société
Un mot de la rue – Par Abdelfettah Lahjomri
Il ne possède pas d'acte de naissance. Aucune famille grammaticale ne l'accueille, aucun vieux maître des dictionnaires ne lui tape affectueusement sur l'épaule, mais il surgit à tous les coins de rue.
Il est mots sans morphologie particulière qui défient les dictionnaires et prospèrent en toute liberté et vivent en hors la loi de la linguistique. Ils défient le vocabulaire, se nourrissent d’un vaste champ sémantique et s’installent dans le lexique du quotidien avec une force singulière. Abdelfettah Lahjomri fixe pour la postérité et par l’écrit l’un d’eux.

Abdelfettah Lahjomri
Le destin d'un mot de la rue
À la fin de la nuit, lorsque les mots raisonnables se livrent aux bats de Morphée et que la langue retire ses chaussures près de la porte, un petit mot surgit d'une ruelle discrète. Il secoue la poussière des cafés et déclare : je suis « qandouh ».
Il ne possède pas d'acte de naissance. Aucune famille grammaticale ne l'accueille, aucun vieux maître des dictionnaires ne lui tape affectueusement sur l'épaule. Pourtant, il s'invite dans les assemblées comme un convive encombrant qui débarque à un mariage de famille : il rit à gorge déployée et distribue son opinion de table en table.
L'histoire de ce mot est savoureuse. Il n'est pas né dans les palais de la rhétorique. Il n'a pas grandi dans les écoles de grammaire. Il ne s’est jamais présenté devant le philologue Al-Khalil Ibn Ahmad avec un cahier immaculé sous le bras. Il est sorti de la bouche de la rue, cet espace où l'on invente des noms pour les choses plus vite que les administrations ne créent leurs formulaires.
Au Maroc, « qandouh » désigne une personne immature, un être dont le corps a grandi tandis que son esprit est resté a raté plusieurs trains. La médecine n'en fait pas une maladie, l'éducation n'y voit pas une phase normale de l'existence. Pourtant, on le retrouve dans toutes les files d'attente, à toutes les réunions et dans tous les débats où il affiche un enthousiasme débordant sans rien comprendre à ce qui s'y dit.
L'origine du mot est donc populaire, familière, spontanée, presque colérique. Comme si quelqu'un, observant une personne lui gâcher son ambiance, avait lancé : celui-là n'est ni un enfant, ni un homme, ni même une plaisanterie aboutie ; c'est un « qandouh ».
C'est ainsi que le mot a acquis son autorité et sa notoriété. Il n'a eu besoin d'aucune académie de langue. Il lui a suffi d'un personnage insupportable, de deux témoins oculaires attablés dans un café, puis d'un éclat de rire collectif pour prendre corps et entrer définitivement en circulation.
Quant à ceux qui en abusent, ils méritent à eux seuls un chapitre entier de la grande comédie nationale.
Les cartes de l'absurde quotidien
On le voit en public poser son téléphone sur la table comme s'il était ministre des Télécommunications. Il hausse un sourcil, suit un match dont il ignore jusqu'au nom des joueurs, puis s'exclame soudain : « C'est quoi ce qandouh ? »
Le mot vise tour à tour et de façon égale l'arbitre, le joueur, le serveur, le cycliste, le fils des voisins ou encore un passant qui n'a pourtant rien fait d'autre que traverser la rue paisiblement.
À cet instant, l'homme se transforme en tribunal ambulant. Il ne possède aucun code, ne connaît aucun dossier et n'a besoin d'aucune preuve. Il lui suffit de voir la vie se dérouler sous ses yeux pour ouvrir son dictionnaire d'injures et en extraire « qandouh » avec la même facilité qu'un vétérinaire sort une seringue de sa poche.
À la maison, l'utilisateur chevronné du mot prend souvent les traits d'un oncle installé devant la télévision. Il entend une information économique complexe, où il est question d'inflation, de croissance, de budget et de déficit. Il se gratte brièvement la tête, puis livre son verdict : « Ce sont tous des qandouh. »
Le débat est clos. Plus besoin d'experts, de statistiques ou de rapports. En deux secondes, l'oncle vient de produire sa propre analyse stratégique avant de reprendre l'épluchage de son orange avec la sérénité d'un philosophe qui aurait définitivement refermé « La République » de Platon.
Dans les administrations, on en trouve une version plus redoutable encore. Un employé ouvre lentement son tiroir, l’air d’accomplir une geste pour l’histoire, cherche un document comme s'il s'agissait d'un précieux palimpseste andalou, puis regarde le citoyen désemparé, et lui lance :
« Retournez chercher une autre copie. Celui qui vous a délivré ce document est un qandouh. »
Le citoyen ne sait plus s'il doit rire ou pleurer en désespoir de cause. Il a obtenu un document dans un bureau, mais un autre bureau le lui refuse au motif que le premier bureau aurait engendré un « qandouh » administratif.
Ici, le mot cesse d'être une simple insulte. Il devient un tampon officieux, un cachet rouge invisible qui s'abat sur le front de quiconque a eu le malheur de contrarier l'humeur de l’escargot vautré derrière son bureau fonctionnaire.