Souvenirs libyens (1/3) – Par Hatim Betioui

Souvenirs libyens (1/3) – Par Hatim Betioui

Si le journaliste en visite dans la Libye de Kadhafi repartait avec un solide bagage idéologique vert, celui-ci ne compensait guère l’asphyxie médiatique ambiante.

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Après plus de vingt ans d’absence, Hatim Betioui retrouve Tripoli profondément transformée. Dans cette série de trois articles il constate de l’obsession du vert et des slogans révolutionnaires a disparu, laissant place à une ville marquée par l’effacement des symboles de l’ère Kadhafi et par le poids d’un isolement politique et médiatique encore perceptible dans les pratiques quotidiennes et les relations avec la presse.

Par Hatim Betioui

Une capitale débarrassée de ses symboles

Je suis retourné à Tripoli à la fin de l’année qui vient de s’achever, après une longue absence de plus de deux décennies. Je ai retrouvé une capitale méconnaissable par rapport à celle que j’avais connue autrefois, alors dominée par la couleur verte et par les slogans révolutionnaires. La Place Verte avait changé d’aspect, et la caserne de Bab Al-Azizia, résidence du colonel Mouammar Kadhafi, avait tout simplement disparu.

A l’époque, il était impossible d’échapper au flot continu de slogans omniprésents, puisés dans le Livre vert, annonciateur de la marche des masses. Depuis la route reliant l’aéroport à la ville, jusqu’aux grandes artères, ruelles et impasses, aucune place n’échappait à une banderole verte, tant par la forme que par le contenu.

L’omniprésence de la “Troisième théorie universelle”

Trois jours en Libye m’avaient suffi pour mémoriser par cœur les slogans de la “Troisième théorie universelle”. On les retrouvait dans les pages des journaux, sur les écrans de télévision, sur les vitrines des commerces, dans les halls des hôtels, les stations-service et les ateliers de réparation automobile. Si le journaliste en visite dans la Libye de Kadhafi repartait avec un solide bagage idéologique vert, celui-ci ne compensait guère l’asphyxie médiatique ambiante.

Contacts officiels et portes closes

Bien que mon carnet contienne plusieurs numéros de téléphone de responsables libyens, fournis par mon ami le poète disparu Mohammed Al-Fitouri, qui avait longtemps été conseiller à l’ambassade de Libye à Rabat, ces contacts ne me furent d’aucune utilité.

Je me souviens avoir appelé Mahmoud Al-Bouseifi, directeur de l’information extérieure en Libye. Après m’être présenté et avoir exprimé mon souhait de le rencontrer, il me répondit qu’il était très occupé, tout en me demandant de rappeler le lendemain pour fixer un rendez-vous. Je l’ai rappelé, malgré la froideur de la première communication. À ma question sur la date de la rencontre, il répondit sèchement : “Désirez-vous quelque chose de précis ?”

Je souhaitais rencontrer plusieurs responsables, dont Ahmed Al-Taher Al-Zawi, juge d’instruction dans l’affaire de l’accusation de citoyens libyens dans le dossier de Lockerbie, ainsi que le colonel Youssef Al-Debri, haut responsable de la sécurité. Al-Bouseifi me demanda où je résidais. Je lui indiquai l’hôtel Bab Al-Bahr, chambre 322. Il promit de me rappeler rapidement. J’attendis en vain.

J’essayai alors de contacter d’autres responsables, notamment Mohammed Al-Ghoul, directeur de la radio “La Grande Patrie arabe”, voix des comités révolutionnaires. On m’informa qu’il se trouvait en mission à Benghazi.

Un échange franc avec un responsable de la presse

Le seul responsable que je parvins à rencontrer fut Salem Al-Ziyadi, directeur des publications. Il était alors un jeune homme d’une trentaine d’années, élégant, affable, profondément attaché à l’arabité et convaincu de l’innocence de la Libye dans l’affaire de Lockerbie, qu’il considérait de fabrication américaine et britannique. En raison de ses fonctions, je pensai qu’il était probablement le seul responsable libyen à lire l’ensemble des publications étrangères.

Al-Ziyadi ne manqua pas d’exprimer son mécontentement face au traitement médiatique arabe des accusations américaines. Il estimait que nombre de médias se contentaient de reprendre les dépêches des agences occidentales, sans se référer à l’Agence Jamahiriya de l’information.

Je lui répondis que les sources étaient, selon moi, diverses et que les points de vue des différentes parties étaient relayés avec objectivité. Je lui proposai, en outre, de publier toute position libyenne qu’il souhaiterait faire connaître. J’ajoutai que certains responsables libyens semblaient peu enclins à rencontrer les journalistes.

Messages vers l’Occident

Je me rappelai alors de l’Italien Massimo Comino, correspondant de la chaîne américaine NBC à Rome, rencontré à l’aéroport de Tripoli. Il m’avait confié avoir réalisé plusieurs entretiens avec le colonel Kadhafi, affirmant son attachement à la Libye et ses visites régulières dans le pays.

Cette expérience renforça en moi la conviction que les responsables libyens préféraient faire passer leurs messages vers les États-Unis et l’Occident par l’intermédiaire de journalistes occidentaux plutôt qu’arabes.

Titres, perceptions et désillusions

Al-Ziyadi prit un exemplaire du quotidien Asharq Al-Awsat, daté du samedi 7 décembre 1991, où je travaillais à l’époque. Il manifesta son mécontentemet d’un titre de Une tiré des déclarations du ministre libyen des Affaires étrangères, Ibrahim Al-Beshari : “Bush est rationnel et Baker modéré”, estimant que le ministre n’avait pas tenu que ces propos. Je lui expliquai que le choix d’un titre reposait toujours sur l’élément nouveau et inattendu, et qu’il ne pouvait refléter l’ensemble des déclarations figurant dans un article détaillé publié en pages intérieures.

Errance urbaine sous le poids du blocus

Après avoir perdu tout espoir de rencontrer des figures de premier plan, je me rendis au bureau de la compagnie aérienne libyenne pour avancer mon retour au Maroc et écourter mon séjour. Je me mis ensuite à déambuler dans les rues, ruelles et places de Tripoli, observant les détails de la vie quotidienne sous le poids du blocus. Là, commençaient d’autres récits, innombrables, que la ville semblait murmurer à qui voulait bien l’écouter. (A suivre)

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