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Quand la technique migre : De la fragilité de la frontière entre nature et technique – Par Abdesslam Benabdelali
Quand la technique migre : De la fragilité de la frontière entre nature et technique – Par Abdesslam Benabdelali C’est étonnant la quantité considérable d'outils techniques que les travailleurs migrants rapportent dans leur pays d'origine lors des «vacances» annuelles.
À travers les objets techniques usagés que les travailleurs migrants rapportent dans leur pays d’origine, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, explore deux rapports au temps, à l’usage et à la durée de vie des choses. Entre la rationalité calculatrice de la modernité et les capacités d’adaptation du monde traditionnel, le philosophe interroge la frontière mouvante entre technique et vivant, fonctionnalité et réinvention.

Abdesslam Benabdelali
Ce qui ne cesse d’attirer l'attention, c'est la quantité considérable d'outils techniques que les travailleurs migrants rapportent dans leur pays d'origine lors des «vacances» annuelles. Jusqu'à une époque récente, cela ne dépassait pas le transport de voitures. Mais depuis quelques années, le travailleur rentre chez lui chargé de fabrications techniques et d'objets divers : équipements ménagers, vélos, pièces détachées, accessoires automobiles, postes de radio, appareils vidéo, téléphones et téléviseurs. La plupart de ces outils sont déjà entièrement usés, quand ils ne sont pas carrément hors d'usage.
Il ne fait aucun doute que ce phénomène peut trouver son explication économique directe. Ces biens que le travailleur emporte avec lui, qu'il acquiert à très bas prix, sinon gratuitement, peuvent, une fois de retour, couvrir l'intégralité des frais du voyage. Mais ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas le mobile économique, mais plutôt le regard que porte le travailleur sur les fabrications techniques et leurs objets. Comment les traite-t-il ? Et quel sort connaissent ces vieilles fabrications lorsqu'elles sont transférées vers une «vie» nouvelle ?
On sait que les objets techniques, lorsqu'ils sont fabriqués à leur origine, sont conçus pour remplir une fonction précise pendant une durée déterminée. L'objet technique vieillit et « s’amortit ». Cette obsolescence est calculée à la fois lors de la production et lors de la commercialisation. Il est produit pour remplir une fonction, et cette fonction s'achève au terme d'une durée fixée.
Ce que le travailleur migrant «perçoit», c'est que le « monde de la technique » n'admet pas que les choses, quelles qu'elles soient, puissent avoir une autre vie, et que ces objets, considérés comme ayant achevé leur fonction, peuvent être ré-animées et transférés vers l'autre monde, le tiers-monde, pour y renaître et trouver une vie nouvelle — mieux encore, pour y remplir des fonctions différentes, s'adapter au monde de la tradition, et s'inscrire dans une «temporalité» tout autre.
Ce qui distingue le monde de la tradition du monde de la modernité, c'est que le premier est le monde de l'adaptation. Les choses n'y ont pas d'identité déterminée, et leur rôle ne se limite pas à une seule fonction. Elles peuvent en remplir plusieurs. Même leurs éléments et pièces détachées ne sont pas remplacés selon des références précises, mais peuvent s'«adapter» et trouver leur vie dans plus d'un monde, plus d'une fabrication, plus d'une machine. C'est ce qui leur donne un «souffle» plus long. Le «défaut» du monde de la modernité est d'être un monde de la détermination, du calcul et des chiffres.
C'est pourquoi ses objets ne possèdent pas une grande capacité d'adaptation. Le mal les frappe rapidement. Mais lorsqu'ils émigrent avec le travailleur, la vie y est de nouveau insufflée : ils reprennent vigueur, retrouvent leur activité et leur efficacité, et sont réparés et restaurés. Ils entrent même dans une forme d'éternité, devenant réparables à l'infini et capables de remplir des fonctions sans nombre. Ils quittent le monde de la technique pour entrer dans le monde du vivant, voire dans le monde de l'animisme.
L'objet transféré depuis «l'extérieur» passe du monde de la technoscience au monde de la magie ; il sort du temps linéaire pour entrer dans le temps du mythe. Il n'est donc pas étonnant de le retrouver orné de dessins et d'inscriptions, associé à de nombreux objets sacrés, porteur d'amulettes et de talismans destinés à conjurer les malheurs et les maladies.
Car il ne faut pas oublier que cet «objet» a été transféré dans le but d'être sauvé et soigné. Il continue de porter en lui les séquelles de la maladie. Aux yeux de celui qui l'a transféré, les objets techniques sont, par définition, des objets malades qu'on a sauvés de justesse.
Il ne faut donc surtout pas leur accorder notre confiance. Ils sont exposés à la panne à tout moment. Leur usure n'obéit pas à une fonction mathématique décroissante, mais ils sont sujets à des pannes soudaines. Il est vrai qu'il ne s'agit que d'une panne et non d'une fin définitive, puisque d'autres fonctions peuvent leur être assignées. Mais c'est une panne imprévisible, qu'aucune fonction mathématique ne peut calculer. Ainsi, la voiture que notre homme ramène de «l'extérieur» peut devenir la «voiture de toute une vie», presque immortelle, tout comme elle peut tomber en panne dès le premier trajet. Cela ne signifie pas pour autant qu'elle cesse d'exister en tant qu'objet technique et fabriqué capable de remplir une fonction, voire plusieurs fonctions.
Cette infinité et cette indétermination, notre homme les vit aussi dans sa relation aux objets de «l'artisanat traditionnel». Toutes les choses, dans son monde, n'ont pas d'identité fixe. Les produits de l'artisanat traditionnel, qui remplissaient autrefois des fonctions précises, sont devenus, le plus souvent, des œuvres d'art, c'est-à-dire, précisément, des œuvres sans fonction. Le tapis devient ainsi davantage une pièce artistique qu'un revêtement de sol — et il en va de même pour les objets techniques et leurs fabrications. Car toutes nos choses sont dépourvues de détermination, de limite et de frontières.