Politique
Face à la Gen Z, le renouvellement forcé des élites, une révolution silencieuse dans la vie politique marocaine – Par Bilal Talidi
L’ouverture offerte aux jeunes candidats indépendants apparaît comme un pari risqué mais stratégique. Elle pourrait contribuer à renouveler le paysage politique, à condition que cette dynamique échappe aux manipulations et serve véritablement à revitaliser la démocratie
À travers le nouveau projet de loi organique relatif à la Chambre des représentants, récemment approuvé par le Conseil des ministres, le Maroc amorce une mutation profonde de son système politique. Bilal Talidi analyse comment en ouvrant la voie à la candidature indépendante des jeunes et en leur garantissant un soutien public inédit, l’État ne se contente pas de moderniser les règles électorales : il engage une véritable refondation d’un champ partisan incapable de se renouveler

Bilal Talidi
Un projet de loi qui bouscule les équilibres établis
Avec la présentation du projet de loi organique relatif à la Chambre des représentants, récemment approuvé par le Conseil des ministres, un débat intense s’est ouvert autour des motivations du législateur. Le texte permet en effet aux jeunes de se porter candidats aux élections législatives de manière indépendante, sans passer par les partis politiques, tout en bénéficiant d’un financement public couvrant jusqu’aux trois quarts des dépenses de campagne.
Les courants de gauche, rejoints sur ce point par le Parti de la Justice et du Développement (PJD), y voient une stratégie destinée à affaiblir les partis et à réduire leur rôle constitutionnel d’encadrement et de formation politique des citoyens. Selon eux, cette mesure traduit une volonté d’externaliser la vie politique hors de son cadre institutionnel naturel. D’autres, au contraire, y perçoivent une réponse à la pression exercée par la jeunesse de la « génération Z » et une tentative d’intégrer ses aspirations au processus politique, en favorisant le renouvellement et le rajeunissement des élites.
Entre défiance envers les partis et volonté de régénération
Difficile, pour l’heure, de déterminer avec certitude l’arrière-plan véritable de cette initiative. Depuis le lancement du dialogue entre le ministère de l’Intérieur et les formations politiques sur le calendrier électoral, le département a laissé entrevoir sa volonté de barrer la route aux « barons » des élections — ces professionnels de la politique accusés d’en tirer profit par la corruption ou la manipulation des intérêts publics.
Le ministère a refusé de rétablir la liste nationale réservée aux jeunes, préférant étendre celle dédiée aux femmes, à condition que le nombre total de sièges parlementaires ne soit pas augmenté. Pour les autorités, le contexte politique actuel ne permettait pas d’envoyer un signal pouvant être interprété comme un retour aux formes de « rente partisane » électorale.
Certaines formations ont été surprises par les dispositions du projet de loi. Elles s’étonnent que l’Intérieur rejette l’idée d’une liste des jeunes tout en ouvrant la voie à des candidatures indépendantes portées par eux, assorties d’un financement public généreux et de conditions assouplies pour la collecte des signatures nécessaires à la candidature. Selon ces partis, il aurait été plus logique d’encourager l’intégration des jeunes dans les structures partisanes existantes et d’inciter les partis à leur accorder davantage d’investitures, conformément à la Constitution qui fait d’eux le cadre naturel de la formation politique et de l’encadrement citoyen.
La stratégie de l’État : couper avec les barons électoraux
Depuis le début du dialogue entre l’Intérieur et les partis, un malentendu s’est installé sur le sens réel du message de l’État. Lorsque le ministère appelait les partis à coopérer pour tourner la page des « barons » et des « professionnels » de l’électoralisme, certains y voyaient une simple réaction à la série de procès en cours contre des élus poursuivis pour corruption ou détournement de fonds publics.
Mais d’autres ont compris que l’enjeu allait bien au-delà : le ministère redoutait l’influence croissante de ces figures locales sur la décision administrative. Ces notables, en tissant d’importants réseaux clientélistes, avaient fini par pénétrer profondément la structure de l’administration territoriale. Certaines formations ont accepté de suivre la logique du ministère, voyant en ces barons une menace électorale directe pour elles-mêmes, tandis que d’autres restaient plus réservées, craignant les implications juridiques et politiques d’un tel nettoyage.
Un texte rigoureux pour moraliser la vie publique
Au final, le projet de loi organique sur la Chambre des représentants a confirmé la fermeté de l’État à l’égard de ces pratiques. Le texte élargit la liste des personnes interdites de candidature : sont désormais exclus ceux qui ont fait l’objet d’une condamnation définitive entraînant leur révocation d’un mandat électif, ceux condamnés à une peine d’emprisonnement — qu’elle soit ferme ou avec sursis —, ainsi que les personnes arrêtées en flagrant délit de « crime ou de délit » visé par l’article 7 de la loi n°57.11 relative aux listes électorales, aux référendums et à l’usage des médias audiovisuels publics pendant les campagnes.
La loi étend cette exclusion aux personnes condamnées en appel, voire en première instance, pour crime. Cette sévérité témoigne d’une volonté claire de moraliser la vie politique et d’assainir la représentation nationale.
Une stratégie de rupture générationnelle
Dans ce contexte, l’ouverture offerte aux jeunes candidats indépendants apparaît comme un pari risqué mais stratégique. Elle pourrait contribuer à renouveler le paysage politique, à condition que cette dynamique échappe aux manipulations et serve véritablement à revitaliser la démocratie. Reste à savoir si ce « volcan de la jeunesse » saura ébranler la vieille structure politique sans se laisser instrumentaliser par elle.
Le nouveau texte, en plus des dispositions encourageant la candidature des jeunes avec ou sans investiture partisane, révèle que l’intention profonde de l’État va bien au-delà d’une simple ouverture symbolique. Elle vise à renouveler les élites politiques, voire à les remplacer de manière générationnelle — par la loi. L’expérience des listes nationales de jeunes ou l’encouragement ponctuel des partis à investir leurs cadets ne suffisent plus à opérer cette transformation.
Dans les faits, la plupart des partis n’ont jamais fait de la jeunesse un levier stratégique : ils l’ont cantonnée à un rôle d’appoint, comme aile militante parallèle, variable selon les formations et leur culture interne. L’objectif du pouvoir n’est donc pas seulement de meubler le Parlement d’une présence jeune en complément des listes féminines régionales, mais de réorienter l’ensemble du champ politique vers une nouvelle phase du processus de transition démocratique au Maroc.
Des partis pris dans un étau
En apparence, cette réforme place les partis devant un véritable dilemme structurel. Deux options s’offrent à eux, toutes deux coûteuses. La première consiste à renoncer à la logique du « secteur jeunesse parallèle » et à opérer un rajeunissement radical de leurs candidats. La seconde, plus tactique, serait de pousser certains de leurs jeunes militants à se présenter en indépendants, pour maximiser leur présence parlementaire sans rompre ouvertement avec la ligne du parti.
Ces deux stratégies — pourtant pragmatiques — s’inscrivent en réalité dans la logique d’un renouvellement imposé par l’État. Elles exposent les partis à une double pression : interne, car les directions devront gérer des tensions accrues autour des investitures ; externe, car la montée des candidatures indépendantes jeunes risque d’échapper à leur contrôle.
Jadis, les formations pouvaient se contenter de la liste nationale pour apaiser les frustrations et ménager les équilibres internes. Aujourd’hui, cette soupape disparaît. Pour s’adapter, les états-majors devront soit ouvrir davantage leurs listes locales aux jeunes, au risque de fragiliser la cohésion interne, soit instrumentaliser la loi en soutenant discrètement certaines candidatures indépendantes — ce qui pose à son tour le défi du contrôle et de la loyauté des futurs élus.
L’autorité partisane en question
Ainsi, qu’elles choisissent de jouer le jeu du rajeunissement ou d’en détourner les effets, les directions partisanes se trouvent face à un même problème : la perte progressive de leur pouvoir centralisé sur leurs représentants. Cette menace explique leur résistance au projet de loi, qu’elles perçoivent comme une tentative de marginalisation institutionnelle et de dévalorisation de leur rôle constitutionnel d’encadrement.
Leur crainte n’est pas seulement organisationnelle. Elle est aussi politique et symbolique : si les jeunes indépendants parviennent à séduire l’électorat avec un discours antipartis, dénonçant la corruption, le clientélisme, le népotisme et l’inefficacité du système, les formations traditionnelles pourraient se retrouver dans la position d’un ancien régime contesté par sa propre relève.
Une nouvelle génération politique en marche
Le véritable séisme pourrait venir de cette nouvelle génération de candidats, portés par un langage et des outils de communication radicalement différents. En misant sur les réseaux sociaux, les plateformes numériques et des codes d’expression en phase avec la culture de leur génération, ces jeunes pousseront au déplacement du centre de gravité de la vie politique.
Ils feront campagne sous des slogans dénonçant la corruption et le népotisme, promettant de « rendre la politique aux citoyens ». Face à eux, les partis seront contraints de repenser leurs stratégies, sans pouvoir anticiper l’humeur de l’électorat. Dans un tel contexte, dresser une carte électorale devient hasardeux, voire impossible.
La voie du réalisme politique
Pour autant, les partis sont condamnés à un sursaut d’intelligence politique sous peine, dans le cas contraire, de dépérir encore plus. Le mouvement engagé par l’État est irréversible : un renouvellement forcé des élites est en marche. Y résister ne mènerait qu’à l’isolement. Le choix stratégique est donc de s’adapter avec pragmatisme, en intégrant le plus grand nombre possible de jeunes dans leurs structures, en rénovant leurs organes, leurs modes de cooptation et de communication ainsi que leurs visions politiques.
Autrement dit, il leur faut rompre avec la culture hiérarchique, népotique et paternaliste qui continue de considérer la jeunesse comme un simple « secteur annexe » juste pour gratifier les fidèles et les plus proches. L’enjeu dépasse la question du recrutement : il s’agit de refonder la relation entre générations politiques, pour que la relève ne soit plus subie, mais assumée comme un signe de maturité démocratique.
Les incompatibilités fixées par la loi
Le texte précise enfin que la fonction de député est incompatible avec la présidence d’un conseil régional. Elle l’est également avec la présidence de plus d’un organe élu, qu’il s’agisse d’un conseil préfectoral, communal, d’arrondissement, d’une union intercommunale ou d’une chambre professionnelle.
Ces dispositions visent à éviter la concentration des mandats et à renforcer la transparence et la spécialisation des fonctions électives — un autre volet de la même stratégie de moralisation et de rajeunissement de la vie publique.