Politique
Bachir Sayed, impuissant, se résout à l’aveu – Par Bilal Talidi
Le ton de Bachir Sayed semble moins relever d’une analyse politique que d’un règlement de comptes interne. Tout en reconnaissant les mutations stratégiques internationales et régionales qui ont donné au Maroc un avantage décisif, il minimise ces transformations au profit d’une autocritique centrée sur la gestion interne du conflit mais finit par reconnaitre un Polisario- en déliquescence.
Bachir Sayed ne se tient sa ‘’légitimité’’ que du fait qu’il est le frère du fondateur du Polisario Mustapha El Ouali assassiné par les services algériens en 1976 sous le couvert de l’attaque de Nouakchott pour mettre à sa place Mohamed Abdelaziz, un chef de file sans consistance et plus malléable. C’est à ce titre qu’il occupera des avant-postes au sein de la direction du mouvement séparatiste où, déchu depuis, il continue néanmoins à figurer dans la liste des membres du bureau permanent de sa direction nationale. Ses récentes déclarations sur l’état des lieux au sein du Polisario traduisent plus qu’une simple divergence interne au Polisario, une dislocation de ses structures. Dans son analyse d’un récent article de Bachir, Bilal Talidi explique pourquoi dans un contexte où la diplomatie marocaine enregistre des avancées décisives, ces propos sonnent comme un aveu d’effondrement au sein du mouvement séparatiste, désormais à court d’options et d’alliés.

Bilal Talidi
Entre règlement de comptes et constat d’échec
Il est courant qu’un haut cadre du Polisario critique la direction du mouvement pour son abandon de certaines « lignes rouges ». Mais cette fois, les déclarations de Bachir Sayed, relayées par des médias proches du front, coïncident avec la dynamique politique et diplomatique que connaît la question du Sahara marocain. Elles révèlent la profondeur de la crise interne du Polisario : désorientation stratégique, perte de repères et reconnaissance implicite du succès du Maroc dans la défense de son intégrité territoriale, sur les plans politique, diplomatique et stratégique.
Le ton adopté par Bachir Sayed semble moins relever d’une analyse politique que d’un règlement de comptes interne. Tout en reconnaissant les mutations stratégiques internationales et régionales qui ont donné au Maroc un avantage décisif, il minimise ces transformations au profit d’une autocritique centrée sur la gestion interne du conflit.
Selon lui, la direction du Polisario s’est enlisée dans les erreurs, incapable d’adapter son action à un contexte mondial en pleine évolution — y compris du côté algérien. L’homme rappelle d’ailleurs que l’Algérie a refusé de livrer des armes au Polisario et qu’elle n’est plus disposée à le soutenir militairement à ce stade, même si par ailleurs il dénonce les éléments du Polisario qu’il qualifie de « criminels » et de « loups mercenaires » qui s’activent à l’intérieur du Polisario « pour saper la confiance dans la relation algéro-sahraouie. »
Le temps de l’aveu : la diplomatie marocaine triomphe
Cette prise de position peut se lire comme un aveu clair : la stratégie du Polisario est en échec. Face à une diplomatie marocaine proactive, rationnelle et structurée, le mouvement séparatiste s’enlise dans l’attente, l’immobilisme et la confusion. Bachir Sayed dresse un portrait accablant d’une direction sans cap, enfermée dans le silence et la dépendance, tandis que le Maroc, lui, engrange les fruits d’une action diplomatique soutenue, cohérente et stratégique.
À l’inverse, la « cause » du Polisario se retrouve isolée, abandonnée par la communauté internationale et même par son principal allié, l’Algérie, désormais soucieuse de réduire le coût politique et économique de son soutien traditionnel.
La fin d’une illusion : le monde tourne la page
L’aveu implicite du responsable du Polisario intervient dans un contexte où le paradigme international a changé. L’option du référendum d’autodétermination n’est plus envisagée comme une solution réaliste, y compris par les partenaires historiques du Polisario.
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a récemment reconnu que « les conditions ont changé » et que l’autonomie constitue « une forme de libre détermination », ajoutant qu’il n’est plus possible de s’en tenir à une seule lecture du droit international. Ces propos, interprétés à Alger comme un signal, traduisent l’imminence d’un tournant diplomatique : même la Russie, longtemps perçue comme un soutien, semble prête à revoir sa position face à l’évolution du contexte mondial.
Options militaires et réalité stratégique
Les décideurs devront sans doute lire les options qui restent au front telles que les conçoit Bachir Sayed, lorsqu’il propose une théorie de l’action à la manière révolutionnaire et militaire. La décroissance des appuis extérieurs incite Bachir à glorifier les propres capacités de son ‘’peuple sahraoui’. Il reste toutefois à interroger leur faisabilité et leur pertinence à la lumière de la supériorité militaire marocaine, des conditions internationales et régionales, et aussi de la réalité interne du front.
Il est vrai que ses écrits contiennent beaucoup de développements sur la place du Sahara dans le conflit stratégique au Maghreb et dans la zone sahélo-soudanaise, mais ils ne disent rien sur les moyens concrets de mener ce combat face à l’avancée marocaine généralisée sur tous les plans, à l’immobilisme et à la désorientation du Polisario, et à son incapacité patente à s’adapter aux bouleversements internationaux et régionaux ou à les instrumentaliser à son avantage explicitement et expressément admise par lui-même dans son écrit.
La lecture essentielle : disséquer la réalité du « nous »
Néanmoins, toutes ces analyses ont de l’intérêt, mais la lecture la plus utile est celle qui met à nu la réalité intérieure du Polisario — sa structure interne, le rôle de sa direction, sa relation avec le protecteur stratégique (l’Algérie), le soutien militaire (la Syrie) et les appuis internationaux (la Russie). Un échec sur tous les fronts
Il y a eu un échec à traduire l’option militaire en résultats tangibles depuis la dénonciation unilatérale du cessez-le feu dans la foulée de l’échec de l’opération Guergarate, une déconvenue générale quant à la consolidation de la présence dans les provinces du Sud, et un flou persistant, un mutisme et des hésitations quant au respect des lignes rouges. De même qu’il admet que dans les villes récupérées du Sahara, ce qu’il appelle la ‘’direction locale’’ est incapable à la fois physiquement, intellectuellement et sur le plan culturel et expérientiel. La direction centrale ne se porte guère mieux. Elle est, dit-il défaillante autour de laquelle gravitent des flatteurs et flagorneurs intéressés, une érosion des convictions et une croissance du doute sur la possibilité de gagner la cause, un profond mécontentement social et une colère contre la direction en raison de sa corruption et de sa faiblesse opérationnelle — autant de signes que le mouvement a perdu à la fois sa stature et son contrôle, et que l’angoisse et le manque de discipline sont devenus l’état dominant.
La question que l’on n’ose pas poser
Ce tableau, qui dévoile de manière claire et détaillée la situation des séquestré dans les camps de Tindouf, pose une question profonde que Bachir Sayed n’a pas eu le courage de formuler avec précision. Il s’est contenté d’affirmer que, quelles que soient l’importance et la nature des facteurs externes, ils ne sont pas décisifs, et que l’essentiel réside dans la situation interne du front. Mais qu’est-ce qui a conduit cette formation politique à ce déclin alarmant ? Est-ce le changement de position de la communauté internationale et régionale ? Le dynamisme marocain sur tous les fronts, et la qualité de sa diplomatie à tirer parti des transformations internationales et régionales ? La perte d’un allié, d’un protecteur et d’un soutien ? Ou s’agit-il de la fin d’une ère — d’un instrument hors service que l’Algérie a utilisé, et qu’il est désormais temps pour ceux qui en ont profité de sacrifier, dans un jeu qui a servi des intérêts contraires aux intérêts vitaux du Maroc ?
Accusations et mise en cause de la direction
Bachir Sayed a renvoyé la balle dans le camp de la direction, l’a couverte de reproches et l’a accusée de lâcheté et de refus d’assumer sa responsabilité « militante et révolutionnaire » en n’adoptant pas l’option militaire et en ne préservant pas les « lignes rouges ». Mais il n’a pas posé la question du véritable artisan — celui qui a créé le front du Polisario, qui lui a forgé ses principes, qui a tracé ses lignes rouges et défini ses choix politiques et diplomatiques. Même qu’il a dénoncé ceux qui sapent la confiance en cet ‘’allié indéfectible’’ qu’il essaye ainsi de courtiser.
Le piège du « romantisme révolutionnaire »
L’expérience des mouvements qui croient à l’illusion révolutionnaire montre que certains de leurs cadres, qui se prétendent garants des principes et défenseurs des lignes rouges, oublient l’environnement dans lequel ils évoluent et l’espace réel dont ils disposent pour agir. Ils appellent à s’inspirer de la tactique des Brigades Izz al-Din al-Qassam — creuser des tunnels et mener des opérations militaires urbaines — pour atteindre un objectif d’épuisement. Mais même en suivant la logique de comparaison erronée de Bachir Sayed entre le Maroc et l’occupation israélienne, sur quel terrain le Polisario pourrait-il s’engager pour reproduire le modèle du Hamas dans le Sahara ? Dispose-t-il de l’autonomie décisionnelle nécessaire ? Qui lui fournirait les ressources humaines pour constituer un « bras armé » de type « bataillons » ? N’a-t-il, pas encore compris que même aux moments où le soutien du camp socialiste, pays de l’est, Cuba et l’Angola compris était à son paroxysme, lui fournissant un intense soutien diplomatique, financier, le dotant d’encadrement et d’armement le plus sophistiqué au plus fort de la guerre froide, les Forces Armées Royales ont réussi à le contenir puis à le réduire à l’escarmouche. La preuve la plus éclatante de son échec est d’ailleurs la manière militairement magistrale par laquelle le Maroc a déjoué l’occupation en 1979 de Oued Eddahab suite à l’accord avec Nouakchott parrainé par Alger.
Une population interne muselée
La population des camps est, par ailleurs, en colère contre la direction ; elle est rétive et hostile au point de l’empêcher de décider de son propre sort, et même de s’exprimer librement devant les médias ou les organisations internationales. Qui, dès lors, mettrait à sa disposition les moyens d’exécution de ce qu’il essaye de vendre comme plan révolutionnaire ? En s’adressant à l’Algérie, Bachir Sayed envoie un message limpide, comme pour dire « tu sais de qui je parle » : il appelle au refus de participer à toute réunion dont le Polisario n’aurait pas été informé des enjeux et de l’ordre du jour, et au boycott de toute rencontre où l’autonomie serait la base des discussions.
Ce que Bachir Sayed doit entendre, c’est que le Polisario a perdu la partie décisive parce que le Maroc détient la légitimité du droit et s’est mobilisé — avec tous ses moyens — pour défendre ce droit. Le Maroc n’a pas attendu que les conditions internationales et régionales lui rendent justice : patiemment, en n’en refusant pas le prix, humain et économique, il a contribué à façonner ces conditions. Et il y a une différence considérable entre ceux qui ont placé leur confiance dans une direction sage, qui défend avec combativité l’unité territoriale, et ceux qui ont vendu leurs utopies de jeunesse à un asservisseur qui a instrumentalisé leur chimériques pour ne servir que ses propres ambitions.