Culture
« Comprendre l’Islam, de la Jahilya au Sunnisme », entretien avec l’auteur, Zachary SALEM
Zachary SALEM, originaire de Strasbourg, franco-marocain de 34 ans, titulaire d'un double master à l'université de droit de StrasbourgZachary SALEM, originaire de Strasbourg, franco-marocain de 34 ans, titulaire d'un double master à l'université de droit de Strasbourg
Zachary SALEM, originaire de Strasbourg, franco-marocain de 34 ans, titulaire d'un double master à l'université de droit de Strasbourg, vient de signer son premier livre " Comprendre l’islam de la Jahiliya au Sunnisme, révélations, pouvoirs, rites, empires, défis". Rencontre avec l'auteur: ‘’Dans cet ouvrage, j’ai rassemblé ce que je considère comme essentiel pour saisir l’islam dans sa globalité : du contexte de l’Arabie préislamique à la vie du prophète Muhammad en passant par l’expansion historique de l’islam, la formation du sunnisme, son héritage intellectuel, et aux défis majeurs auxquels il fait face aujourd’hui… travail de recherche intense… un éclairage sur la complexité des débats théologiques et des évolutions qui ont façonnés l’histoire de l’islam… sur ses aspects les plus glorieux comme ses zones d’ombre. » Son ouvrage de 412 pages, fustige l’ignorance des uns et des autres, tombe à point nommé au milieu d’une actualité française chargée de stigmatisation ( interdiction des foulards pendant les sorties scolaires, entrisme islamique..)
« Un livre pour apprendre, pour réfléchir, et pour mieux vivre ensemble »
H.Soussany : -Tout d'abord, comment est venu l'idée, l'envie d'écrire un livre sur l'islam? quel est cet élément déclencheur qui vous a poussé à vouloir écrire et savoir ?
Zachary Salem : L’envie d’écrire est née d’un constat préoccupant, la représentation de l’islam en France, notamment sur les réseaux sociaux souffre d’une corruption profonde. Une logique de "buzz" y favorise ce qu’on peut appeler un « islam-spectacle » ou un « islam-divertissement ». La religion musulmane devient un objet de consommation rapide, réduit à des clichés sensationnalistes : prescriptions rigides, interdits moralisateurs, discours d’autorité déconnectés de la complexité du texte coranique et de la réalité du monde. Ce phénomène alimente une vision appauvrie, voire toxique, de la tradition musulmane. Des influenceurs sans formation théologique monopolisent la parole publique, et l’algorithme des réseaux sociaux accentue la visibilité des prises de position les plus extrêmes. Ce système marginalise la pensée spirituelle, éthique et universaliste au cœur du Coran. C’est précisément pour répondre à cette urgence intellectuelle et culturelle qu’a été conçu Comprendre l’Islam : offrir une lecture apaisée, documentée et exigeante, à rebours des simplifications dominantes.

- Soussany : Pourtant, vous n'avez rien d'un théologien, vous avez un parcours universitaire en droit, vous êtes un juriste spécialiste dans la finance, et à mon sens c'est ce qu'est intéressant dans ce livre qui offre une analyse de l'histoire de l'islam, je dirai avec une approche "sciences politiques" de la naissance de l'islam, de son expansion, ses conquêtes à ses défis contemporains.
Zachay Salem : Effectivement, je ne suis ni théologien ni diplômé d’une faculté islamique. Ma formation est celle d’un juriste en droit pénal et financier, habitué à interroger les sources, à contextualiser les faits, et à distinguer les niveaux de preuve. Ce regard hérité de l’analyse juridique m’a permis d’aborder l’histoire de l’islam sans posture partisane, en m’attachant à restituer la complexité d’une tradition à la fois spirituelle, politique et civilisationnel. Le livre Comprendre l’Islam s’inscrit dans cette démarche, analyser sans juger, expliciter sans instrumentaliser. Par exemple, j’explique que si Al-Bukhari est bien une référence majeure du sunnisme, il demeure un homme ayant vécu près de deux siècles après le Prophète, dans un contexte culturel et géographique très différent et qu’il serait faux de considérer son travail exempt de tout défaut ou parfaitement fiable. De même, je mets en évidence que le courant mutazilite de l’islam, attaché à la raison et au libre arbitre, a paradoxalement pratiqué l’inquisition lorsqu’il était au pouvoir. Ce type de tensions historiques mérite d’être exposé sans fard, non pour polémiquer, mais pour mieux comprendre.
- Soussany : On sent qu'il y'a de la foi et de la raison dans vos écrits, et je dirai de la passion aussi, je me trompe ?
Zachary Salem : Il est probable que foi, raison et passion coexistent dans cet ouvrage, mais chacune y trouve une place délimitée. L’approche adoptée dans l’ouvrage est résolument rationaliste. Si le Coran est tenu pour une révélation, il n’en reste pas moins que sa compréhension requiert un effort d’intelligence. La raison ne s’oppose pas à la foi, elle est à son service. Quant à la passion, elle est bien présente, mais non pas dans le sens d’un enthousiasme aveugle. Elle s’exprime dans le soin apporté à chaque chapitre, dans le choix réfléchi des versets coraniques qui en ouvrent la lecture, ou encore dans l’appendice consacré au mutazilisme, ce courant qui fait de la raison et du libre arbitre des piliers de la foi. Cette passion est celle d’un amour sincère pour une tradition que l’on souhaite mieux faire connaître, sans complaisance ni prosélytisme. Elle ne cherche pas à convaincre, mais à éclairer.
- Soussany : Dans votre livre, vous fustigez l'ignorance double : d'abord celle de certains musulmans eux-mêmes, qui ont une connaissance superficielle de l'islam, acquise par le biais des "vidéos courtes" sur internet, et qui diffuse une image erronée et restreinte basée sur les interdits le "halal" et le "haram", et puis celle de l'ignorance des non-musulmans sur les fondements intrinsèques de l'islam ?
Zachary Salem : Dans l’introduction du livre, je mets en évidence ce qu’on peut effectivement qualifier « double ignorance ». D’une part, chez les jeunes musulmans français en particulier, on observe une méconnaissance préoccupante de la vie du Prophète, de son combat subversif pour la justice sociale, et de la pluralité des lectures du Coran. Peu savent, par exemple, que des écoles de pensée comme l’atharisme, le maturidisme ou l’asharisme[1] coexistent, et offrent des compréhensions différentes du Coran. Aujourd’hui, la plupart des musulmans français croient fermement qu’il n’y a qu’une seule et unique compréhension de l’islam, celle des « savants ». D’autre part, les non-musulmans sont exposés à une image largement déformée de cette religion. Le débat public français confisque trop souvent la parole des premiers concernés. Sur des sujets sensibles comme le port du voile, ce sont rarement des femmes musulmanes qui sont invitées à s’exprimer, mais des commentateurs extérieurs fréquemment mal informés. Les médias de masse ne permettent pas une vraie compréhension de l’islam par le grand public. On pourrait dire également, non sans une pointe de malice, que les médias de masse ne permettent pas vraiment une réelle compréhension du monde en général.
H.Soussany : C'est un ouvrage de 417 pages, on imagine les heures de travail et de recherche, vous dites dans l'introduction du livre : « Dans cet ouvrage, j’ai rassemblé ce que je considère comme essentiel pour saisir l’islam dans sa globalité : du contexte de l’Arabie préislamique à la vie du prophète Muhammad en passant par l’expansion historique de l’islam, la formation du sunnisme, son héritage intellectuel, et aux défis majeurs auxquels il fait face aujourd’hui... travail de recherche intense… un éclairage sur la complexité des débats théologiques et des évolutions qui ont façonnés l’histoire de l’islam sur ses aspects les plus glorieux comme ses zones d’ombre. »
Zachary Salem : Le véritable défi n’a pas été tant la recherche, que le travail de synthèse et de relecture. Organiser un matériau aussi vaste, le structurer sans le simplifier à l’excès, puis l’exprimer dans un langage accessible sans perdre en exigence, a demandé un effort soutenu. Cependant certains sujets ont dû être laissés de côté, faute de place. Les derniers jours du Prophète ou la question de l’esclavage en terre d’islam, par exemple, mériteraient chacun un traitement bien plus approfondi. Des auteurs comme Hela Ouardi ou Malek Chebel s’y sont déjà attelés avec rigueur, et leurs travaux sont d’ailleurs cités dans la bibliographie. L’ambition de ce livre n’est pas l’exhaustivité, mais la clarté : proposer une synthèse cohérente, traversant les grandes périodes, les tensions théologiques, les apports intellectuels, mais aussi les zones d’ombre. Il s’agit d’offrir un regard d’ensemble sur l’islam, pensé à la fois comme foi, comme culture et comme civilisation historique.
- Soussany : Vous accordez un chapitre important dans votre livre sur une école philosophique de l'islam, inspirée de la spiritualité, pensez-vous qu'un islam spirituel, moins politique, pourrait être la clé d'un islam en adéquation avec les principes de laïcité des sociétés européennes, notamment en France qui accueille la plus grande communauté musulmane d'Europe ?
Zachary Salem : Le chapitre consacré au mu‘tazilisme dans Comprendre l’Islam ne relève pas d’une démarche mystique, comme celle du soufisme, mais d’une revalorisation de la raison dans la compréhension de la foi. Cette école défendait l’usage du libre arbitre, la justice divine fondée sur la rationalité, et la lecture allégorique des textes. Un tel héritage mérite d’être revisité, notamment dans les sociétés européennes, où les musulmans doivent concilier appartenance religieuse et citoyenneté laïque. La communauté musulmane française gagnerait à sortir d’un rapport souvent passif à la connaissance religieuse, fondé sur le mimétisme et la crainte. Le rationalisme a historiquement contribué au rayonnement intellectuel du monde musulman ; il pourrait à nouveau favoriser une intégration respectueuse et digne dans les sociétés contemporaines.
Concernant le rapport des musulmans à la laïcité, la conception française de laïcité semble parfois dévoyée. Elle est censée garantir la neutralité de l’État, non l’effacement des croyants. L’interdiction du voile à l’école, sous couvert d’émancipation, produit souvent l’effet inverse : déscolarisation, marginalisation, stigmatisation. La laïcité devrait garantir l’égalité d’accès à l’espace public, dans le respect de la liberté de conscience. Ainsi, je prétends que les musulmans devraient adopter une démarche de pudeur dans leur visibilité, mais pas d’invisibilisation. Il n’y a aucune raison que les musulmans fassent comme s’ils n’existaient pas en France, car ils existent, mais leur visibilité doit être humble et pudique, conformément à la morale musulmane. Si les musulmans doivent adopter une posture moins ostentatoire, la laïcité française ne devrait pas œuvrer pour l’invisibilisation des croyants non plus.
Enfin, considérer que l’islam ne doit pas être politique reviendrait à en nier la dimension éthique. Toute action humaine a une portée politique. Si on prend un sujet qui n’a rien à voir avec l’islam par exemple, comme les choix de consommation, on sait par exemple qu’acheter de la fast fashion sur internet favorise l’esclavage humain notamment dans certaines usines chinoises de vêtements. Une action aussi anodine qu’acheter une chemise a un impact politique réel. Il en va de même pour l’islam qui comprend un immense volet éthique et moral, et cette éthique a vocation à impacter le monde réel. L’enjeu n’est pas de dépolitiser l’islam, mais d’interroger les effets concrets de ses engagements : élèvent-ils l’humain, favorisent-ils la justice, encouragent-ils le savoir ? C’est cela qui devrait orienter le jugement. Un islam sans dimension politique est un islam fade et sans intérêt.
H.Soussany : Votre livre " comprendre l'islam", vient de sortir au milieu d'une actualité notamment en France, chargée sur la question de l'islam : débat sur l'interdiction du foulard pendant les sorties scolaires, l'entrisme islamique de tendance à jeter le trouble et la suspicion sur les musulmans de France.. ?
Zachary Salem : Le débat public semble en effet dominé par des inquiétudes parfois floues, souvent amplifiées par des représentations caricaturales. Parmi elles, l’évocation quasi obsessionnelle des Frères musulmans comme menace existentielle venu d’Égypte tient davantage du mythe que de l’analyse fondée. Il me semble que les Frères musulmans sont pour les médias de masse l’équivalent des illuminatis ou des reptiliens pour les conspirationnistes sur internet. Si les Frères musulmans existent bel et bien, leur impact réel en France est aujourd’hui marginal, en particulier auprès de la jeunesse, largement déconnectée de leurs références historiques ou institutionnelles. L’intégrisme, les postures rétrograde et les comportements anti-sociaux se répandent en France en grande partie à cause de la propagande véhiculé par le wahabisme de l’Arabie saoudite et par l’algorithme trash-friendly des réseaux sociaux. Les influenceurs musulmans et imam 2.0 ne se réclament pas de Hassan el-Banna mais plutôt de figure comme Cheikh Salih al-Fawzan.
- Soussany : Pensez-vous que les musulmans de France sont en souffrance, en ce moment ?
Zachary Salem : Il serait inexact de parler des musulmans de France comme d’un bloc homogène. Les situations, sensibilités et trajectoires varient considérablement. Cela dit, certaines formes de souffrance sont réelles, palpables, et méritent d’être nommées. Les femmes musulmanes, en particulier, se trouvent souvent au croisement de plusieurs injonctions contradictoires. Lorsqu’elles affirment leur foi dans l’espace communautaire, on les soupçonne de séparatisme ; lorsqu’elles souhaitent s’insérer pleinement dans la société française, on leur prête des intentions d’entrisme. Ce double regard suspicieux les enferme dans une posture défensive permanente. À cela s’ajoute un discours médiatique où elles sont rarement invitées à s’exprimer elles-mêmes. Le récit se construit à leur place, souvent pour les présenter comme passives ou aliénées, à “libérer” au nom d’une certaine vision occidentale de la modernité. Ce paternalisme peut être vécu comme une forme d’humiliation symbolique. Une autre forme de mal-être traverse une partie de la communauté musulmane, comme d’ailleurs pour de nombreux Français non-musulmans. Le sentiment d’un déclassement général de la France (économique, culturel, politique) alimente des désirs d’expatriation (de « hijra »), perçue comme un espoir de dignité et de stabilité. Dans le chapitre « L’Islam face à la mondialisation », j’ai tenté de replacer ces questionnements dans une perspective plus large.
- Soussany : Le vivre ensemble demeure l'objectif commun, c'est d'abord un travail sur soi-même ?
Zachary Salem : Je n’ai pas entrepris à proprement parler un travail sur moi-même, dans la mesure où j’ai toujours été animé par une disposition naturelle au dialogue et à l’ouverture. Le vivre-ensemble a toujours été une valeur qui m’est chère, et je n’ai jamais ressenti d’inclination sectaire dans ma manière d’être ou de penser. Cela étant, l’un des objectifs de ce livre est bien de contribuer, modestement, à la promotion du vivre-ensemble. En offrant une explication claire et nuancée de l’islam, j’espère déconstruire certains stéréotypes et préjugés tenaces. Comme le disait Averroès : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence… voilà l’équation. »
- Soussany : C'est votre premier livre, j'espère qu'il aura l'audience qu'il mérite, avez-vous d'autre projet d’écriture ?
Zachary Salem : Je travaille actuellement sur un second ouvrage consacré à l’intelligence artificielle. Il retrace l’histoire de cette technologie, de ses origines théoriques jusqu’aux développements les plus récents, en mettant en lumière son impact profond sur nos sociétés, en particulier sur le monde du travail. L’idée m’est venue en constatant que, dans le secteur de la finance où j’évolue, de nombreuses fonctions sont appelées à être automatisées. Ce « grand remplacement » par les IA, que certains redoutent ou minimisent, m’a semblé être un sujet passionnant.
Strasbourg le 29 mai 2025
