Epstein, l’IA en flagrant délire : l’avalanche documentaire nourrit la fabrique des fake news – Par Hassan Zakariaa

Epstein, l’IA en flagrant délire : l’avalanche documentaire nourrit la fabrique des fake news – Par Hassan Zakariaa

Ghislaine Maxwell, ancienne mondaine britannique reconnue coupable de crimes sexuels par un tribunal de New York en 2021 (AFP)

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Alors que l’administration américaine publie des millions de pages liées à l’affaire Jeffrey Epstein et que Donald Trump appelle à « passer à autre chose », un autre phénomène prospère à l’ombre de cette transparence massive : la désinformation. Images truquées, montages générés par intelligence artificielle, rumeurs recyclées et instrumentalisations politiques se multiplient sur les réseaux sociaux, brouillant un peu plus la frontière entre faits établis, soupçons légitimes et fictions virales. Le risque majeur, c’est que la vérité court un sérieux risque d’être noyée dans un tsunami de faux et d’usages de faux.

Par Hassan Zakariaa avec AFP

Une affaire tentaculaire, un terrain idéal pour la confusion

Washington. Depuis décembre, le ministère américain de la Justice a rendu publics près de 3,5 millions de documents liés au dossier Epstein. Photos, courriels, dépositions, carnets de vol, relevés financiers: l’ampleur de cette publication, imposée par une loi votée par le Congrès, est sans précédent. Officiellement, l’objectif est la transparence totale sur un scandale qui a éclaboussé des cercles politiques, économiques et culturels à travers le monde.

L’affaire Epstein, du nom de ce financier new-yorkais accusé d’avoir exploité sexuellement des centaines, voire plus d’un millier de jeunes femmes, dont des mineures, est déjà l’une des plus complexes et sensibles de l’histoire judiciaire américaine récente. Sa mort en prison en 2019, officiellement qualifiée de suicide, a renforcé les soupçons, alimenté les théories complotistes et durablement entamé la confiance d’une partie de l’opinion publique.

Dans ce contexte saturé d’informations, l’excès devient paradoxalement un facteur de désinformation. Trop de documents, trop de noms, trop de zones grises: pour les acteurs malveillants, le terrain est idéal. À mesure que les révélations se succèdent, les fausses nouvelles trouvent un écho d’autant plus puissant qu’elles se greffent sur une affaire déjà perçue comme opaque et sulfureuse.

Quand l’IA fabrique des preuves qui n’existent pas

Ces dernières semaines, des images montrant, à tort, des responsables politiques aux côtés de Jeffrey Epstein ont envahi les réseaux sociaux. Selon l’organisme américain de surveillance de la désinformation NewsGuard, au moins sept images de ce type ont cumulé plus de 21 millions de vues sur la plateforme X. Leur point commun: elles sont fausses, générées ou modifiées grâce à des outils d’intelligence artificielle.

Parmi les cibles de ces montages figure Zohran Mamdani, maire de New York, ou encore sa mère, la cinéaste Mira Nair, présentée dans certaines images aux côtés d’Epstein lorsque son fils était enfant. D’après NewsGuard, ces clichés sont entièrement fictifs. L’analyse technique a révélé la présence d’un SynthID, un filigrane invisible conçu par Google pour identifier les contenus générés par IA, détecté grâce à l’outil Gemini.

L’efficacité de ces images repose sur leur apparente banalité. Elles imitent des photographies de soirées mondaines ou d’événements publics, dans un style visuel crédible, sans anomalies flagrantes pour un œil non averti. Dans un environnement numérique où l’image reste perçue comme une preuve, la falsification visuelle devient une arme redoutable.

La viralité comme stratégie politique

La diffusion de ces faux contenus n’est pas neutre. Sur X, certaines images ont été relayées par des figures connues de la sphère complotiste, comme Alex Jones, qui a affirmé à tort que le chatbot Grok, développé par la société d’Elon Musk, aurait authentifié l’une de ces images comme réelle. La publication en question a dépassé 1,5 million de vues.

Dans un climat politique polarisé, la désinformation devient un outil de délégitimation. Associer visuellement une personnalité publique à Jeffrey Epstein suffit à instiller le doute, même en l’absence de toute preuve factuelle. Le démenti, lorsqu’il arrive, circule toujours moins que l’accusation initiale.

Une autre image largement partagée montre Epstein assis à côté de la cheffe de l’opposition vénézuélienne María Corina Machado lors d’un concours hippique aux États-Unis en 2002. Là encore, l’enquête de NewsGuard, via une recherche d’image inversée, a établi qu’il s’agissait d’un cliché modifié, l’homme à côté d’Epstein étant à l’origine un homme d’affaires américain sans lien avec la dirigeante politique.

La parole présidentielle et l’effet d’écran

Face à cette avalanche de documents et aux polémiques qu’elle suscite, Donald Trump a surpris en appelant à « passer à autre chose ». Depuis la Maison Blanche, le président américain a estimé que le pays devait désormais se concentrer sur des priorités comme le système de santé ou le coût de la vie, laissant entendre que le dossier Epstein avait pris une place disproportionnée dans le débat public.

Cette déclaration intervient alors même que la publication des documents était présentée par son administration comme un acte majeur de transparence. Elle a été interprétée par certains observateurs comme une tentative de refermer un dossier devenu politiquement encombrant, y compris au sein de la base MAGA, où des accusations de dissimulation ont émergé.

Ce décalage entre la promesse de vérité totale et l’appel à tourner la page crée un vide narratif. Un vide que les producteurs de fake news s’empressent de combler, en proposant leurs propres récits, souvent simplistes, sensationnalistes et orientés.

Victimes oubliées, rumeurs amplifiées

Dans le tumulte médiatique, les principales concernées, les victimes d’Epstein, peinent à faire entendre leur voix. Une centaine d’entre elles ont dénoncé la manière dont les documents ont été publiés, sans précautions suffisantes pour protéger leur vie privée. Une audience prévue devant un juge fédéral à New York a même été reportée, les avocats évoquant des discussions en cours avec le ministère de la Justice.

La surenchère informationnelle, combinée à la désinformation visuelle, produit un double effacement. D’un côté, les faits avérés se diluent dans un flot de contenus invérifiables. De l’autre, les souffrances réelles risquent d’être instrumentalisées ou reléguées au second plan, au profit de batailles politiques et idéologiques.

Des noms connus, des amalgames persistants

L’affaire Epstein a impliqué ou éclaboussé des personnalités réelles et documentées, comme l’ancien prince Andrew d’Angleterre, l’intellectuel Noam Chomsky ou l’ex-président américain Bill Clinton. Les liens, avérés ou supposés, entre Epstein et ces figures ont fait l’objet d’enquêtes journalistiques approfondies.

Mais la distinction entre relations établies, présences documentées et accusations infondées tend à disparaître dans l’espace numérique. Le risque est celui de l’amalgame généralisé, où toute personne ayant évolué dans les mêmes cercles sociaux dans les années 1990 à New York devient suspecte par simple association visuelle.

Les auditions annoncées de Bill et Hillary Clinton devant une commission parlementaire dominée par les républicains illustrent cette instrumentalisation. Le couple dénonce une manœuvre politique destinée à détourner l’attention de la proximité passée entre Epstein et Donald Trump, lui-même présent à plusieurs reprises dans les carnets de vol de l’avion du financier, malgré ses dénégations initiales.

L’IA, nouveau défi pour l’information

L’affaire Epstein agit comme un révélateur d’un problème plus large: la capacité de l’intelligence artificielle à produire des contenus trompeurs à grande échelle. Les outils de génération d’images sont désormais accessibles au grand public, sans compétences techniques avancées. La vérification, elle, reste complexe et chronophage.

Des initiatives comme l’intégration de filigranes invisibles ou le développement d’outils de détection automatique constituent des avancées, mais elles demeurent insuffisantes face à la vitesse de propagation des fake news. Dans un environnement où l’émotion prime sur l’analyse, la désinformation bénéficie toujours d’un temps d’avance.

Informer à l’ère du soupçon permanent

À l’abri, ou plutôt à l’ombre, de l’affaire Epstein, la désinformation prospère parce qu’elle exploite un climat de défiance généralisée envers les institutions, les médias et la parole politique. Plus un dossier est complexe et chargé symboliquement, plus il devient vulnérable aux manipulations.

La réponse ne peut se limiter à des démentis ponctuels. Elle suppose un effort durable d’éducation aux médias, de transparence méthodologique et de responsabilité des plateformes. Sans cela, chaque nouvelle révélation, aussi légitime soit-elle, risque d’alimenter un peu plus la machine à fabriquer du faux.

Dans le cas Epstein, tourner la page sans tirer les leçons informationnelles du chaos actuel reviendrait à laisser intactes les conditions mêmes qui permettent aux fake news de prospérer.

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