Culture
Jean-François Troin, le géographe, l’un des plus sensibles interprètes du Maroc contemporain – Par Abdeljlil Lahjomri
L’enseignement de Jean-François Troin qui nous faisait découvrir le statut géographique des nations du monde éveillait chez ses élèves la conscience du destin géographique mutilé des leurs : celui d’un pays appelé et décidé à se réunifier, à reprendre son histoire là où elle avait été interrompue. (Abdeljlil Lahjomri)
L’Académie du Royaume du Maroc a organisé, jeudi 23 octobre, une journée d’hommage au professeur Jean-François Troin, considéré, dira de lui son ancien élève Abdeljlil, comme « l’un des plus éminents spécialistes de l’étude des échanges commerciaux et le premier chercheur à avoir mis en lumière l’importance et la vitalité des souks hebdomadaires ». Et c’est avec une émotion profonde qu’un hommage solennel a été rendu au géographe éminent, pédagogue inspirant et ami fidèle du Maroc. Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume se souvient d’un enseignant au lycée Moulay Youssef à la fin des années 1950, chercheur rigoureux et auteur de travaux fondateurs sur le territoire marocain, qui a marqué plusieurs générations par une géographie humaniste, faite de rigueur intellectuelle et de tendresse partagée.

Abdeljlil Lahjomri – Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume
C’est avec une émotion rare que nous nous réunissons aujourd’hui pour rendre hommage à un maître, à un enseignant, à un chercheur, et à un ami du Maroc : Jean-François Troin, notre professeur de géographie, professeur d’une génération reconnaissante.
Je revois encore, comme si c’était hier, le jeune professeur de géographie que nous découvrions au lycée Moulay Youssef de Rabat, où il fut affecté en 1958.
Le maître et ses élèves : la parole comme voyage
Le Maroc venait de retrouver son indépendance. C’était un temps d’espérance et de foi en un avenir prometteur : un pays redessinait ses institutions, désinfectait l’image qui, au cours d’une période perturbée, blessait son identité.
Je me souviens aussi de l’atmosphère de ces classes du début de l’indépendance : studieuses, attentives, baignées d’une lumière grave.
Les moyens pédagogiques étaient modestes : un globe terrestre, quelques cartes murales qu’on déroulait avec précaution, un tableau noir où s’esquissaient à la craie blanche, des continents, des fleuves, des montagnes.
Les manuels et leurs illustrations étaient austères, et il n’y avait ni télévision, ni projecteurs, ni films pour accompagner la parole.
Tout reposait sur la voix du professeur, sur la sereine expérience pédagogique et la conviction tranquille de celui qui savait transmettre.
Et pourtant, c’est dans ce dépouillement que naissait la véritable transmission du savoir.
C’est là, dans cette simplicité, que nous avons découvert la puissance de l’imaginaire géographique : apprendre le monde à travers la parole d’un maître, non par l’abondance des images, mais par l’irruption claire du sens qui naît de cette parole.
Cette pauvreté matérielle donnait à l’enseignement une intensité rare : elle faisait de chaque leçon un voyage, et de chaque carte un horizon.
Au bout de la craie, les reliefs, les fleuves et les lignes de partage
C’est pourquoi j’ai aujourd’hui l’intime conviction que c’est la compétence du maître, dans sa parole patiente et dans sa passion entraînante, que réside le succès de toute pédagogie qui aidera les élèves à réussir dans leurs ambitions, non dans la profusion des inventions didactiques.
Encore faut-il, au-delà de la vocation, nourrir cette passion de transmettre, qu’il jouisse d’un confort matériel et intellectuel qui valorisera son statut social aux yeux des apprenants, un statut d’exemple pour que la parole soit entendue et que la semence prenne.
La parole de J.-F. Troin, qui fut à la fois rigoureuse et vivante, nous initiait à la géographie générale : celle des continents, des climats, des sociétés humaines, des frontières du monde.
Je ne me souviens pas si on abordait le Maroc. Il ne nous l’enseignait peut-être pas, mais il nous apprenait surtout à lire celle du monde.
Et pourtant, à mesure qu’il s’éveillait là, sur la carte et les frontières des pays, les reliefs, les fleuves et les lignes de partage, quelque chose s’éveillait en nous : nous prenions la conscience, encore en ces débuts de l’indépendance, que notre pays était encore un territoire morcelé, et que sa géographie était à réparer, à « remembrer » ; conscience de moins en moins silencieuse de l’infirmité causée par une histoire coloniale tumultueuse.
Cette prise de conscience ne venait pas d’un discours explicite et direct, mais d’un effet presque indicible de son enseignement.
En découvrant le monde, nous découvrions le manque inscrit en ce temps-là dans l’espace du monde : en apprenant la géographie des autres nations, nous comprenions tout ce qui nous restait à accomplir pour que notre territoire retrouve sa continuité, son intégrité, son entièreté.
L’enseignement de Jean-François Troin qui nous faisait découvrir le statut géographique des nations du monde éveillait chez ses élèves la conscience du destin géographique mutilé des leurs : celui d’un pays appelé et décidé à se réunifier, à reprendre son histoire là où elle avait été interrompue.
Et le voici qu’aujourd’hui, le professeur d’hier revient dans un Maroc qui a, pour ainsi dire, achevé sa propre géographie : un pays unifié du Nord au Sud, du Rif jusqu’aux provinces sahariennes retrouvées.
L’humaniste, acteur d’un Maroc en mouvement
Le destin a voulu qu’il retrouve ici ceux à qui il avait montré le monde, dans un pays qui a su redevenir un monde pour lui-même et pour la géographie naturelle de l’homme.
Cette rencontre du maître et de ses élèves n’est pas un simple hasard du calendrier ; c’est celle d’un passeur de savoir et d’une génération qu’il a su éveiller.
Celui d’un enseignant qui a transmis le goût de la découverte, la curiosité, la rigueur, et qui a su transformer ce savoir en une conscience patriotique : l’unité du territoire, la dignité de la géographie vécue.
C’est en ce sens que l’œuvre de Jean-François Troin trouve ici sa résonance la plus profonde.
Car de ses années d’enseignement à ses grands travaux de recherche, il a toujours su unir l’exigence du savant à la fidélité du témoin.
Sa thèse d’État, Les Souks du Nord marocain, demeure l’une des grandes références de la géographie marocaine : une lecture fine, une exploration humaine du territoire, attentive aux échanges et à leurs rythmes.
Cette fidélité ne s’est jamais démentie.
À travers ses nombreux travaux, ses séminaires, ses publications, jusqu’à sa contribution récente à la Nouvelle Géographie du Maroc, publiée par l’Académie du Royaume, Jean-François Troin est resté l’un des plus sensibles interprètes du Maroc contemporain : celui des souks qui se transforment, des campagnes qui résistent, et d’une modernité qui s’invente patiemment.
Mais au-delà du savant, nous souhaitons saluer aujourd’hui l’homme : celui qui, dans une modeste salle de classe du lycée Moulay Youssef de Rabat, a su éveiller en de jeunes esprits l’amour du savoir.
Celui qui, par la géographie, nous a appris à lire le pays comme un texte vivant, à comprendre que l’espace est d’abord une mémoire partagée.
Cher Maître, vous nous avez offert vos recherches, vos années de jeunesse et une part de votre cœur.
Et aujourd’hui, à travers cet hommage de vos anciens élèves et de l’Académie du Royaume du Maroc, c’est notre génération tout entière qui vous rend ce que vous lui avez donné : la fidélité, la gratitude et l’émotion.
Votre œuvre n’a pas seulement enrichi la connaissance du Maroc ; elle a contribué à en approfondir la conscience, à faire sentir la noblesse d’un territoire qui fier de lui-même a, à travers une réconciliation pacifique avec l’histoire, reconnu sa géographie.
Merci d’avoir fait de la géographie, selon vos propres mots, « une science joyeuse ». Merci d’avoir transmis à tant d’entre nous la rigueur de l’esprit et la tendresse du partage.
Et merci d’être resté, à travers les années, fidèle à cette amitié et à cette jeunesse qui n’ont pas oublié votre première leçon : qu’il fut commencement d’un enseignement stimulant et lui aussi joyeux.