LA DECONNEXION STRUCTURELLE DES CENTRES RURAUX AVEC LES VOCATIONS ET POTENTIALITES DES TERRITOIRES – PAR MOHAMED MOHATTANE

LA DECONNEXION STRUCTURELLE DES CENTRES RURAUX AVEC LES VOCATIONS ET POTENTIALITES DES TERRITOIRES – PAR MOHAMED MOHATTANE

En tant qu’espaces complexes dans leurs structures territoriales, sociales et économiques, les petits centres urbains ruraux ont connu une extension souvent accélérée sans que cette croissance ne soit accompagnée d’un décollage économique et social approprié capable d’atténuer les contraintes qui s’opposent à un réel développement territorial et pour briser les cercles vicieux du sous-développement que vivent les populations locales dans les petits centres ruraux

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Le discours du Roi Mohammed VI devant le Parlement, en octobre 2025, est revenu avec force sur une fracture profonde : celle qui sépare les centres ruraux émergents des dynamiques territoriales dont ils devraient être le moteur. Mohamed Mohattane, universitaire, ancien secrétaire d’Etat au développement rural, souligne qu’en pointant cette déconnexion structurelle, le Souverain a replacé la question du développement rural au cœur du débat national, rappelant que la justice sociale et territoriale n’est ni un slogan ni une simple priorité conjoncturelle, mais une orientation stratégique permanente. Derrière l’appel royal à une nouvelle génération de programmes de développement se cache un diagnostic lucide : sans planification concertée, sans gouvernance locale solide et sans financement adapté, les centres ruraux demeureront des espaces à la marge du Maroc émergent, piégés entre urbanisation anarchique et pauvreté persistante.

Mohamed Mohattane

Un paradoxe sur lequel Sa Majesté le Roi Mohammed VI a insisté dans son discours au Parlement à l'occasion de l’ouverture de la session d’octobre 2025 :  Tout en rappelant à la fois son appel dans le dernier Discours du Trône pour  accélérer la marche du Maroc émergent et lancer une nouvelle génération de programmes de développement territorial, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a précisé dans ce discours que le diptyque "justice sociale et lutte contre les inégalités territoriales" est loin d’être un slogan creux, ou une priorité conjoncturelle dont l’importance pourrait décliner au gré des circonstances, mais plutôt comme une orientation stratégique qui requiert l’engagement de tous les acteurs, ainsi qu’un enjeu crucial qui doit imprégner les différentes politiques de développement.

Outre les Directives contenues dans le Discours du Trône 2025 à propos du développement territorial, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a invité les Parlementaires et toutes les autres forces vives de la Nation à mettre l’accent sur les points stratégiques suivants :

  • accorder un intérêt particulier aux régions en situation de très grande précarité, notamment les zones montagneuses et les oasis, en tenant compte de leurs spécificités et de la nature de leurs besoins. Parce que dans Sa vision royale, Sa Majesté le Roi Mohammed VI considère que le développement territorial harmonieux et durable ne saurait être réalisé sans une complémentarité et une solidarité effective nationale entre les différentes zones et les diverses régions ;
  • étendre le Programme National pour le Développement des Centres Ruraux Emergents, en tant que levier adapté pour la gestion de l’urbanisation en milieu rural et pour la réduction de ses impacts négatifs. Parce qu’aux yeux du Monarque, ces centres émergents sont susceptibles de devenir un maillon vertueux et efficace dans la dynamique visant à fournir aux citoyens en milieu rural des services administratifs, sociaux et économiques de proximité.
  1. Objectifs du Programme National pour le Développement des Centres Ruraux émergents

Au Maroc, l’expérience des centres émergents est ancienne et remonte à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Cette stratégie est conçue pour alléger les problèmes qu’ont connus les zones périurbaines et les douars évolués en centres et petits villages. Mais faute d’une planification concertée à l’avance métrisant les caractéristiques socio-économiques et culturelles des populations vivant dans ces centres, ces expériences n’ont pas pu répondre aux objectifs fixés et les résultats obtenus sont restés faibles, sinon insignifiants par rapport aux moyens mobilisés

Les centres émergents font référence à des centres ruraux qui connaissent un développement et une croissance urbaine, souvent dans le cadre de projets d'aménagement du territoire visant à désengorger les grandes villes. Ces centres visent à attirer les investissements, à dynamiser l'économie locale, à lutter contre l'exode rural, et à promouvoir un développement durable, et donc à desserrer le garrot de l’exode rural qui étrangle les chefs-lieux des provinces et des préfectures et les grandes villes du « Maroc utile ».

Parmi les critères retenus pour qualifier ces centres en tant que centres urbains, il y a la démographie, les activités, le niveau d’équipement (disponibilité des services de base notamment dispensaires, route, poste, bain public, école,…,), les taux de développement humain, la position géographique et la proximité des réseaux routiers et des agglomérations. Ces critères leur permettant d’évoluer vers l’urbanisation, en offrant aux habitants les prestations administratives et sociales nécessaires. Historiquement ce sont des douars ayant enregistré une dynamique sociale moyennant l’existence d’un minimum d’équipement en infrastructures de base (santé, éducation, moyens de communication,..).

  1. Bilan rétrospectif du Programme

Il se trouve que malgré les efforts et contrairement aux résultats escomptés, les centres émergents n’ont pas pu engendrer un développement économique et social équilibré du territoire et pour briser le cercle vicieux de la déconnexion de ces petits centres ruraux avec leurs zones d’influence territoriale. Parce que ces centres sont confrontés à des défis majeurs et à des contraintes structurelles profondes qui se traduisent principalement par :

- La prévalence de l’habitat anarchique et des bidonvilles, en parallèle avec l’exode rural et la croissance démographique des ruraux au sein de ces centres. Cela déclenche des problèmes de pauvreté, de marginalisation, de délinquance en milieu rural, d’abandon scolaire, de suicide, de criminalité et de sécurité des populations ;

- La détérioration du paysage urbain et urbanistique en milieu rural, car ils ont été construits généralement sans plan d’aménagement approprié. En effet, face aux rythmes accélérés d’urbanisation, les centres ruraux émergents ou en déclin ne disposent pas dans leur majorité de plan d’aménagement approprié, ce qui conduit vers une croissance spatiale anarchique des habitats ;

- La complexité et multitude des régimes fonciers existant dans ces centres;

- la réglementation de l’habitat en milieu rural avec les mêmes normes, dispositions, taxes et frais d’enregistrement appliqués à Casablanca, Hoceima ou Agadir…;

- L’insuffisance des équipements et infrastructures de base, ainsi que le manque de services de proximité nécessaires pour assurer une vie décente en faveur des populations rurales. Les taux d’accès aux infrastructures de base restent relativement faibles notamment pour l’assainissement, l’eau potable, la santé, l’éducation ; autant de services publics de base indispensables pour améliorer les niveaux de développement territorial et le bien-être de la population dans les centres ruraux émergents ou en déclin;

- La vulnérabilité et la fragilité du système socio-économique (analphabétisme, chômage, manque d’activités rattachées à l’agriculture et l’élevage, comme l’artisanat rural, l’écotourisme ...). Ces centres sont caractérisés par une faible diversification économique, souvent centrés sur quelques activités de commerce, sur le souk hebdomadaire pour exercer quelques activités de services d’un tertiaire inférieur, notamment dans des gargotes de fortune en quelque sorte des bidonvilles en plastique dans l’enceinte des souks,  où les clients peuvent y déguster leur sobre repas en toute simplicité et convivialité, souvent assis à des tables partagées, dans des « restaurants populaires » sans sanitaires, ni robinet d’eau potable ;  ce qui laisse  imaginer tous les risques possibles d’insécurité sanitaire et d’insalubrité culinaire...

Certes dans le programme du gouvernement 2017-2021, les centres ruraux émergents figurent parmi les priorités fixées dans ce programme, mais force est de noter le manque d’une vision commune susceptible d’harmoniser et converger les interventions publiques au niveau de ces territoires, qui devrait être déclinée en actions concrètes dans les programmes de développement régionaux et les plans d’action communaux. De ce fait, l’émergence de ces centres d’une manière accélérée et non contrôlée interpelle aujourd’hui aussi bien les décideurs que les acteurs politiques. L’idée de création de ces centres au départ consistait à les considérer comme des vecteurs de développement en milieu rural notamment pour les zones proches des villes moyennes et grandes, mais il se trouve qu’ils font face aujourd’hui à de multiples contraintes.

En tant qu’espaces complexes dans leurs structures territoriales, sociales et économiques, les petits centres urbains ruraux  ont connu une extension souvent accélérée sans que cette croissance ne soit accompagnée d’un décollage économique et social approprié capable d’atténuer les contraintes qui s’opposent à un réel développement territorial et pour briser les cercles vicieux du sous-développement que vivent les populations locales dans les petits centres ruraux.

En fait ces petits centres semi-urbains en milieu rural sont gérés par les Collectivités Territoriales  Rurales dont les ressources humaines et budgétaires sont très limitées ; les budgets communaux proviennent en général et pour l’essentiel de la TVA, ce qui rend leur implication très faible en matière du développement socio-économique et de rayonnement des centres ruraux. A ceci, s’ajoute la faiblesse des ressources humaines et la compétence d’une grande partie des élus communaux pour la gestion des dossiers liés au management et à la planification stratégique de la Collectivité territoriale, à l’habitat plus particulièrement en ce qui concerne le suivi, l’octroi de permis et d’autorisations de construire et le contrôle permanent de ces dossiers. Ainsi, la gouvernance des centres ruraux émergents ou non émergents est à revoir de fond en comble, car ces centres ont besoin d’urgence d’une gestion concertée qui définit les rôles et arrête les responsabilités des élus de la Collectivité territoriale et de la province. Mais aussi ceux de la Région en tant que collectivité territoriale exerçant des compétences partagées avec l’Etat en matière de mise à niveau du monde rural et du développement des zones montagneuses et oasiennes.

Par ailleurs, l’émergence effective des centres ruraux exige la mobilisation des moyens financiers supplémentaires conséquents pour équiper ces centres en services sociaux de base ainsi qu’en matière de collecte, de traitement et d’évacuation des déchets liquides et solides, les équipements pour l’eau potable, dont le manque posent un réel problème de santé au sein de ces agglomérations et constituent un frein à l’émancipation sociale et le décollage économiques des centres ruraux.

Comme il est nécessaire de profiter d’atouts importants dont disposent certains centres ruraux pour déclencher réellement leur émergence. Il s’agit notamment de la proximité des grands axes routiers et autoroutiers, la proximité de grandes villes, disponibilités des ressources naturelles dans l’arrière-pays mais non ou mal exploitées (minières en termes d’exploitation de sables, de marbres,..., hydriques, forestières, pêches, agroforesterie, Plantes Aromatiques et Médicinales, élevage extensif dans les parcours collectifs, écotourisme, etc.). Autant d’avantages et potentialités qui habilitent les centres ruraux en général et les centres ruraux émergents en particulier  à évoluer vers des petits centres ruraux dynamiques capables d’offrir aux habitants les prestations administratives et sociales utiles et de créer des activités véritablement génératrices de revenus et d’emplois durables et effectifs.

Or, malgré que certains centres ruraux aient bénéficié de certains équipements et services publics et de quelques actions des politiques publiques, la plupart d’entre eux souffrent encore des insuffisances accrues en matière de développement économique, social et culturel, mais aussi de manque de réseau d’eau potable et de plan d’assainissement qui constitue un défi majeur pour le décollage socio-économique. En plus des difficultés ayant trait à l’assainissement, aux circuits de transport et la construction anarchique qui entravent leur développement, les centres ruraux restent pour la plupart les moins dotés en services et en investissements publics susceptibles d’assurer le bien-être des citoyens et enclencher une dynamique économique inclusive et durable en faveur des populations pour les retenir sur place.

Budgétiser des financements supplémentaires et conséquents pour réanimer les centres ruraux est une condition nécessaire pour réhabiliter le peu de bâtiments administratifs existants,  les souks, les abattoirs qui sont généralement dans un état catastrophiques comme si le Maroc faisait partie des Pays les Moins avancés…., les réseaux d’assainissement et d’eau potable, la voierie, l’éclairage public, la mise en place des stations d’épuration des eaux usées, des services publics de proximité, afin de faire jouer pleinement et effectivement aux centres ruraux leur rôle souhaitable dans la vie sociale et culturelle et pour le bien-être des citoyennes et citoyens ruraux du Maroc profond.

C’est la meilleure manière de rester fidèle aux messages du dernier discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI devant le Parlement. Sans doute l’un des plus singuliers et symboliquement des plus denses de son Règne. Un discours bref, clair, franc et courageux, au ton grave, au visage impénétrable. Et comme a dit l’autre, derrière cette sobriété Royale, il y a tout un séisme silencieux.  

 

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