Crise de la ligne politique des islamistes en Tunisie et au Maroc

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Saâdeddine El Othmani en visite chez son frère tunisien Rached Ghannouchi

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Deux mémorandums ont été adressés la semaine dernière à deux directions des islamistes au Maroc et en Tunisie. Le premier, destiné au PJD marocain, réclame la tenue d’un congrès extraordinaire pour la critique et l’évaluation de l’expérience en cours de ce parti ; le second, à l’attention du mouvement Annahda tunisien, revendique l’alternance sur la direction du parti pour en corriger le parcours.  

Les deux mémorandums ont en commun l’exigence de la réévaluation des expériences politiques actuelles dans les deux pays imputant aux directions les trébuchements et les échecs de leur gestion.  

Le mémorandum de la jeunesse du PJD, qui estime que la supervision des prochaines élections par l’actuelle direction consacrerait inéluctablement la régression de la popularité du parti, a opté pour la tenue d’un congrès extraordinaire. Il considère ainsi qu’un changement rapide des responsables du parti est de nature à éviter ce scénario.

En Tunisie, les cent dirigeants signataires du mémorandum ont préféré solliciter l’acceptation de l’alternance par la direction, solution qui préserverait à leurs yeux sa dignité.

Ces deux démarches envoient un même signal politique.  Elles n’en sont pas moins fondamentalement différentes l’une de l’autre. 

Dans le cas marocain, la question de l’alternance sur la direction du parti a été tranchée par le règlement intérieur qui limite à deux mandats la responsabilité aux postes de commande. Faut-il le rappeler, mais lorsque leur modification a été proposée pour permettre à Abdalilah Benkirane de briguer un troisième mandat, ni ce dernier ne l’a adoptée ou soutenue, ni la logique démocratique ne l’a permise. On a même vu l’ancien secrétaire général faciliter la transition au sein du parti et œuvrer à la consolidation de son unité suite à la crise interne que le parti a traversée. 

Dans le cas tunisien, Rached Ghannouchi s’est cramponné à l’idée de l’immuabilité du chef sous prétexte que l’alternance nuirait à l’organisation et menacerait sa cohésion. 

Les différences entre les deux démarches s’étendent à deux autres éléments d’importance ; la nature des protestataires et la réaction des responsables du parti aux mémorandums.

 Si en Tunisie ce sont des membres de la direction d’Annahda qui se trouvent à l’origine de la fronde, au Maroc, l’initiative de la contestation émane de jeunes qui ne figurent pas dans la hiérarchie du parti. Et alors que leadership d’Annahda a réagi par le rejet obstiné du mémorandum, au PJD on a réservé un accueil serein à l’initiative de sa jeunesse, son conseil national n’ayant pas hésité dans la foulée à la louer, confiant l’une de ses commissions le soin d’en débattre. 

Cees différences d’attitude démarquent les islamistes marocains qui ont fait montre de plus de maturité démocratique, alors que la direction du mouvement d’Annahda tunisien est tombée dans la contradiction avec son acception affichée de la démocratie et de la transformation de l’Islam politique en Islam démocratique. Ce qui ne vaut pas dire que sur le fond, les deux mémorandums mettent à nu l’incapacité de ces deux expériences islamistes à consolider les acquis démocratiques du printemps arabe.

En Tunisie, Annahda s’est fourvoyé dans un dédale de consensus et de concessions douloureuses et, hormis le gouvernement de la troïka, dans des alliances loin des forces démocratiques. Le parti de Rachad Ghannouchi s’est retrouvé ainsi en dehors du carré gouvernemental et contraint au soutien d’un gouvernement de technocrates appuyé par le président.

 Au Maroc, les islamistes égarés dans l’expectative se sont contentés d’accompagner les initiatives de l’Etat pour se retrouver à la fin confrontés à l’alliance de quatre partis gouvernementaux qui a présenté un projet de modification des lois électorales tendant à ne permettre au PJD de n’obtenir, au mieux, qu’un siège par circonscription de telle manière qu’il ne puisse plus occuper le devant de la scène politique. 

Par le passé, Rached Ghannouchi  convainquait ses partisans en affirmant que les concessions avaient pour but de favoriser le consensus et consolider la démocratie. Mais, aujourd’hui, et notamment après le gouvernement de Hichem Mechichi, il n’est plus possible d’invoquer l’entente ou encore la démocratie, Annahda étant désormais en dehors du jeu. 

Pour sa part, la direction du PJD tentait de rassembler sa base en arguant que rien n’a changé par rapport à l’ancien leadership et que la ligne réformatrice était toujours de rigueur. Elle en veut pour preuve que les adversaires sont conscients de la force du parti qui va encore dominer le prochain scrutin et que seuls ses propres militants propagent l’idée de sa régression. A contrario, les fuites, organisées par un des dirigeants, de l’idée de la réduction du volume des candidatures pour éviter la confrontation avec l’Etat, sont perçues par la base du parti comme un aveu de faiblesse que vient corroborer la présentation par une alliance de partis gouvernementaux d’un projet de modification de la loi électorale au seul but de contenir la représentativité du PJD. L’un dans l’autre, ils signent la fin de la direction du gouvernement par le parti et étayent la responsabilité des dirigeants et de leur gestion dans cette déplorable situation. Dès lors, la solution ne peut être que dans le changement de la direction. 

Ainsi, en dépit des différences dans les démarche des islamistes marocains et tunisiens sur le modus operandi des changements, ils convergent tous sur l’existence d’une crise de la ligne politique des deux formations, qui ne peut trouver sa résolution que dans le changement, par les voies statutaires, de leurs directions respectives. 

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