Expulsion des Marocains d’Algérie en 1975 : Le Cimea plaide pour une réparation multiforme, conforme aux standards internationaux

Expulsion des Marocains d’Algérie en 1975 : Le Cimea plaide pour une réparation multiforme, conforme aux standards internationaux

Le président du CIMEA75, Mohamed Cherfaoui et, à sa droite, Abderrazak Hannouchi, vice-président du Collectif

1
Partager :

Cinquante ans après l’expulsion collective et arbitraire de dizaines de milliers de Marocains d’Algérie, la mémoire de ce drame humain reste vive, mais encore largement absente des politiques officielles de reconnaissance. De nouvelles archives mises au jour à Genève et une étude juridique inédite réactivent aujourd’hui le débat sur la responsabilité de l’État algérien et la nécessité d’une réparation, ont été présentées par Le Collectif international de soutien aux familles d'origine marocaine expulsées d'Algérie en 1975 (CIMEA75)

Un demi-siècle après, une blessure encore ouverte

Le 8 décembre 1975, en plein contexte de tensions régionales après la Marche Verte, le régime algérien dirigé par Houari Boumédiène procéda à une expulsion massive de familles marocaines. Ces citoyens, parfois installés depuis plusieurs générations, furent contraints de quitter précipitamment leur foyer. Couples mixtes séparés, enfants arrachés à l’école, biens confisqués : les violations furent massives et brutales. Ramenés aux frontières marocaines, beaucoup furent accueillis dans des camps improvisés à Oujda, Nador et Figuig, en plein hiver rigoureux.

Cinquante ans plus tard, cette mémoire douloureuse reste marginalisée. Aucune reconnaissance officielle n’est intervenue du côté algérien, alors que la société civile marocaine et internationale continue de porter ce combat.

Des archives inédites au service de la vérité

Le Collectif international de soutien aux familles marocaines expulsées d’Algérie en 1975 (Cimea 75) vient de publier un rapport fondé sur des archives inédites de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR). Télégrammes, rapports de mission, correspondances diplomatiques et données logistiques révèlent l’ampleur de la tragédie et la mobilisation humanitaire internationale qu’elle suscita.

Près de 45 000 personnes furent recensées en 1976, dont 64 % concentrées à Oujda. Plus de vingt sociétés nationales de la Croix-Rouge – de la Suisse au Canada en passant par la Turquie et l’Égypte – se mobilisèrent pour soutenir les expulsés. À ces sources s’ajoutent des témoignages, des articles de presse de l’époque et des créations culturelles, comme le film « La tragédie des quarante mille » d’Ahmed Kacem, qui alimentent un récit collectif encore trop peu connu.

Une tragédie humaine et sociale

Les témoignages rappellent la violence de cette expulsion : femmes enceintes accouchant à la frontière, malades et personnes âgées abandonnés sans soins, résistants marocains ayant contribué à la libération de l’Algérie traités comme des indésirables. Les camps improvisés, faits de tentes fragiles, abritèrent des milliers de familles dans le froid, la promiscuité et l’incertitude.

Malgré la souffrance, la solidarité locale joua un rôle crucial : habitants d’Oujda ou de Figuig apportèrent vivres, couvertures et soutien moral aux expulsés. Mais des mois plus tard, en 1976, beaucoup vivaient encore dans ces conditions précaires, preuve de la persistance des besoins humanitaires.

Une étude juridique accablante

Avec l’appui du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), le Cimea a produit une étude juridique intitulée « Mémoire contre l’oubli », qui qualifie l’expulsion comme une violation manifeste du droit international et du droit interne algérien.

L’ordonnance algérienne n° 66-211 de 1966 imposait un traitement individuel de toute expulsion, ainsi qu’une notification motivée. Or, en décembre 1975, l’opération fut collective, rapide et brutale, privant les expulsés de tout recours légal. Elle constitua également une violation des accords bilatéraux de 1963 et 1969 entre le Maroc et l’Algérie, qui garantissaient aux ressortissants des deux pays des droits réciproques de séjour et de propriété.

La spoliation des biens – maisons, terres, commerces – aggrave encore la violation : les expulsés n’eurent jamais la possibilité de contester la confiscation ni de réclamer réparation.

La responsabilité internationale de l’État algérien

Au regard du droit international, l’expulsion massive et arbitraire de 1975 est qualifiée d’acte illicite engageant la responsabilité de l’État algérien. Elle viole plusieurs principes fondamentaux, dont le droit à la propriété, à la famille, à un recours effectif et à la dignité humaine.

L’étude propose deux voies principales de recours pour les victimes et leurs descendants : le dépôt de plaintes individuelles auprès du Comité des droits de l’Homme de l’ONU et des communications auprès du Conseil des droits de l’Homme.

Quelles réparations possibles ?

Le Cimea plaide pour une réparation multiforme, conforme aux standards internationaux. Elle inclurait :

* la restitution ou l’indemnisation des biens confisqués ;

* la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État algérien ;

* des mesures symboliques de mémoire (commémorations, archives, musées) ;

* des garanties de non-répétition, pour éviter de nouvelles expulsions collectives.

Il s’agit de répondre à une exigence de justice mais aussi de réconciliation régionale, en restaurant la dignité de milliers de familles.

Une mémoire à transmettre

Au-delà de la réparation, l’objectif est de préserver cette mémoire et de la transmettre aux générations futures. En décembre 2023, le Cimea a déposé près de 2 000 dossiers individuels de victimes aux Archives du Maroc, créant ainsi un premier fonds commémoratif structuré.

À travers cette démarche, l’organisation veut ouvrir un espace de recherche, d’enquête journalistique et de création artistique pour sortir cette tragédie de l’oubli. La reconnaissance, estime-t-elle, est une étape indispensable pour consolider la mémoire collective et renforcer la solidarité maghrébine.

Pour la vérité et la justice

Cinquante ans après, le combat pour la reconnaissance de l’expulsion de 1975 reste d’actualité. Ce drame, qui a marqué des dizaines de milliers de familles, ne peut rester confiné aux marges de l’histoire officielle. Il interpelle directement les États, mais aussi les sociétés civiles du Maroc et de l’Algérie, autour de valeurs communes : la vérité, la dignité et la justice.

Le rapport et l’étude publiés aujourd’hui rappellent que cette mémoire n’est pas seulement une affaire du passé. Elle concerne l’avenir des relations entre les deux pays et la construction d’un espace maghrébin fondé sur le respect mutuel et la solidarité.

lire aussi