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Quand le débat quitte les arguments pour tomber dans l’insulte – Par Aziz Daouda
Samir Bennis, invité sur Antena 3 pour débattre de la crise de Sebta, l’universitaire et analyste marocain a défendu ses positions avec les arguments qu’il mobilise depuis longtemps. Le débat fut vif. C’était précisément sa raison d’être. Mais lorsque l’argumentation d’en face ne suffit plus, certains préfèrent changer de registre pour passer à la diatribe.
À partir de la polémique opposant l’analyste marocain Samir Bennis à Taleb Alisalem, Aziz Daouda dénonce la dérive de certains débats médiatiques espagnols vers l’invective, l’accusation non étayée et l’attaque personnelle. Il critique également le traitement réservé au Maroc et à son roi Mohammed VI par certains médias, plaidant pour une confrontation fondée sur les faits, la vérification et le respect des personnes.

Aziz Daouda
Il y a des débats passionnés. Il y a des désaccords profonds. Il y a même des affrontements politiques particulièrement rudes. Et puis il y a autre chose : les moments où le débat quitte le terrain des idées pour s’aventurer dans celui de l’invective, de la diffamation et de l’attaque personnelle. C’est précisément cette frontière que certains segments de la sphère médiatique espagnole semblent avoir oubliée.
L’épisode récent autour de Samir Bennis en offre une illustration particulièrement révélatrice. Invité sur Antena 3 pour débattre de la crise de Sebta, l’universitaire et analyste marocain a défendu ses positions avec les arguments qu’il mobilise depuis longtemps. Il a contesté l’existence de preuves solides établissant une responsabilité directe du Maroc dans les événements migratoires, demandé des éléments vérifiables et replacé la polémique dans le contexte plus large des relations maroco-espagnoles.
Le débat fut vif. C’était précisément sa raison d’être. Mais lorsque l’argumentation ne suffit plus, certains préfèrent changer de registre. On passe alors de la contradiction à la mise en cause personnelle, puis de la mise en cause personnelle à l’accusation spectaculaire. C’est une vieille recette : lorsque l’on ne parvient plus à répondre à ce que dit l’adversaire, on tente de discréditer celui qui le dit.
Une accusation sans preuve
Dans cette séquence, Samir Bennis a été accusé par Taleb Alisalem, présenté dans plusieurs médias espagnols comme un activiste sahraoui et intervenant régulier sur les questions liées au Maroc et au Sahara, sans que l’on comprenne vraiment en quoi il était concerné par un débat sur Sebta. Après l’émission, Alisalem a affirmé sur les réseaux sociaux que l’analyste marocain lui aurait lancé, en quittant le studio : « Nous allons vous tuer, fils de… ». Une accusation extrêmement grave, que Samir Bennis a catégoriquement rejetée et qualifiée de fausse et diffamatoire.
Une telle accusation ne peut être traitée comme une simple saillie de plateau ou comme un prolongement anodin d’un débat houleux. Elle suppose des faits précis, un contexte établi et, surtout, des éléments permettant de les vérifier. Or, à ce stade, rien dans les informations disponibles ne permet d’établir publiquement la réalité des propos attribués à Samir Bennis.
C’est précisément là que se situe le problème. Une accusation lancée sur les réseaux sociaux, puis reprise dans un environnement médiatique polarisé, peut rapidement acquérir une apparence de vérité sans avoir été démontrée. La répétition ne constitue pas une preuve. La viralité ne remplace pas la vérification. Et l’émotion ne dispense pas du respect des faits.
La question n’est donc plus seulement celle de Samir Bennis. Elle concerne une certaine conception du journalisme et du débat public. La liberté de la presse n’est pas la liberté de dire n’importe quoi sur n’importe qui. La liberté d’expression protège la critique, y compris la plus sévère. Elle ne transforme pas pour autant l’insulte en argument, ni l’accusation non établie en vérité médiatique.
Quand l’attaque personnelle remplace le débat
Pendant l’émission, Taleb Alisalem a accusé le Maroc d’utiliser l’immigration comme un instrument de pression politique et de « chantage ». Bennis lui a demandé de présenter des preuves directes et vérifiables de la responsabilité marocaine. La contradiction pouvait être dure. Elle pouvait même être brutale. Mais elle devait rester centrée sur les faits, les politiques publiques et les responsabilités institutionnelles.
Or, lorsque le débat quitte ce terrain pour devenir une affaire d’honneur, de menaces supposées et d’accusations personnelles, le public n’est plus invité à comprendre un dossier complexe. Il est invité à désigner un coupable.
C’est une mécanique bien connue. On ne discute plus la thèse, on attaque l’interlocuteur; on ne réfute plus l’argument, on met en cause l’intention ; on ne produit plus de preuves, on sollicite l’indignation. L’accusation devient alors un outil rhétorique destiné non pas à établir la vérité, mais à imposer une lecture émotionnelle de la scène.
Samir Bennis peut être contredit. Il peut même être durement contredit. Ses analyses peuvent être démontées, ses arguments contestés et ses références discutées. Mais s’il existe une accusation précise contre lui, elle doit être étayée par des éléments précis. Dans le cas contraire, elle ne relève pas du journalisme, mais de la mise en accusation publique.
El Español et la dégradation du débat
Cette dérive ne se limite toutefois pas au plateau d’Antena 3. Elle s’inscrit dans un climat médiatique plus large, marqué par une tendance à la dramatisation, à la personnalisation et à l’humiliation.
Le traitement réservé au Maroc par le journal El Español en fournit un autre exemple. Le quotidien a relayé des informations accusant des éléments marocains d’avoir organisé ou facilité les arrivées massives à Sebta, alors même que les autorités espagnoles ont contesté l’existence d’éléments établissant une implication directe de l’État marocain. Selon les éléments rapportés, le directeur de la Police nationale espagnole, Francisco Pardo Piqueras, a informé le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska que le rapport invoqué ne permettait pas d’attribuer au Maroc la planification ou l’exécution des événements.
Un média peut parfaitement enquêter sur les responsabilités liées à une crise migratoire. Il peut examiner les défaillances de la surveillance frontalière, interroger la coopération sécuritaire ou analyser les décisions prises par Rabat et Madrid. Mais lorsqu’une hypothèse est présentée comme une certitude sans avoir été confirmée par les institutions compétentes, le journalisme cède la place à la construction d’un récit. Dans la profession on utilise alors le terme infamant de bidonnage.
Le problème est encore plus manifeste lorsque ce bidonnage s’accompagne d’un vocabulaire chargé, de références à une prétendue « invasion » ou d’une mise en scène destinée à provoquer la peur et la colère. Dans ce cas, l’information n’éclaire plus le débat : elle lui substitue la désinformation organisée.
Une image du roi transformée en instrument d’humiliation
La même logique apparaît dans la manière dont El Español a choisi de traiter les images récentes de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Le journal a publié une photographie du souverain le montrant dans une apparence particulièrement défavorable, en accompagnant cette image d’un traitement alarmiste sur son état physique et de prétendues difficultés à se déplacer.
Il ne s’agit pas de contester le droit d’un média à informer sur la santé d’une personnalité publique lorsque celle-ci présente un intérêt général. Il est légitime de s’interroger sur l’état de santé d’un chef d’État, à condition de s’appuyer sur des informations vérifiées, de distinguer les faits des suppositions et d’éviter toute spéculation médicale, la médecine étant déjà par définition une ‘’science’’ inexacte.
Mais publier une image choisie pour défigurer symboliquement un monarque, suggérer une vulnérabilité ou chercher l’humiliation relève d’une autre démarche. Ce n’est plus simplement informer. C’est mettre en scène. C’est construire une image destinée à atteindre ce qu’elle représente, à insulter tout un peuple.
El Español n’est d’ailleurs pas étranger à ce type de traitement. En 2023, le journal avait déjà titré sur des images prétendument « impactantes » de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en utilisant un montage photographique. La question n’est donc pas celle d’une démarche isolée, mais celle d’une ligne éditoriale qui semble considérer l’apparence comme un objet de voyeurisme abjecte.
Il existe une différence fondamentale entre informer sur l’état de santé d’un dirigeant et exploiter une image pour nourrir un récit hostile. La première démarche peut relever du journalisme. La seconde ressemble davantage à une forme de propagande visuelle.
La comparaison avec la presse marocaine
La comparaison avec la presse marocaine mérite d’être faite. On peut reprocher beaucoup de choses à cette presse, ses lignes éditoriales, ses excès ou ses insuffisances. Mais il faut reconnaître une chose essentielle et révélatrice. Dans les périodes où les relations maroco-espagnoles ont été particulièrement tendues, la presse marocaine n’a jamais choisi de s’en prendre personnellement à la famille royale ou à la monarchie espagnole, voire au gouvernement de ce pays, alors qu’il lui est arrivé de traverser des moments gravissimes. Elle n’a jamais cherché à transformer les difficultés politiques et les vulnérabilités espagnoles en défouloir contre les personnes.
Alors que Pedro Sánchez a été au centre de fortes controverses politiques en Espagne, et de mise en cause de ses amis et de sa propre famille, les médias marocains ont commenté ses choix et ses positions pas plus. Certains ont même salué ses prises de position favorables à une relation de bon voisinage avec Rabat. Mais le débat est resté principalement politique et. ethique. C’est finalement, la différence entre critiquer un responsable et vouloir l’humilier.
Le Maroc n’a jamais demandé à la presse espagnole d’être tendre avec lui. Madrid et Rabat ont suffisamment de dossiers sensibles pour que les désaccords soient nombreux. Sebta, Melilia, le Sahara, les migrations, la coopération sécuritaire et les relations diplomatiques sont des constantes dans cette relation particulière.
Tout cela peut et doit être discuté. Mais il existe une chose qui devrait rester indépendante de la politique et qu’on appelle l’éducation. On peut contester une thèse sans insulter celui qui la défend. On peut combattre une position sans inventer des accusations contre son auteur. On peut défendre Sebta, défendre le Sahara ou défendre n’importe quelle autre position espagnole sans transformer le contradicteur marocain en cible personnelle. C’est le propre de ce que doit être la presse dans un pays qui se revendique démocratique.
La virulence n’est pas le courage
Le plus surprenant, dans cette affaire, est peut-être que certains confondent virulence et courage. Or la virulence n’est pas nécessairement une preuve de force. Elle peut aussi être le symptôme d’un débat qui ne sait plus comment avancer.
Répondez à Bennis sur le fond. Contestez ses sources. Opposez-lui d’autres documents. Présentez des éléments démontrant la responsabilité du Maroc dans la crise de Sebta. Si Taleb Alisalem , un activiste anti-marocain affiché, pour ne pas dire propagandiste attitré, affirme avoir été menacé, qu’il fournisse les éléments permettant d’établir les faits, et que les médias les examinent avec la même rigueur qu’ils appliqueraient à toute autre accusation. Mais il n’est pas acceptable de transformer une allégation en verdict.
Les arguments ont une vertu simple ; ils obligent à répondre aux arguments. L’insulte, elle, permet surtout de ne pas répondre. L’accusation non vérifiée produit toujours le même effet. Elle détourne l’attention du fond et installe l’adversaire dans la position artificielle du suspect. Lorsqu’une partie du paysage médiatique commence à confondre ces deux registres, ce n’est plus seulement l’adversaire qui est atteint. C’est la qualité du débat public elle-même.
Entre Madrid et Rabat, les désaccords ne disparaîtront pas demain. Les passions non plus. Mais si deux pays voisins veulent continuer à vivre ensemble, ils auraient tout intérêt à se rappeler une règle bien élémentaire. La fermeté n’interdit pas la courtoisie, et le désaccord n’autorise pas le manque de respect.
La presse marocaine peut être sévère avec l’Espagne. Elle peut critiquer son gouvernement, ses partis, ses choix diplomatiques ou ses médias. Mais elle n’a pas besoin d’insulter la famille royale espagnole pour défendre le Maroc.
C’est peut-être là, au fond, que réside la véritable différence entre un débat difficile et un échange où l’une des parties a renoncé aux bonnes manières. Dans cet épisode précis, la presse marocaine a nettement marqué des points face à celle qui préfère le vacarme et l’invective. Les instituts et les facultés espagnols de journalisme gagneraient d’ailleurs à introduire un module intitulé : « Le respect, un fondement du métier de journaliste ».