et provenant de Hong Kong, signalait l’échouement du cargo “Toubkal” de la Comanav sur un récif en mer de Chine.
Voici l’histoire de cet événement.
Le “Toubkal”, d’une capacité de 12.546 tonnes, construit aux Pays-Bas, avait été acquis par la Comanav en 1961. Exploité au “tramping”, il sillonnait les mers du globe au gré des affrètements conclus par Comanav pour transporter diverses cargaisons d’un port à l’autre.
En septembre 1978, le “Toubkal” avait chargé une cargaison de sucre à Cuba, pour déchargement en Chine. Une fois le déchargement de sucre terminé, le “Toubkal” avait chargé, à Shanghai, une cargaison de 3 600 tonnes de thé vert en caisses destinée à l’Office National du Thé et du Sucre (ONTS).
Pendant le voyage à destination de Casablanca, le “Toubkal”, pris dans le typhon « Rita » pendant 3 jours, balloté par les vagues et le vent, dans une mer déchaînée, sous un ciel continuellement couvert, n’avait pas pu faire le point pour connaître sa position. Il n’y avait pas encore de GPS.
Incapable de s’orienter, le “Toubkal” a échoué le 29/10/1978 sur le récif de Scarborough en mer de Chine méridionale, entre les Philippines et le Vietnam.
L’appel de détresse lancé par le commandant Las Casas a été entendu. L’équipage du navire a été sauvé par des hélicoptères de la base américaine de Subic Bay et par le navire « Kansas City » de l’US Navy.
Peu après l’échouement du navire, pendant une accalmie, des pirates ont pris le navire d’assaut et ont commencé à voler la cargaison de thé. Grâce aux mesures engagées par la Comanav avec l’aide de son P&I Club, il a été possible de mettre fin au vol. Des gardiens armés ont été placés à bord du navire échoué, en attendant le transbordement de la cargaison sur des chalands, puis sur un autre navire affrété par la Comanav pour acheminer la cargaison sauvée au port de Casablanca.
Une fois que le navire affrété est arrivé à Casablanca, l’ONTS a refusé de prendre livraison de la cargaison de thé au motif qu’elle avait été avariée à la suite de l’échouement du “Toubkal”.
Plusieurs experts ont été nommés, qui par le tribunal, qui par les assureurs de la cargaison, qui par la Comanav. Après moult expertises et contre-expertises, il a été décidé de procéder à des tests à l’aveugle consistant à faire goûter à de fins connaisseurs, choisis de commun accord, plusieurs verres de thé préparés à partir d’échantillons prélevés sur la cargaison et le stock de thé vert de l’ONTS, sans qu’ils sachent la provenance du thé goûté. Après plusieurs dizaines de tests, il a été établi que la cargaison de thé était en bon état.
L’ONTS a pris livraison de la cargaison de thé. Les assureurs facultés l’ont indemnisé pour le vol partiel de la cargaison. Les assureurs du corps du navire ont indemnisé Comanav pour la perte totale du « Toubkal ».
La Comanav a réclamé le fret du deuxième navire ayant acheminé la cargaison jusqu’au port de Casablanca. L’ONTS a commencé par refuser, arguant que la totalité du fret ayant été payée d’avance, l’Office ne devait plus rien à la Comanav. Mais la singularité du droit maritime est telle que l’ONTS a fini par payer, à contrecœur, le fret complémentaire.
Le président de la Comanav avait trouvé que c’était « un peu fort de café » d’exiger de l’ONTS le paiement du complément de fret après tous les désagréments qu’il a subis, ce à quoi quelqu’un a répondu : « fort de thé, monsieur le président ».