À l’aube du sens ou quand les mots se sont émancipés des symboles pictographiques – Par Abdelfettah Lahjomri

À l’aube du sens ou quand les mots se sont émancipés des symboles pictographiques – Par Abdelfettah Lahjomri

Le plus frappant, c’est que cette langue n’a pas perdu son pouvoir d’expression. Elle parle encore, d’un silence dense, depuis les tablettes d’argile. Elle adresse à son lecteur un message différé, venu d’un temps qui n’a pas encore dit son dernier mot.

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Au détour d’un musée ou d’une lecture érudite, les textes ougaritiques – gravés dans la terre cuite et hérités d’une civilisation disparue du Levant – continuent d’interroger notre rapport au langage, au sacré et à la mémoire. Abdelfettah Lahjomri remonte le temps dans ce texte dense pour retrouver ce monde encore vierge de toute interprétation et y chercher ce que ces trente symboles sonores, surgis du silence des siècles, offrent comme accès bouleversant à la genèse du sens et à l’aube de la pensée humaine, plongée dans les résonances profondes d’une langue morte… mais toujours vivante.

Une langue qui dort dans un musée... mais s’éveille en nous

Il y a quelques jours, je me suis retrouvé face à des textes qui ne ressemblent à aucun autre : gravés dans des tablettes d’argile assoupies dans les musées du monde, mais qui conservent encore la chaleur des premières mains qui y ont inscrit le frisson de la conscience découvrant sa propre langue pour la première fois. Ces inscriptions sont les vestiges vivants d’une pensée qui se révélait à elle-même dans des signes qui n’étaient pas encore une véritable écriture alphabétique. Comme si ces textes anciens, porteurs de symboles et d’interrogations face à l’inconnu, parlaient à travers les âges pour déstabiliser les certitudes de la modernité et inviter ses enfants fatigués à tendre l’oreille, de nouveau, au murmure du monde à sa naissance, encore vierge de toute interprétation, mais incandescent d’interrogations premières.

C’est ainsi que j’ai cherché à comprendre la langue ougaritique telle qu’elle nous est parvenue sur des tablettes d’argile, vestige d’un idiome disparu issu d’une cité antique. Elle demeure un témoignage vibrant d’une mémoire humaine qui écrivait son existence avec la passion de celui qui comprend que le sens n’existe vraiment que s’il survit au silence et à l’effacement. L’ougaritique ne fut pas seulement l’une des langues sémitiques du nord-ouest, cousine de l’hébreu, de l’araméen ou du phénicien. Elle fut surtout une percée majeure dans l’histoire de l’écriture, la première à inventer un système alphabétique pur, composé de trente signes phonétiques. Elle a permis de passer du poids des symboles pictographiques à la légèreté de la lettre, libérant le mot de l’image, lui offrant une autonomie sonore, faisant de la langue un acte d’existence, un écho inaugural d’une conscience découvrant dans l’écriture une planche de salut contre l’oubli.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est que cette langue n’a pas perdu son pouvoir d’expression. Elle parle encore, d’un silence dense, depuis les tablettes d’argile. Elle adresse à son lecteur un message différé, venu d’un temps qui n’a pas encore dit son dernier mot. Qu’il s’agisse d’un hymne aux dieux, d’un contrat commercial ou d’un tableau d’apprentissage, les textes ougaritiques vibrent d’une vie singulière. Ils recèlent les codes d’une civilisation ayant su transformer l’écriture en une architecture de sens, empreinte de pensée dense et de charges symboliques dépassant leur simple usage. Chaque texte dévoile un esprit éveillé, une sensibilité poétique, une quête continue de signification. Comme si écrire, à cette époque, n’était pas une simple technique mais un exercice existentiel de survie dans la mémoire – non sur la pierre, ni dans le temple, mais dans la conscience.

Ainsi, la langue ougaritique s’est émancipée de son rôle utilitaire pour devenir un projet civilisationnel à part entière : un moyen de comprendre, de classer, d’apprivoiser l’inconnu en le façonnant dans des phrases, des rythmes. Cela se perçoit avec une clarté saisissante dans les textes religieux, organisés selon une logique symbolique qui fait du monde le miroir d’une parole fondatrice. Le salut y réside dans la nomination juste. La fécondité et la prospérité découlent de la psalmodie des noms sacrés. Ce lien rituel entre langage et réalité dépasse le mot, accédant à un plan spirituel où dire, c’est être.

Ce qui me séduit le plus dans l’ougaritique, c’est son origine : enracinée au cœur du bassin méditerranéen, carrefour de civilisations, de cultes et de pouvoirs. Et pourtant, cette langue a su se forger une identité linguistique singulière. Elle n’a ni imité ni emprunté, mais a sculpté sa propre existence au cœur du métissage. Fille d’un temps saturé d’interactions, elle a néanmoins choisi d’être un sujet linguistique à part entière. Elle a résisté à l’oubli par la gravure et transformé l’argile en archive face au néant. C’est peut-être cette authenticité qui explique pourquoi elle fascine aujourd’hui encore des dizaines de linguistes, de philosophes, de théologiens qui y recherchent l’élan initial, ce moment où le sens s’est incarné dans le mot comme un être vivant vibrant des secrets des commencements.

Lorsque la main a tracé l’existence sur une tablette muette

Après une première lecture de quelques textes ougaritiques traduits, je n’avais pas l’impression de feuilleter une langue éteinte. J’avais plutôt le sentiment de revivre un moment fondateur de l’histoire humaine, cette rencontre fragile et solennelle entre le silence et la parole, entre l’interrogation et le symbole, entre l’idée et le rythme d’un premier écrit. Lire, c’était écouter le frisson de la conscience devenir signe. Mais c’était aussi une aventure interprétative : je devinais, dans les creux des tablettes, plus que du sens littéral. S’y cache un fil ténu d’interrogations, d’inspirations anciennes, surgies de l’aube des temps. Des questions qui dépassent la simple survie : le désir de comprendre, d’ordonner, de chanter, de nommer l’inconnu. Et si cette langue, que le temps a engloutie, nous disait encore quelque chose que nous n’avons pas su entendre ? Pourquoi une langue disparue depuis plus de trois millénaires continue-t-elle d’émerveiller le lecteur d’aujourd’hui ? Comment a-t-elle conservé, dans son long silence, la rosée des premières questions : Qui sommes-nous ? Quel est notre lien au cosmos ? Comment les anciens affrontaient-ils l’inconnu avec l’alphabet, transformant la peur en psaume et la mort en récit ? La langue, dans sa naissance, n’était-elle pas plus proche de la philosophie que de la simple communication ? L’alphabet ougaritique, dans sa simplicité sculptée, n’était-il pas une première tentative de mettre de l’ordre dans le chaos, de donner sens à ce qui échappe ? Et au fond, qui lit qui : sommes-nous ceux qui lisent ces anciens textes, ou sont-ils en train de relire notre propre fragilité face au sens ?

Les études archéologiques sont formelles : les textes ougaritiques comptent parmi les découvertes les plus importantes pour éclairer le passé obscur des langues et civilisations sémitiques du bassin méditerranéen à la fin de l’âge du bronze. Découverts à Ras Shamra, sur les ruines de l’ancienne cité d’Ougarit au nord de la côte syrienne à partir de 1928 par une équipe française, ces textes permettent aujourd’hui de comprendre la structure linguistique, religieuse et politique d’une société cananéenne florissante au IIe millénaire avant J.-C. Gravés dans l’argile grâce à un alphabet unique de trente signes, ils constituent l’une des plus anciennes formes alphabétiques connues de l’histoire humaine. Les chercheurs s’accordent à dire qu’ils marquent une transition décisive entre les systèmes syllabiques, comme le cunéiforme, et les alphabets futurs, tels que le phénicien et l’hébreu. Cet alphabet ne permet pas seulement de documenter la langue ougaritique : il sert aussi à retracer les origines mêmes du système alphabétique dans le monde antique.

Les tablettes ougaritiques révèlent une diversité de contenus : documents administratifs, économiques (montrant un haut degré d’organisation commerciale), correspondances diplomatiques (témoignant d’un réseau relationnel complexe entre Ougarit et ses voisines), mais aussi mythes et textes religieux. Parmi ces derniers, l’« Épopée de Baal et Mot », récit mythologique-poétique du combat entre dieux, illustre la vision symbolique de la foi cananéenne fondée sur la dualité vie/mort, fertilité/sécheresse.

Ces textes témoignent d’un dialogue culturel entre le Proche-Orient ancien et son environnement, et leur présence dans les plus grands musées, notamment le Louvre, renforce leur valeur de patrimoine universel. Il faut cependant corriger une erreur fréquente : ces textes ne datent pas de 7.000 ans comme on l’entend parfois, mais bien de la période comprise entre les XIVᵉ et XIIᵉ siècles av. J.-C., soit environ 3.200 à 3.400 ans.

Depuis leur découverte, les études ougaritiques ont ouvert des champs variés : philologie comparée, anthropologie religieuse, histoire de l’écriture. Malgré sa disparition, Ougarit reste un foyer intellectuel dans l’esprit des chercheurs. Les tablettes, précieusement conservées, continuent de poser des questions fondamentales sur l’écriture, la diversité linguistique, la mémoire culturelle.

Certaines d’entre elles contiennent même des lexiques bilingues (ougaritique/akkadien), preuve d’une conscience précoce de la traduction et du dialogue interculturel. Cela montre que les élites d’Ougarit ne se contentaient pas de produire du savoir : elles cherchaient aussi à le transmettre.

Enfin, les textes religieux ougaritiques ne se limitent pas aux mythes et rituels officiels. Ils comportent aussi prières personnelles, incantations, pratiques magiques populaires – révélateurs de la foi quotidienne des gens simples, trop souvent absents des archives officielles. Ce contraste offre une dimension anthropologique majeure.

Certaines tablettes contiennent également des textes musicaux, parmi les plus anciens connus, comme l’« Hymne à Nikkal », dédié à la déesse éponyme, combinant poésie et théorie musicale dans une notation archaïque révélant une conception avancée de l’harmonie et du rythme.

Relire aujourd’hui les textes ougaritiques n’est pas qu’un exercice épigraphique ou linguistique. C’est un retour aux sources d’une pensée humaine en gestation, aux balbutiements du sens. Des fragments de réflexion ancienne sur l’univers, le pouvoir, la relation à l’invisible – autant de questions toujours actuelles, que ces signes d’argile continuent de faire résonner.

Une langue née de la terre et de l’émerveillement

Dans un monde où la production du savoir s’accélère sans relâche, revenir à des textes façonnés dans un horizon métaphysique profond devient un acte critique, une manière d’ébranler les fondations mêmes de la modernité à partir de ses questions ajournées. Le texte ougaritique, malgré sa simplicité apparente, contient une vision cosmique cohérente qui situe l’homme dans un système symbolique où les événements du quotidien prennent sens au sein d’un réseau de significations transcendantes. Il ne s’agit pas simplement d’un document archéologique, mais d’un discours philosophique qui redonne à l’existence son langage premier, où le sens ne peut être dissocié du sacré, le temps du rituel, ni la parole du destin.

Relire aujourd’hui ces textes, alors que la technique domine et que les interrogations existentielles s’amenuisent, nous offre l’opportunité de reconquérir une dimension essentielle, souvent occultée dans la pensée contemporaine : celle d’une profondeur symbolique propre à l’expérience humaine. Trop souvent vidée de substance, cette expérience glisse vers une performance sans vision. Or, cet héritage, aussi mythique soit-il, recèle les éléments premiers de l’élaboration des concepts, les prémices d’un raisonnement narratif et interprétatif antérieur à toute systématisation philosophique. Il est une matière brute d’une pensée encore enchevêtrée dans la poésie, non enfermée dans un schéma rationnel figé.

J’ose dire que la lecture contemporaine des textes ougaritiques participe à réécrire l’histoire de la pensée mondiale à partir d’un regard qui reconnaît la pluralité des sources de l’intelligence humaine, et refuse de la réduire à un chemin linéaire débutant à Athènes et s’achevant dans les universités occidentales. Ces textes dévoilent la profondeur de l’Orient ancien, espace symbolique ayant produit des structures intellectuelles alternatives, légitimes à figurer sur la carte de la connaissance universelle, non comme curiosité archéologique, mais comme fondement culturel essentiel.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de lire cet héritage, non par nostalgie archéologique, mais parce qu’il nous enseigne une humilité épistémique rare. Dans chaque ligne gravée dans l’argile, subsiste l’empreinte d’un être humain dont nous ignorons tout, sinon qu’il a affronté l’inconnu avec la parole pour tout outil. Par instinct et clairvoyance, il a tenté d’ordonner le chaos du monde dans une construction linguistique célébrant le sens, malgré la fragilité de ses supports.

Ces textes nous rappellent que la connaissance n’est pas toujours domination technique ou accumulation conceptuelle. Elle peut n’être qu’un chuchotement humain face au silence cosmique, une tentative discrète mais tenace d’exprimer l’être dans la langue du possible. En présence de ces mots ayant survécu à l’effacement, nous sentons notre destinée, celle de créatures inscrites dans une lignée d’écrivains tremblants, qui gravaient des signes non pour se glorifier, mais pour dire quelque chose du monde, du divin, du rêve, de l’amour, de la perte. Des textes habités d’une charge philosophique, abordant le mal, le bien, la mort, la fertilité… autant de fondements qui nous permettent aujourd’hui de repenser la naissance de la philosophie, souvent niée à l’héritage mythologique de l’Orient, au profit exclusif de la tradition grecque.

Récupérer cet héritage, c’est interroger en profondeur la place qu’occupe l’ancien Proche-Orient dans la carte de la pensée humaine.

Une inscription sur une pierre oubliée questionne notre existence troublée

Voici un texte ougaritique ancien, précieusement conservé au musée du Louvre à Paris. Gravé sur une tablette d’argile solide à l’aide d’un outil tranchant, il constitue un témoignage rare d’une époque lointaine où le mot n’était pas seulement un moyen de communication, mais un rituel, un événement cosmique, invoqué avec solennité et révérence pour structurer la relation de l’homme au sacré, au temps et aux choses.

Ce texte n’appartient pas au passé comme un simple temps révolu, il est aussi un besoin du présent : celui de restaurer ce qui fut perdu de la puissance du verbe. Ce texte nous interpelle, nous, enfants de l’ère numérique : que reste-t-il en nous de cette foi dans le pouvoir du signe ? Alors, lisons-le – à haute voix, si possible :

Lors d’un procès public de l’âme d’un défunt, avant que son esprit ne réintègre son corps pour goûter au bonheur et à l’éternité dans le nouveau monde éternel, le juge des âmes l’interrogea :

— Ô âme, as-tu menti ?

— Oui, j’ai menti à mon épouse en louant sa beauté et la qualité de sa cuisine.

— As-tu maltraité un animal ?

— Non, sauf un oiseau dont le chant me plaisait : je l’ai enfermé deux jours avant de le relâcher.

— As-tu versé le sang d’un animal sans raison ?

— Souvent, maître, quand je l’offrais en sacrifice à Dieu pour nourrir les pauvres.

— As-tu causé les larmes d’un être humain ?

— Oui, ma mère, lorsqu’elle me veillait malade.

— As-tu pollué l’eau du fleuve ?

— Oui, quand j’y ai nagé pendant mes heures de travail.

— As-tu détruit une plante ou une fleur ?

— Oui, en arrachant une fleur pour l’offrir à ma bien-aimée.

— As-tu volé ce qui ne t’appartenait pas ?

— Oui, j’ai volé le cœur et l’amour de mes voisins d’une autre religion.

— T’es-tu senti supérieur aux autres à cause de ta position ?

— Je me voyais comme le plus humble face à la grandeur divine.

— As-tu haussé la voix lors d’un échange ?

— Je ne dialoguais qu’avec mon Seigneur, en pleurant, en chuchotant.

— As-tu prononcé un faux témoignage ?

— Oui, quand j’ai couvert ma voisine.

— As-tu accepté des pots-de-vin ?

— Oui, bien des fois, en recevant les baisers de ma fille pour satisfaire ses désirs.

— Quelle est la meilleure œuvre que tu as accomplie ?

— J’ai été la main d’un paralysé, les jambes d’un estropié, le père d’un orphelin. Mon cœur était pur, mes mains propres. J’ai chanté, ri, dansé, joué de la flûte à la fête d’un voisin qui n’était pas ougaritien.

— Félicitations, âme pure. Tu as réussi l’épreuve la plus importante. Dit le juge en scellant le procès-verbal, sous le regard étonné de l’âme.

— Mais, maître, ne me demanderas-tu pas ma foi, mes prières, mes jeûnes, mes rites ?

— Non, âme pure. Cela ne relève de l’autorité de personne. Seul le divin en juge.

Méditons cela, et à une prochaine réflexion.