Guerre totale : Washington y sera-t-elle entraînée par contrainte stratégique ? Par Bilal Talidi

Guerre totale : Washington y sera-t-elle entraînée par contrainte stratégique ? Par Bilal Talidi

Ce qui déterminera l’implication américaine directe, c’est l’ampleur que prendra la guerre et l’évolution des cibles iraniennes en territoire israélien. Si Tel-Aviv subit des frappes dépassant les lignes rouges fixées par Washington, un changement d’attitude américain pourrait s’enclencher (Photo AFP)

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La guerre de trop ou l’embrasement général. Le conflit se réduit-il à la question nucléaire, ou s’inscrit-il dans une manœuvre stratégique plus vaste pour redessiner l’ordre régional ? Tandis que Tel-Aviv pousse à une confrontation totale, Washington temporise, prise entre son refus d’une guerre élargie et son engagement historique à protéger Israël. Entre tromperie diplomatique, calculs militaires et lignes rouges mouvantes, une certitude demeure pour Bilal Talidi : une guerre totale au Moyen-Orient aurait un coût que nul ne semble prêt à assumer ouvertement.

Un vif débat agite aujourd’hui les cercles géopolitiques autour des véritables raisons du déclenchement de la guerre entre l’Iran et Israël. S’agit-il d’un conflit centré sur le programme nucléaire iranien, ou bien d’une confrontation stratégique plus large, motivée par la conviction que le « train est arrivé à destination », et que le moment est venu, pour les États-Unis et Israël, de trancher en mettant fin au régime iranien dans la région ?

Il convient de rappeler, dans ce contexte, que le désaccord entre Washington et Tel-Aviv au sujet du programme nucléaire iranien est ancien et sérieux. Tel qu’expliqué notamment dans une étude du chef d’état-major Gadi Zamir publiée en mai 2022 par l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient, Israël ne considère pas ce programme comme un simple dossier technique — qu’il soit civil ou militaire — ni comme une question limitée au degré d’enrichissement de l’uranium jugé acceptable ou non.

Une stratégie de tromperie

En réalité, Israël adopte une doctrine stratégique claire : le régime iranien, et plus précisément les Gardiens de la Révolution, constitueraient une menace existentielle. Tant que cette organisation, avec sa structure militaire et idéologique, continuera de diriger la vie politique en Iran, de contrôler l’armée et de gérer le programme nucléaire, l’Iran continuera à se présenter comme un potentiel concurrent géopolitique dont l’objectif ultime, selon Tel-Aviv, restera la fabrication d’une bombe atomique pour anéantir Israël. Dans cette perspective, les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sont jugées sans valeur réelle. Pour Israël, il n’existe qu’une seule issue : la destruction totale du programme nucléaire iranien.

Les négociations entre Washington et Téhéran sur ce dossier ont connu des rebondissements notables au cours de la dernière décennie. Trois positions américaines successives se sont affrontées : la signature d’un accord en 2015 sous la présidence de Barack Obama, prévoyant une réduction du niveau d’enrichissement en échange d’une levée progressive des sanctions ; le retrait unilatéral de cet accord par Donald Trump en 2018 lors de son premier mandat ; puis, durant son mandat actuel, une tentative de relancer les discussions, marquée par des déclarations américaines confuses et contradictoires. Washington a tantôt reconnu la possibilité d’un programme nucléaire iranien civil avec un enrichissement limité, tantôt rejeté catégoriquement toute voie intermédiaire, en posant un ultimatum clair : abandon total du programme ou frappes militaires dévastatrices.

Quelques jours avant que Tel-Aviv ne lance une attaque massive contre Téhéran, il est apparu que Washington avait engagé une stratégie de tromperie envers l’Iran. La diplomatie affichée n’était qu’un écran de fumée destiné à gagner du temps pour préparer les conditions logistiques, militaires et politiques d’une frappe préventive surprise contre les infrastructures nucléaires iraniennes. Il est également devenu clair que l’évacuation des civils, y compris les familles des militaires américains, des bases où sont stationnées les forces US, signifiait que la décision était déjà prise. Washington avait opté, pour des raisons stratégiques, de laisser Israël agir seule afin de préserver ses intérêts dans la région et d’éviter d’éventuelles répercussions négatives directes.

Cependant, malgré leur accord sur la nécessité de neutraliser le programme nucléaire iranien, les États-Unis et Israël restent divisés sur l’objectif final de cette guerre : doit-elle se limiter à la destruction des installations nucléaires iraniennes, ou au contraire aller plus loin, profiter de l’occasion pour abattre définitivement le régime iranien, après avoir coupé ses prolongements au Liban et en Syrie, et ainsi redessiner le Moyen-Orient selon une vision israélienne ?

Netanyahu, Washington et les dilemmes d’une guerre élargie

Après avoir ciblé plusieurs hauts responsables des Gardiens de la Révolution, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a haussé le ton en appelant clairement à l’éradication du régime iranien. Mais, à la suite de la riposte iranienne, il a infléchi partiellement son discours, appelant cette fois le peuple iranien à accomplir cette mission lui-même. Ce changement de rhétorique a été interprété comme l’aveu, par Tel-Aviv, de son incapacité à aller au bout de l’opération. Israël s’estimerait avoir rempli sa mission militaire — affaiblir la mainmise du régime iranien sur les structures de pouvoir — une fois qu’il aura anéanti toutes les capacités guerrières de l’Iran, ouvrant ainsi la voie à une action populaire pour achever le travail.

Du côté de Washington, le discours du président américain reste fluctuant, mêlant déclarations contradictoires : tantôt il évoque un accord irano-israélien — une hypothèse invraisemblable sur les plans politique et diplomatique, car jamais le dossier nucléaire n’a fait l’objet d’un dialogue bilatéral entre Téhéran et Tel-Aviv, ni même indirect —, tantôt il parle de retour à la table des négociations, et tantôt encore, il adopte un ton menaçant, n’écartant pas une implication direct de Washington dans le conflit.

Il est clair que ces propos de la Maison Blanche répondent à deux logiques : d’une part, ils visent à entretenir l’équilibre de la dissuasion entre les deux adversaires ; d’autre part, ils cherchent à louvoyer vis-à-vis de l’allié israélien, qui cherche à impliquer officiellement Washington dans la guerre. Ainsi, les appels de Trump à un accord avec Téhéran, au dialogue et à l’écoute des médiations arabes et européennes interviennent précisément lorsque Washington perçoit, à travers la nature de la riposte iranienne, l’impossibilité de parvenir à la destruction totale du programme nucléaire. Ce langage ambigu permet donc à Washington de maintenir une pression sur l’Iran tout en ménageant sa marge de manœuvre face à son partenaire israélien.

Tel-Aviv pousse, Washington temporise

Israël joue une carte tactique avec les États-Unis. Ayant compris que Washington avait tranché bien avant de ne pas se laisser entraîner dans une guerre régionale totale — par crainte de menacer ses intérêts stratégiques — Tel-Aviv propose désormais une implication partielle de son allié. L’objectif : convaincre les Américains d’utiliser leurs avions et leurs bombes les plus performants pour frapper les installations nucléaires les plus protégées. Si cette étape réussit, Israël espère ensuite obtenir une implication américaine plus étendue.

Washington avance, mais à pas lents. Elle sait que protéger Israël contre la montée en puissance des frappes iraniennes exige à un moment donné un niveau d’engagement stratégique plus fort. Le soutien à Israël est un pilier de la politique de sécurité nationale américaine. Ce raisonnement expliquerait le déploiement de la porte-avions USS Nimitz et de son escadre dans la région : un message de pression maximale adressé à Téhéran, mais aussi une transition possible vers une implication militaire partielle, puis totale, dans ce qui pourrait devenir une guerre généralisée au Moyen-Orient.

La ligne rouge américaine : Tel-Aviv sous le feu

Ce qui déterminera ce basculement, c’est l’ampleur que prendra la guerre et l’évolution des cibles iraniennes en territoire israélien. Si Tel-Aviv subit des frappes dépassant les lignes rouges fixées par Washington, un changement d’attitude américain pourrait s’enclencher. D’autant qu’Israël a publiquement reconnu qu’il ne peut pas, seul, détruire le programme nucléaire iranien. Il a aussi admis l’impact majeur des frappes iraniennes.

Tel-Aviv se retrouve aujourd’hui isolée diplomatiquement à cause des attaques répétées contre l’aéroport Ben Gourion. Elle subit aussi un encerclement économique, à mesure que ses principaux ports — Haïfa et Eilat notamment — sont visés à leur tour. Certaines infrastructures stratégiques sensibles commencent également à être touchées.

Entre deux intérêts stratégiques : neutralité ou intervention ?

En résumé, le désaccord initial entre Washington et Tel-Aviv portait sur les moyens à utiliser pour empêcher l’Iran de militariser son programme nucléaire. Par la suite, un consensus s’est dégagé pour mener une frappe préventive rapide et puissante contre ce programme. Mais rapidement, un nouveau désaccord est apparu : fallait-il se limiter à détruire le programme nucléaire, ou profiter de l’occasion pour renverser le régime iranien ?

Le débat s’est ensuite cristallisé autour du niveau d’implication des États-Unis : fallait-il une implication partielle ou totale ? La dernière divergence touche à la question centrale : le coût d’une guerre généralisée dans la région.

Israël pousse Washington à franchir ce seuil. Mais cette dernière freine, espérant que les attaques iraniennes ne monteront pas en intensité au point de transformer son soutien politique et logistique en obligation sécuritaire directe. À ce moment-là, deux intérêts stratégiques américains entreraient en contradiction : éviter une guerre totale au Moyen-Orient… et garantir la protection d’Israël.