Les secrets des quatre plans de mouillage de Mazagan levés en 1737 - Par Mustapha Jmahri

Les secrets des quatre plans de mouillage de Mazagan levés en 1737 - Par Mustapha Jmahri

Conçus comme des levés hydrographiques par la Marine royale française, ces quatre plans privilégient la représentation de la zone de navigation et de la rade pour sécuriser l'approche des navires, matérialisant la configuration des lieux à travers deux orientations topographiques complémentaires

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Conservés à la Bibliothèque nationale de France, quatre plans de mouillage de Mazagan levés en 1737 offrent un témoignage exceptionnel sur l’approche maritime de l’actuelle El Jadida sous occupation portugaise. Mustapha Jmahri revient sur ces plans, réalisés dans le cadre de l’hydrographie royale française, qui éclairent navigation, défense côtière, profondeurs et nature des fonds.

Mustapha Jmahri

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida         

L’histoire maritime du Maroc recèle des trésors cartographiques d'une grande richesse. Parmi eux, quatre plans de mouillage de Mazagan, conservés à la Bibliothèque nationale de France (BnF), offrent une représentation de l'actuelle El Jadida à l'époque où la cité était encore une place forte sous occupation portugaise. Le premier document, intitulé « Mouillage de Mazagan, levé en 1737 », ne semble pas avoir fait l'objet d'une mise en forme particulière, contrairement aux trois autres plans. Le second, qui est un document inversé du précédent, porte l'intitulé « Plan du Mouillage de Mazagan », sans signature ni allusion au relevé initial. Le troisième est dénommé « Mouillage de Mazagan, levé en 1737 », est signé « Lemoine Fecit ». Il a donc été réalisé par l'hydrographe et cartographe François-Pierre Le Moyne (1713-1795). Quant au quatrième, il porte le titre « Mouillage de Mazagan, levé en 1737 » et demeure, lui aussi, non signé.        

Œuvres de Lemoine

Conçus comme des levés hydrographiques par la Marine royale française, ces quatre plans (accessibles en ligne sur la plateforme Gallica de la BnF) privilégient la représentation de la zone de navigation et de la rade pour sécuriser l'approche des navires, matérialisant la configuration des lieux à travers deux orientations topographiques complémentaires. Seul l’un des plans porte, en bas, la signature en mention latine « Lemoine fecit », qui signifie simplement « fait par Lemoine ». Cette signature atteste de l'identité du cartographe répertorié dans les fonds d'archives sous le nom de François-Pierre Le Moyne (parfois orthographié Lemoyne ou Lemoine, né vers 1713 et mort en 1795).

Bien que trois plans ne soient pas explicitement signés, il s'agit de différentes pièces d'un même ensemble de levés hydrographiques réalisés par ce même cartographe du roi au cours de sa mission en 1737. Dans la pratique de la cartographie militaire au XVIIIe siècle, il était tout à fait courant qu'un auteur produise plusieurs feuillets non signés. L’expert portuaire Najib Cherfaoui m’a d’ailleurs précisé que ces documents sont identiques (courriel du 15 août 2026).

Sous l’égide du Dépôt des cartes et plans de la Marine royale française, ce technicien a réalisé un total de 73 œuvres topographiques, incluant une cartographie minutieuse des côtes marocaines au XVIIIe siècle. Ses travaux de levés, destinés à sécuriser la navigation de la flotte du roi Louis XV, comptaient notamment quatre plans de mouillage de Mazagan en 1737 ainsi que des relevés de Larache, de Tanger et de Salé en 1738. Par définition, un plan de mouillage désigne la cartographie officielle ou le schéma d’organisation définissant les emplacements précis où les navires peuvent s'amarrer ou jeter l'ancre dans une zone maritime ou portuaire.

Selon l'ingénieure Fouzia Kassou (professeur à l’École Hassania de Travaux Publics à Casablanca), les données de ces cartes sont rigoureusement identiques. La différence d'orientation constatée ne relève pas d'une modification du tracé, mais s'explique par deux visions logiques propres à l'époque de l'Ancien Régime XVIIIe siècle. La première version place la terre en haut de la feuille, adoptant ainsi le point de vue strict du marin : le navire arrivant du large (situé graphiquement en bas) voit la côte se dresser face à lui, droit devant. À l'inverse, la seconde version pivote le tracé pour placer la terre en bas de la page, épousant cette fois la perspective du soldat ou du cartographe terrestre qui défend la citadelle depuis le rivage et scrute l'horizon marin vers le haut de la carte.

La particularité frappante de ces documents réside dans leur construction spatiale commune : la mer y occupe près des deux tiers de la surface, reléguant la terre ferme à une étroite bande côtière. Ce choix graphique n'a rien d'un hasard. Il s'agit de levés hydrographiques, des cartes exclusivement conçues pour l'usage des marins, et non pour les Terriens. L'objectif principal de l’auteur qui les a tracés était de cartographier la rade foraine (la zone de mouillage) afin de sécuriser l'approche des navires arrivant du grand large. La terre n'est ici représentée que comme un repère topographique offrant des jalons visuels indispensables pour le calcul des trajectoires.

Datés de 1737, ces plans capturent Mazagan plus de trente ans avant sa libération en 1769, événement historique qui scellera le départ des Portugais sous le règne du sultan Sidi Mohamed Ben Abdellah. Coloriée en rouge sur le tracé, la célèbre forteresse portugaise est entourée de ses puissants bastions. Juste à côté de la citadelle, on observe une légère échancrure de la côte : c’est la darse naturelle, l'ancêtre du port moderne, où s'abritaient les petites chaloupes effectuant les navettes entre la terre ferme et les navires au mouillage. La ligne côtière dessine ainsi l'ondulation du littoral.

Prépondérance hydrographique

Se concentrant presque uniquement sur l'hydrographie, l'arrière-pays est presque totalement omis au profit d'un tracé linéaire du rivage et des lignes de sondage marin. Seule l'existence de deux cités côtières, mentionnées en petits caractères, vient ponctuer cette bande terrestre : Tite (l'actuelle Moulay Abdellah Amghar) à l'extrême gauche, et Azamore (Azemmour) à l'extrémité droite. Cette dernière est explicitement située à l'embouchure de l'Oum-Erbia, bien que le dessin omette de représenter le tracé de l'oued lui-même, confirmant le choix initial du cartographe.

L’examen comparatif des trois plans et de la minute met en évidence la présence d’une fontaine située hors des murs de la forteresse portugaise. Par sa seule mention, cette infrastructure matérialise une source d'approvisionnement en eau potable importante pour les Portugais de la place forte. Toutefois, certains historiens localisent un puits à cet emplacement précis. C'est ce que rappelle l'étude de Jilali Derif sur la stratégie de l'eau à Mazagan, publiée sur son blog le 1er juillet 2018 : il s’agit du « puits du Duc de Bragance » (Poço do Duque) des archives portugaises, rebaptisé « puits Mangin » sur les plans d'urbanisme ultérieurs de 1914-1916.

Au centre de la baie incurvée, un cercle matérialise la zone de mouillage la plus sécurisée pour les navires de l'époque, vers laquelle convergent des lignes radiales servant de repères d'alignement pour les pilotes. L'orientation générale est dictée par une fleur de lys stylisée faisant office d'indicateur du Nord et de ligne de foi pour ajuster les compas. Pour guider l'approche des capitaines, l'ingénieur a dressé un relevé bathymétrique grâce à une « Échelle en Toises » (chaque toise mesurant traditionnellement 1,949 mètre). Les chiffres disséminés dans la baie indiquent les sondes hydrographiques, c'est-à-dire la profondeur disponible sous la quille selon le tirant d'eau des frégates.

Ainsi, la sécurité des navires dépendait de la nature même des fonds marins, soigneusement consignée au bas des chiffres par de petites abréviations en écriture ancienne. Ces annotations dictaient la capacité d'ancrage : la lettre « s » désignait le sable, idéal pour jeter l'ancre, tandis que la lettre « v » ou « c » faisait référence à la vase ou aux coquilles, des textures meubles bien connues des marins. À l'inverse, la présence de la lettre « r » signalait la roche, un fond dur particulièrement redouté qui risquait de briser les lignes de mouillage ou d'user prématurément les cordages. Cette double lecture, à la fois géométrique et géologique, fait de ce plan un document d'archive exceptionnel pour comprendre l'accès maritime et la défense de la forteresse portugaise au XVIIIe siècle.

Au-delà de sa réorganisation esthétique, la version inversée apporte une amélioration technique sous la forme d’un bandeau panoramique intitulé « Veüe de Mazagan lors qu'on est au mouillage par les 12 Brasses ». À l'époque, les relevés de profondeur et les lignes de rhumb (lignes tracées sur la Terre qui coupent tous les méridiens sous un angle constant, permettant aux navires de suivre un cap fixe à la boussole) ne suffisaient pas à garantir la sécurité des navires à l'approche des côtes. L’ajout de ce profil côtier illustré permettait aux capitaines d'avoir une vue globale sur les fortifications, confirmant ainsi leur position exacte avant de jeter l'ancre. Cette évolution pragmatique illustre parfaitement la modernité de la cartographie marine aux XVIIe et XVIIIe siècles.