Culture
"La petite dernière" de Fatima Daas : entre quête d’identité et piège de la représentation – Par Abdelfettah Lahjomri
Le roman La petite dernière de Fatima Daas (photo) a été rapidement adapté au cinéma — fait qui n’est pas anodin mais hautement révélateur des transformations du paysage culturel occidental actuel. Les œuvres littéraires ne sont plus seulement lues pour leur beauté ou leur qualité narrative, mais réinterprétées dans un horizon plus large mêlant considérations symboliques, identitaires, marketing et politiques.
Que devient un texte intime lorsqu’il est propulsé sous les projecteurs de la représentation culturelle ? En découvrant La petite dernière de Fatima Daas, roman à la fois confessionnel et fragmentaire, Abdelfettah Lahjomri et avec lui le lecteur plongent dans les méandres d’une identité morcelée, suspendue entre foi, désir et appartenance. Mais son adaptation rapide au cinéma, et son exposition sur la scène de Cannes, soulèvent une autre question : célèbre-t-on ici l’écriture sincère d’une voix marginalisée, ou bien enferme-t-on cette voix dans les codes d’un discours institutionnalisé sur l’altérité ? s’interroge A. Lahjomri qui raconte une lecture troublée d’un texte qui vacille entre authenticité et récupération.

Quand le trouble se raconte à la première personne
Le mercredi soir, 21 mai, je m’étais installé comme à mon habitude devant l’écran de télévision pour suivre mon émission culturelle favorite sur l’une des chaînes françaises. C’est un rendez-vous auquel je ne déroge jamais lorsque le temps me le permet, un moment où le verbe rencontre l’image et où les livres prennent vie par la voix de leurs auteurs.
Ce soir-là, l’invitée était l’écrivaine Fatima Daas, Française d’origine algérienne, venue présenter son roman La petite dernière. Ce n’était pas la première fois que j’entendais parler de Fatima Daas, mais quelque chose dans ses paroles ce soir-là — un mélange de clarté et de blessure — a réveillé en moi un véritable désir de lire son livre.
Il se trouvait que j’étais à Paris, cette ville où les livres respirent encore à chaque coin de rue. À peine l’émission terminée, un besoin impérieux m’a saisi, semblable à une promesse : celle de lire, rien de plus.
Le lendemain matin, mes pas m’ont mené vers une petite librairie que je connais bien dans le Quartier Latin, où les livres s’alignent comme des êtres attendant qu’on les écoute. C’est là que j’ai trouvé le roman en vitrine, exposé avec un soin, empreint de fierté. Je l’ai acheté comme on se saisit d’un ancien secret, avec la ferveur de celui qui veut franchir la distance entre l’autrice et ses pages.
Je me suis ensuite installé dans un café au bord de la Seine. En savourant lentement mon café, j’ai ouvert le roman et commencé à lire. Je ne suis pas allée bien loin dans ma lecture : quelques pages tout au plus. Mais ces premières pages suffirent à entrouvrir en moi des fenêtres qui n’étaient pas vraiment closes, seulement recouvertes de la poussière de l’oubli. Je me suis surpris à ramener mes questions à la surface :
Qu’est-ce qui pousse une écrivaine à sonder la mémoire avec une telle délicatesse ? Comment le sentiment d’appartenance double se glisse-t-il entre les lignes sans jamais se dire explicitement ? D’où vient cette voix qui paraît si familière malgré l’étrangeté ?
Ces questions n’étaient pas une tentative de comprendre, mais un désir d’écouter. Et c’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui à écrire ce propos, non pas pour résumer ce que j’ai lu, mais comme une prolongation de ce que ces quelques pages ont éveillé en moi.
Désir ajourné et identité suspendue
Ouvrir La petite dernière de Fatima Daas, c’est avoir soudain l’impression de pénétrer par erreur dans une séance de thérapie de groupe tenue dans une station de métro abandonnée, au cœur d’un quartier populaire baigné de brouillard culturel, d’identité déchirée et de confessions hachées.
Le roman s’ouvre sur la phrase : « Je m’appelle Fatima Daas. » Ce n’est pas une simple phrase d’introduction, mais un refrain lancinant, comme si l’autrice avait besoin de se rappeler — et de nous rappeler, à nous lecteurs — qui elle est à chaque paragraphe, à chaque soupir littéraire : « Je m’appelle Fatima Daas. » « Je m’appelle Fatima Daas. » « Je m’appelle Fatima Daas. »
Si bien qu’au bout d’un moment, nous frôlons l’hallucination intérieure : oui, nous le savons, bon sang, nous le savons depuis la première page. Et ensuite ?
Ce qui vient ensuite n’est pas vraiment un roman. Pas même un semblant de roman. C’est un carnet de pensées grand ouvert, dans lequel une jeune autrice a décidé que chaque instant fugitif de sa vie — qu’il s’agisse d’une quinte de toux en classe ou de fixer le plafond pendant la prière du soir — constitue une matière littéraire digne d’être consignée pour ses dimensions philosophiques et existentielles.
Pas d’intrigue, pas de développement de personnages. Juste une série de confessions livrées dans un style pesant, proche du monologue intérieur, comme si l’écrivaine implorait le lecteur de patienter, non parce qu’elle lui offrira une histoire fascinante, mais simplement parce qu’il est assez humain pour poursuivre la lecture jusqu’au bout.
Fatima Daas, telle qu’elle se présente, n’est pas une jeune fille ordinaire. Elle incarne littérairement toutes les contradictions possibles de l’identité contemporaine : musulmane, française, algérienne, lesbienne, pieuse et conservatrice, laïque dans ses manières, mystique dans ses inclinations, sujette à une forme d’asthme émotionnel dès qu’elle prononce le mot Je.
Elle vit en banlieue mais pense comme si elle était dans un amphithéâtre de la Sorbonne. Elle prie, puis aime une fille. Elle craint Dieu, puis parle de ses désirs charnels. Elle ne sait pas où elle se tient et ne veut pas le savoir, semblant tirer une jouissance masochiste de son propre déchirement — et du nôtre, lecteurs. Ce n’est pas un personnage, mais une mosaïque d’angoisses névrotiques passées au mixeur existentiel, puis déversées telles quelles sur la page.
Une voix qui balbutie dans la langue de l’autre
Le style de ce roman est d’une simplicité désarmante, proche de longs tweets échappés X vers une maison d’édition. Les phrases sont courtes, comme taillées pendant des crises d’essoufflement ou des moments de méditation au cœur du vacarme des cités :
« J’ai peur. »
« Ma mère ne sait pas. »
« Dieu sait. »
« J’aime. »
« Je suis coupable. »
« Je suffoque. »
Ce n’est pas un style narratif, c’est un flux de dépêches émotionnelles envoyées directement du cœur au papier, sans passer par aucun filtre intérieur.
Sans trame narrative, le lecteur se demande, au bout de cinquante pages : Pourquoi suis-je en train de lire ce livre ? Dans quel but ?
Pas de grande histoire d’amour, pas de conflit clair, pas de voyage initiatique, simplement un sentiment chronique d’étouffement existentiel, d’incertitude identitaire et de choc culturel intériorisé qui ne cherche pas d’issue mais se complaît dans le labyrinthe.
Fatima Daas raconte, puis raconte encore, comme si elle redoutait le silence, ou qu’une seule seconde vide de mots suffirait à révéler toute sa fragilité.
Et si vous attendez une fin, c’est que vous êtes trop idéaliste. Rien ne se termine. Pas de climax, pas de résolution. Juste des répétitions. C’est comme si le livre était fondé sur l’idée que la vie n’est pas une histoire, mais une série d’aveux en suspens. Après lecture, on a l’impression d’avoir erré dans un dédale de pensées tournant autour d’une jeune femme qui ne voit dans le monde qu’un miroir de son propre moi.
Cher lecteur, je ne dis pas que le roman de Fatima Daas est mauvais sur le plan technique. Mais, à mes yeux, c’est une expérience proche du vertige : elle ne vous convainc pas, elle ne vous dérange pas non plus ; elle vous laisse simplement suspendu dans un néant flottant, en vous demandant : est-ce donc cela, la nouvelle littérature ? Que chacun écrive sa souffrance, simplement parce qu’elle lui est arrivée, et attende ensuite les applaudissements du monde ?
La petite dernière n’est pas un roman. C’est une attestation d’existence littéraire pour une identité fragmentée en quête de reconnaissance, non de lecteurs.
L’écriture de soi à l’épreuve de la “représentation”
J’ai appris au cours de cette émission télévisée que le roman La petite dernière a été rapidement adapté au cinéma — fait qui n’est pas anodin mais hautement révélateur des transformations du paysage culturel occidental actuel. Les œuvres littéraires ne sont plus seulement lues pour leur beauté ou leur qualité narrative, mais réinterprétées dans un horizon plus large mêlant considérations symboliques, identitaires, marketing et politiques.
Dans le fond, le roman de Fatima Daas est une œuvre sincère et intime. Elle y écrit son moi avec une langue française prudente, parfois hésitante, lestée d’un double fardeau : celui de l’identité religieuse, et celui des désirs sexuels réprimés.
Le succès du roman est indéniable. Pourtant, rien, dans son parcours littéraire seul, ne justifiait une adaptation aussi rapide au cinéma — sinon le fait que le système culturel fonctionne désormais selon une logique sélective nouvelle : la littérature qui propose une narration “représentative” bénéficie d’un passage accéléré vers l’écran.
Regardons les faits rapportés par la presse : un premier roman paru en 2020, remarqué par la critique, sélectionné pour plusieurs prix. La réalisatrice Hafsia Herzi s’est empressée d’en proposer une adaptation. Les sociétés de production n’ont pas tardé à financer le projet.
Mais il faut poser la question qui dérange : cette transposition rapide était-elle motivée par la valeur esthétique du texte, ou par le contenu “représentatif” qu’il véhicule ?
Aujourd’hui, Fatima Daas n’est pas présentée comme une simple écrivaine, mais comme une voix féminine, musulmane, issue des banlieues, porteuse de cette “identité hybride” que le discours culturel occidental affectionne tant. Ce sont là des attributs qui rendent son œuvre facilement commercialisable, interprétable — et surtout intégrable dans l’écosystème de la “reconnaissance institutionnelle”.
Ainsi le film est présenté à Cannes, un festival que les initiés savent être bien plus qu’une vitrine artistique : un espace où se façonnent à la fois le goût cinématographique et les discours politiques. Lorsqu’un film adapté d’un tel roman est projeté aussi vite dans ce cadre, cela dépasse l’art. C’est un message : nous donnons la parole au “nouvel Autre”, nous célébrons les identités multiples, nous intégrons les marginalisés, nous réécrivons les récits interdits — mais à condition qu’ils soient racontés selon notre langage, notre rythme, et par nos caméras.
De ce point de vue, on peut dire que ce roman, malgré sa sincérité, a été happé par une machine culturelle qui le dépasse — une machine qui ne laisse pas au temps son œuvre, mais s’empresse de capter, d’utiliser, de recycler. Aujourd’hui, tout est susceptible de devenir cinéma — pourvu que le récit véhicule le message attendu.
Que devient un texte quand il est arraché à sa méditation pour être projeté à l’écran ?
Gagne-t-il un nouveau public, ou se réduit-il à une symbolique représentative passagère ? Offrons-nous réellement une voix à ceux qui n’en ont pas, ou bien ne faisons-nous que reproduire leur silence — mais dans une langue approuvée, codifiée ?
Lors de l’émission culturelle, l’écrivaine Leïla Slimani, membre du jury du Festival de Cannes cette année, est apparue pour exprimer son admiration pour La Petite Dernière. Pourtant, elle n’a pas livré ce que l’on attendait d’une lectrice au regard littéraire affûté. Ses mots semblaient soigneusement choisis, retenus par un fil de prudence, comme si elle s’adressait au roman depuis l’arrière d’un rideau de gêne — ce qui ne sied guère à une femme habituée à affronter les tabous avec courage.
Elle ne s’est pas arrêtée sur l’audace du texte, ni sur ses questions troublées autour de l’identité, du désir et de la foi. Elle a préféré graviter autour de questions générales, ressassées, faisant glisser la singularité du texte dans une généralité discursive pâle.
Sans doute avait-elle pleinement conscience que le film tiré du roman était en compétition officielle, et qu’en tant que jurée, un équilibre verbal lui était imposé, la contraignant à réfréner l’élan de la lectrice passionnée. Son intervention semblait donc calibrée, soumise aux codes du discours autorisé, et non à la liberté de lecture.
C’est là une contradiction douloureuse : être une lectrice profondément concernée, aimant sincèrement un texte, puis se voir forcée de le trahir doucement, lorsque le contexte impose un silence qui ne nous ressemble pas.
Mais… et si le silence était la forme ultime de lecture ?
Et si trahir un texte, à un moment précis, était la seule manière de le sauver de la banalité de l’interprétation ? Peut-on aimer un texte au point de renoncer à le commenter, pour ne pas trahir sa tension entre le sens et ses ombres ? N’écrivons-nous pas, au fond, pour fuir le silence… et ne nous taisons-nous pas ensuite pour préserver ce que nous avons écrit de l’effacement ?
Qui peut affirmer que les mots auraient été plus fidèles au texte que le silence ?
N’est-il pas possible que le plus beau dans l’acte de lire soit justement ce qui n’a pas été dit, ce qui n’a pas été écrit, ce qui est resté suspendu entre le désir de révéler et la crainte de simplifier ?
Et si, en nous taisant, nous ne trahissions pas le texte… mais lui offrions plutôt une dernière chance de garder son mystère intact ?
Réfléchissons-y — et à bientôt pour un autre échange.