chroniques
Quand son ventre s’est tu, ses yeux se sont rallumés - Par Dr Anwar CHERKAOUI
Un jour, on lui diagnostiqua au ventre une affection au nom barbare pour une souffrance réelle. Et comme si cela ne suffisait pas, l’ombre tomba aussi sur ses yeux.
Inspirée d’un cas médical réel, l’histoire de Zineb est celle d’un corps en souffrance et d’un lien insoupçonné entre les entrailles et la vision. Souffrant du ventre, elle perd la vue. Jusqu’au jour où un médecin a vu juste. Récit d’Anwar Cherkaoui

On lui a retiré le côlon.
Elle a retrouvé la vue.
Elle s’appelait Zineb.
Vingt-huit ans, un visage pâle comme les draps de son lit d’hôpital, et deux yeux tristes perdus dans le brouillard.
Depuis des mois, elle souffrait d’un mal qui lui rongeait les tripes
Un mal qui remontait des profondeurs, qui suintait depuis l’intérieur, comme un poison discret.
Tout avait commencé par des selles tachées de sang, presque honteuses.
Puis des douleurs lancinantes qui pliaient son corps
Les médecins, d’abord sceptiques, parlèrent de stress.
Mais un jour, une coloscopie a lu dans ses tripes comme on lit dans une lettre oubliée : Rectocolite hémorragique ( RCH).
Un nom barbare pour une souffrance réelle.
Et comme si cela ne suffisait pas, l’ombre tomba aussi sur ses yeux.
Une rougeur brûlante, une vision floue, une lumière insupportable.
On murmura à voix basse : uvéite bilatérale.
Un nom bizarre pour une pathologie réelle et handicapante, la perte de la vue.
Un mot cruel, qui sonne comme une sentence dans un tribunal invisible.
Un professeur d’une grande expérience et d’une grande sagesse fut le premier à faire le lien.
— « Quand l’intestin saigne, parfois… les yeux pleurent aussi. »
Il parlait avec cette vision acquise sur des dizaines d’années d’expériences qui ont vu trop de corps se tordre....
Un jour, alors que la douleur gagnait du terrain, que les médicaments semblaient se dissoudre dans l’échec, le chirurgien proposa l’irréparable :
- " Nous allons vous retirer le côlon.
Ce n’est pas un échec, c’est une délivrance."
Elle signa sans trembler. Non par courage, mais par épuisement.
L’opération fut longue.
Et quand Zineb se réveilla, elle sentit… le silence.
Celui d’une douleur disparue, effacée....
Son ventre avait été vidé de ses ulcères, mais ses yeux… restaient troubles.
Puis, une semaine plus tard, un matin où la lumière caressait timidement sa joue, elle distingua la forme floue d’une orchidée posée sur la table.
Elle cria.
De joie.
De peur.
De stupeur.
Elle revoyait de nouveau.
Le professeur la visita une dernière fois.
— « Il arrive, parfois, que la guérison d’un organe éteigne la révolte d’un autre.
Votre uvéite était peut-être le cri silencieux de votre côlon supplicié. »
Aujourd’hui, Zineb vit dans une petite maison près de l’ancienne médina.
Elle marche doucement, sans hâte.
Elle contemple le monde avec cette gratitude rare des rescapés.
Eh oui, des atteintes oculaires secondaires à une maladie digestive, ça existe.
On traite la maladie initiale et on guérit des lésions secondaires.