La jeunesse du numérique : vers un nouveau pacte de communication politique - Par Dr Anwar CHERKAOUI

La jeunesse du numérique : vers un nouveau pacte de communication politique  - Par Dr Anwar CHERKAOUI

Une génération connectée, exigeante et lucide, interpelle l’État et interroge la société : peut-on encore répondre aux maux visibles de la société marocaine par des discours voilés et programmes de développement inachevés quand ce n’est pas des promesses différées ?

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À l’ère du numérique, la jeunesse marocaine impose un nouveau rapport entre le pouvoir et la parole publique. Hyperconnectée, réactive et critique, elle bouscule les codes de la communication politique et redéfinit la relation entre citoyens et institutions. Dans un espace public désormais façonné par les réseaux sociaux, où chaque tweet peut devenir un manifeste, l’État est sommé d’adapter son langage, de parler vrai et d’assumer la transparence comme un acte politique.

Anwar Cherkaoui

Les débats sur la santé, l’éducation et la corruption ne sont plus confinés aux salons politiques, aux médias classiques ou aux tribunes syndicales.

Ils s’expriment désormais à travers les écrans, les stories et les tweets en instantané.

Une génération connectée, exigeante et lucide, interpelle l’État et interroge la société : peut-on encore répondre aux maux visibles de la société marocaine par des discours voilés et programmes de développement inachevés quand ce n’est pas des promesses différées ?

Cette tension entre communication institutionnelle prudente et demande citoyenne immédiate traduit une mutation profonde du lien social et politique.

 Un espace public reconfiguré par le numérique

Le sociologue allemand Jürgen Habermas, dans sa théorie de « l’espace public », expliquait déjà que la démocratie moderne repose sur la discussion rationnelle entre citoyens et institutions.

Or, les réseaux sociaux ont fait éclater cet espace : chacun y devient acteur, commentateur, juge et journaliste souvent sommaire et lapidaire.

Les jeunes internautes marocains, souvent diplômés, parfois chômeurs, ne veulent plus être payés de mots.

Ils réclament des réponses claires, rapides et vérifiables, dans un monde où la l’indolence administrative résonne dans les esprits comme une forme d’indifférence et d’irresponsabilité.

La viralité d’une vidéo, d’un tweet ou d’une publication sur les soins hospitaliers, la corruption ou l’injustice scolaire agit désormais comme un baromètre de la conscience sociale et susceptible à tout instant de servir de mèche

 Une crise de confiance avant d’être une crise politique

Le sociologue français Pierre Bourdieu parlait de la « distance entre dominants et dominés » : une fracture symbolique qui naît lorsque les institutions ne comprennent plus les attentes réelles du peuple.

Dans les sociétés connectées, cette distance se creuse d’autant plus vite que les citoyens ont désormais accès à l’information mondiale, comparent, jugent et exigent.

Les jeunes Marocains ne demandent pas toujours des solutions immédiates : ils demandent qu’on prenne le temps de les écouter, de leur parler et de leur parle vrai. Sans suffisance.

Ils acceptent l’incertitude, mais pas le mensonge ; ils comprennent la complexité, mais pas le silence.

C’est là qu’intervient ce que Zygmunt Bauman appelait la modernité liquide : un monde où tout change vite — emplois, valeurs, technologies — et où l’autorité perd sa forme stable et sa stabilité devient tributaire de la célérité de sa réactivité aux problèmes .

Les gouvernants doivent donc apprendre à communiquer autrement, à l’ère où la sincérité perçue vaut parfois plus que la compétence technique.

 La communication politique à l’épreuve de la transparence

Longtemps, le pouvoir a parlé dans un langage codé, où chaque phrase contenait une « lecture entre les lignes ». Du sens en filigrane qu’il faut aller sonder.

Mais les jeunes du numérique ne lisent plus entre les lignes : ils les décryptent, les partagent, les détournent.

Une formule ambiguë devient un mème ; une promesse vague, un hashtag ironique.

Selon le sociologue américain Manuel Castells, dans La société en réseaux, les nouvelles formes de pouvoir se jouent désormais dans la bataille pour l’attention : Comment la retenir et comment y accéder.

Répondre tard ou de manière évasive, c’est céder le terrain narratif à la rue numérique.

Face à cela, une parole directe, personnalisée, même partielle, peut restaurer un fragment de confiance, à condition qu’elle soit suivie d’effets concrets.

 Vers un nouveau pacte de communication sociale

Les questions de santé, d’éducation et de probité publique ne sont pas seulement techniques : elles engagent le contrat moral entre le citoyen et l’État.

La jeunesse d’aujourd’hui ne demande pas des slogans, mais une écoute réciproque, des signes de considération, et une reconnaissance symbolique de ses frustrations.

Comme le disait Anthony Giddens, la modernité se caractérise par la réflexivité : les sociétés se regardent elles-mêmes, se jugent et se corrigent en continu.

C’est précisément ce que font les jeunes sur les réseaux sociaux : ils observent le système, le commentent et exigent sa réforme.

L’État, de son côté, doit passer d’une communication verticale à une communication dialogique, fondée sur la transparence, l’explication et la participation.

 La parole comme acte politique

Dans une époque où la défiance est la monnaie la plus courante, la parole publique redevient un acte politique majeur.

Les jeunes internautes n’attendent pas des miracles ; ils attendent qu’on leur parle comme à des citoyens adultes.

Une parole claire, même incomplète, vaut mieux qu’un silence institutionnel.

Comme l’écrivait le sociologue Edgar Morin, « la société ne meurt pas de ses crises, mais de son incapacité à les penser ».

La jeunesse du Maroc, elle, pense, parle et questionne.

À ceux qui gouvernent maintenant d’oser lui répondre — non pas entre les lignes, mais droit dans les yeux.

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