Sous le bistouri, la musique ou quand les mélodies sculptent le geste chirurgical

Sous le bistouri, la musique ou quand les mélodies sculptent le geste chirurgical

Médecin, expert en communication médicale et journalisme de santé

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Dans les salles d’opération marocaines, la musique ne se contente plus d’être un simple fond sonore. Une équipe médicale qui opère en dansant sur Chaabi a scandalisé plus d’un. Dr Anwar Cherkaoui, lui, n’est ni outré ni choqué. Bien au contraire. Qu’elle soit classique ou chaâbi, la musique accompagne le scalpel, cadence les gestes, apaise les tensions. D’un souvenir de Mozart au rythme d’un bendir, elle s’impose aujourd’hui à ses yeux comme un véritable outil thérapeutique, à la croisée du soin, de l’art et de la culture. Voici son récit.

Par Dr Anwar CHERKAOUI - Médecin, expert en communication médicale et journalisme de santé

La salle d’opération scène musicale

Un bloc opératoire silencieux, une jambe à amputer, et en fond, les accords suspendus d’un concerto de Bach. Nous sommes dans les années 1980. Le professeur Benacer Benyahya, figure légendaire de la chirurgie vasculaire au Maroc, opère. Son scalpel avance avec précision, guidé non seulement par le savoir mais aussi par les harmonies de Mozart ou de Beethoven.

Étudiant en quatrième année de médecine à l’époque, je me souviens encore de ce moment comme d’une initiation. Tout dans cette salle relevait du sacré. Le calme du lieu, la concentration extrême de l’équipe, les gestes sobres et maîtrisés du professeur... Et cette musique, comme un fil invisible reliant l’humain à l’humain, le geste à l’âme.

La musique n’était pas là pour combler un silence, mais pour l’habiter. Elle offrait un écrin de douceur au milieu d’une scène où l’on joue parfois avec la vie et la mort. Elle ralentissait le temps, calmait les nerfs, rendait la rigueur plus humaine.

Des symphonies classiques aux refrains populaires

Aujourd’hui, en 2025, dans d’autres blocs opératoires marocains, ce ne sont plus les valses viennoises qui accompagnent les incisions, mais des rythmes plus familiers. Le chaâbi s’invite au bloc, avec ses trilles, ses percussions, ses voix puissantes.

Fatna Bent Lhoucine, Hajib ou Naima Samih remplacent Mozart. Le oud et le bendir se substituent au clavecin. Et les résultats sont là : les chirurgiens gardent la cadence, l’équipe est synchronisée, la tension diminue, le stress recule.

Loin de perturber la concentration, cette musique populaire semble, au contraire, renforcer la cohésion du groupe opératoire. Elle donne un rythme presque intuitif aux gestes, une légèreté aux moments les plus lourds.

Elle transforme la salle d’opération en un espace de travail solidaire, presque familial. Comme si, dans cette ambiance sonore, chacun retrouvait quelque chose de rassurant, de connu, de partagé.

Une résistance douce dans un monde médical technicisé

À l’heure où les hôpitaux se bardent de technologies, où les diagnostics se font par algorithmes, où le contact humain se perd parfois derrière les écrans dans une ambiance de base spatiale, la musique agit comme un contrepoids poétique.

Elle rappelle que soigner, ce n’est pas seulement réparer des corps, c’est aussi accompagner, écouter, ressentir. C’est vibrer à l’unisson du patient, de l’équipe, du moment.

La musique en salle d’opération n’est ni un gadget, ni une coquetterie et moins encore une irresponsabilité. Elle est une présence invisible, mais profondément efficace. Elle transforme le soin en art, le geste en émotion, l’intervention en expérience partagée.

Du scalpel au tempo : une leçon d’humanité

Le professeur Benyahya, en faisant entrer Bach au bloc, avait sans doute compris ce que la science met des années à démontrer : la musique améliore la concentration, réduit le stress, favorise la précision. Mais au-delà, elle réconcilie la médecine avec une certaine idée du beau, du sensible.

Aujourd’hui, les jeunes chirurgiens marocains, en s’entourant de mélodies chaâbi, perpétuent ce dialogue entre soin et culture. Ils n’opposent pas tradition et modernité, mais les unissent dans un même souffle.

Car oui, la musique si adoucit les mœurs, elle dulcifie la violence des blocs opératoires et dans le battement d’un oud ou le silence suspendu d’un violon, il y a parfois plus de soin que dans mille ordonnances.