Culture
Face à la déferlante IA, le monde de la littérature s’interroge sur l’avenir de la création humaine
Pour la romancière marocaine Zineb Mekouar, « la littérature, c’est un dialogue d’âme à âme »
L’intelligence artificielle s’invite au cœur du débat littéraire, soulevant des interrogations sur l’authenticité des œuvres et l’avenir du métier d’écrivain. En France, l’exclusion controversé de la sélection du Prix Goncourt 2026 de C'était ça ou mourir, du canado-haïtien Thélyson Orélien, publié chez Grasset, a ravivé les inquiétudes du monde de l’édition et les appels à davantage de transparence. Entre défense de la création humaine, exigences éthiques et risques de concurrence déloyale, la romancière marocaine Zineb Mekouar apporte un éclairage sur les bouleversements qui traversent la littérature à l’ère de l’IA.
Par Amal Tazi - MAP
Paris – Alors que la déferlante IA continue à progresser et s’imposer en révolution incontournable bouleversant les différents aspects de notre quotidien, la polémique autour de son utilisation inquiète en France particulièrement le monde de l’édition qui s’interroge sur les moyens de préserver la création littéraire « humaine ».
Entre appels à une régulation et plus de transparence, voire même une labellisation « 100 % humain », depuis la récente disqualification, sous soupçons de recours à l'Intelligence artificielle et d'accusations de plagiat, d’un auteur (Le Canado-haïtien Thélyson Orélien auteur de C’était ça ou mourir NDLR) du prestigieux Prix Goncourt 2026, des voix s’élèvent pour dénoncer une concurrence « déloyale » qui menace l'authenticité créative des œuvres littéraires.
Dans la foulée d’une polémique à dimension internationale, l’académie Goncourt avait pris, le 25 septembre, une décision radicale, celle d’une suppression pure et simple du roman « C'était ça ou mourir » de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien (Éditions Grasset), de la première sélection de son prix éponyme qui sera décerné le 3 novembre.
Pour justifier cette décision, l’académie française avait affirmé alors tenir compte « des plagiats dont son auteur s'est rendu coupable au fil du temps et qui viennent d'être révélés, ainsi que du résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes dignes de foi mettant en évidence le fait que C'était ça ou mourir (…) est selon toute vraisemblance très largement le produit d'une Intelligence artificielle".
« Ce choix est dicté par la volonté de préserver l'intégrité du prix Goncourt, celle de l'Académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes », avait-elle expliqué dans un communiqué.
Pour l’institution, il s'agit d' « envoyer un message clair - et notamment aux participants du Prix Goncourt des Lycéens, du Goncourt des Détenus et ceux des plus de cinquante Choix Goncourt de l'Étranger : un message qui affirme que nous ne cautionnons ni n'adoubons d'une façon ou d'une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA ».
Même si l’écrivain disqualifié de la liste des « goncourables » (mais demeure en tête des ventes dans l’Hexagone), maintient ne pas avoir eu recours à cette technologie pour écrire son roman, tout en présentant « ses excuses » pour des erreurs de plagiat commises dans le passé, l’affaire Orélien relance le débat sur l’avenir de la création humaine à l’ère de l’IA dans la production littéraire.
La romancière marocaine Zineb Mekouar, lauréate de plusieurs prix littéraires en France, est optimiste à cet égard, partant de la conviction que la réponse tient d’abord à la rencontre entre deux sensibilités humaines.
« Pour moi, la littérature, c’est un dialogue d’âme à âme. C’est un dialogue différé d’âme à âme », confie-t-elle dans une déclaration à la MAP.
L’écrivaine distingue la capacité d’une machine à produire un récit de ce que motive, à ses yeux, l’expérience littéraire. Un livre, décrypte-t-elle, porte une histoire personnelle, des émotions, des souvenirs et une vision du monde, même lorsqu’il relève de la fiction.
« Ce qui m’intéresse dans l’expérience même de lecture et d’écriture, c’est cette rencontre avec un autre humain », souligne-t-elle.
Pragmatique, l’autrice considère néanmoins qu’à l’ère de l’IA, la priorité est, d’abord, d’établir des règles claires. « Le tout, c’est d’être transparent, en fait, avec le lecteur », explique celle qui défend un système de signalement précisant les conditions de production d’un livre (« écrit sans IA », « 100% humain », « écrit à l'aide de l'IA pour des recherches… ». (NDLR : mais dans ce cas on devrait aussi signaler toutes les sources d’inspiration, les lectures qui ont nourri l’auteur, les recherches faites par le biais de Google ou encore ‘’écrit à l’aide des recherche à la bibliothèque’’)
« Je pense vraiment que, comme beaucoup de bouleversements technologiques, on va apprendre à vivre avec l’IA, mais la mise en place d’un cadre éthique est indispensable », insiste-t-elle, avant de conclure : « Il faut pouvoir choisir et en connaissance de cause ».
Au-delà du débat esthétique, l’essor de l’IA générative soulève aussi des craintes d’ordre économique et professionnel, selon les spécialistes du secteur de l’édition. Plusieurs d’entre eux mettent en garde notamment contre une éventuelle « concurrence déloyale », favorisée par un système capable de produire rapidement des centaines de pages à partir d’instructions, à même de bouleverser les conditions de travail des auteurs, alors qu’un roman humain résulte souvent de plusieurs années d’élaboration.
D’aucuns soulignent, en revanche, l’impératif de distinguer l’IA utilisée pour documenter un sujet, corriger un texte ou organiser des recherches de celle qui génère des passages entiers, voire un manuscrit complet.