Politique
La diplomatie sportive : nos réussites et ce qui nous attend - Par Bilal Talidi
Les chanteurs marocains Lartiste et Jaylann, accompagnés de la chanteuse béninoise Angélique Kidjo, se produisent lors de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) au stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, le 18 janvier 2026. (Photo : FRANCK FIFE / AFP)
Au-delà d’une simple compétition, la Coupe d’Afrique des Nations a révélé les enjeux réels de la diplomatie sportive marocaine. Bilal Talidi revient sur les manœuvres adverses et gestion politique des tensions, donnant au Royaume à mesurer à la fois l’ampleur de ses acquis et la nature des défis à venir sur le continent.

Bilal Taldi
Une stratégie mieux comprise par les adversaires
J’ai attendu que les esprits s’apaisent pour permettre un dialogue rationnel : ce qui s’est produit lors des phases finales de la Coupe d’Afrique n’était ni un incident passager ni un simple crash test de la dynamique sportive marocaine lancée depuis plus d’une décennie, notamment dans le football.
Disons-le clairement : la stratégie sportive adoptée par le Maroc a été mieux comprise par ses adversaires que par certaines élites culturelles, politiques et médiatiques nationales. Ils ont saisi que le sport, dans la vision stratégique marocaine, constitue un instrument de soft power, intelligemment mobilisé pour créer attractivité et influence en Afrique et dans le monde.
Certains, choqués par les tactiques visant à perturber la compétition, sont tombés dans le piège de l’autoflagellation, cherchant la faille en interne au point de remettre en cause des facteurs de force reconnus internationalement.
Nombre d’observateurs arabes et étrangers ont pourtant admis que le Maroc avance à un rythme difficile à suivre en Afrique. Face à cette réalité, certains ont préféré tenter de le ramener le Royaume à la situation antérieure plutôt que d’opter pour la coopération et la reproduction de son modèle.
Une confrontation au-delà du terrain
Les perdants ne comprennent pas les chocs, ni les crises qu’impose la croissance et les ruptures qu’elle entraîne. Le défi auquel le Maroc faisait face n’était pas seulement sportif : il se jouait dans des sphères éloignées du football.
La diplomatie sportive diffère profondément de la diplomatie classique. Dans le sport, chacun veut gagner et, en cas de défaite, l’alliance des perdants peut viser à empêcher la victoire d’un autre. En diplomatie, le principe reste la recherche d’un partenariat gagnant pour tous.
Politique avant sport ! Il faut comprendre ce paradoxe : c’est la carte utilisée pour perturber la fête. La politique a précédé le sport, obligeant finalement le Maroc, à cause d’un match, à gérer une crise avec un partenaire politique de longue date et à rétablir l’équilibre.
La sagesse a donc prévalu. Les adversaires n’ont rien gagné, sinon empêcher le Maroc de remporter le trophée, ce qui ne constitue pas une défaite stratégique. Ils ont échoué à ternir l’image du Royaume et à remettre en cause sa capacité à organiser la Coupe du monde selon les normes internationales. Ils ont également échoué à provoquer une rupture politique avec ses partenaires africains.
Une diplomatie sportive spécifique à l’Afrique
La leçon principale est que la diplomatie sportive doit être gérée différemment, surtout en Afrique. Personne ne vous aidera à réussir. Dans un continent traversé par les crises, le football demeure l’un des rares espaces produisant prestige, joie et légitimité.
Le Maroc aura donc aujourd’hui et demain de nombreux concurrents dont nul ne peut prévoir les réactions face à la défaite, d’autant que les adversaires, déclarés ou dissimulés, ne cessent de créer des crises et d’exploiter les opportunités.
La diplomatie sportive marocaine a toutefois réalisé au moins quatre avancées.
Premièrement, la mise en place d’infrastructures sportives, hôtelières et logistiques aux standards internationaux.
Deuxièmement, une stratégie de formation académique de long terme ayant produit des sélections performantes dans toutes les catégories d’âge, titrées aux niveaux africain, arabe et mondial.
Troisièmement, la création d’écoles de formation d’entraîneurs devenues un pôle d’attraction continental et international.
Quatrièmement, l’ouverture des stades marocains aux équipes africaines ne disposant pas d’installations homologuées.
Le risque du repli
Il est regrettable qu’au lieu d’évaluer ces succès et de situer les défaillances ailleurs, certains discours rétrogrades émergent, appelant à fermer les stades aux pays africains au motif que l’ère de l’hospitalité serait révolue.
Une telle orientation reviendrait à abandonner l’Afrique à ses difficultés et à ses adversaires au lieu de poursuivre la logique d’influence constructive qui a fondé la réussite marocaine. Et vite oublier une profonde sagesse qui dit que si l’on vous envie pour vos réalisations, ne cessez pas votre action par crainte des jalousies, mais accomplissez davantage encore afin de fermer la voie à ceux qui cherchent à vous arrêter.
Je comprends le langage de ce qui prêche la rupture, sans l’approuver : il émane de personnes sous le choc qui ne raisonne plus sereinement. Mais il faut voir les choses telles qu’elles sont. La CAF est une institution fondée sur la logique du consensus, non sur celle du droit, pour ne pas dire sur celle des accommodements et du compromis permanent. Quiconque croit qu’elle tranchera en faveur du Maroc se trompe. Tout le monde a d’ailleurs constaté que, dès que le verdict est tombé suite au recours juridique auprès des instances compétentes, le président de la CAF s’est empressé d’évoquer un projet de modification des règles comme pour signifier au Royaume qu’en l’état actuel des choses, il ne faudrait pas attendre de la CAF un jugement tranché fondé sur le droit.
Certes, les équipes africaines ont énormément progressé grâce à leurs joueurs professionnels évoluant à l’étranger. Pourtant, ce professionnalisme n’a pas transformé la culture juridique et comportemental de leurs fédérations et on a assisté au paradoxe de voir ces professionnels agir très différemment avec leurs sélections nationales qu’avec leurs clubs européens.
Un problème africain, l’arbitrage
Il faut comprendre que le principal problème du football africain reste l’arbitrage. Même la logique du consensus qui régit la CAF passe par lui. Lors de la finale, l’arbitre disposait de tous les éléments réglementaires pour donner la victoire au Maroc après le retrait de l’équipe sénégalaise. Il ne l’a pas fait, probablement après des instructions de responsables de la CAF. Cela signifie que la diplomatie sportive marocaine doit investir dans un nouveau domaine : la création d’institutions de formation arbitrale à portée internationale et la transformation du chantier de l’arbitrage national en priorité stratégique, avec échanges d’expériences avec les championnats européens. Le Maroc pourra ainsi devenir un modèle mondial d’arbitrage et renforcer son attractivité, comme il l’a déjà fait dans d’autres domaines.
Faire évoluer la mentalité de la CAF et du football africain, et renforcer l’autorité du droit, exige donc d’investir sérieusement dans l’arbitrage, parallèlement aux autres dossiers. C’est la seule stratégie capable de contenir une culture institutionnelle attachée aux traditions et résistante au progrès. Un arbitre formé selon des standards internationaux ne pourra plus être instrumentalisé, ni permettre aux adversaires de porter des accusations de partialité.
Il ne faut donc pas fermer la porte aux pays africains ni chercher des représailles contre certaines fédérations. Au contraire, il faut poursuivre une ouverture maîtrisée : accueillir non seulement leurs équipes, mais aussi leurs entraîneurs, arbitres et cadres techniques et médicaux, et investir dans leur formation afin que chaque acteur du football africain pour traduire encore plus les faits le principe érigé en mantra : L’Afrique doit faire confiance à l’Afrique.