Politique
Le discours royal : encadrer la protestation par les faits de la politique et de la Constitution – Par Abdelhamid Jmahri
Le Roi Mohammed VI au Parlement le 10/10/2025 -Le discours royal devant le Parlement ne saurait être lu en dehors de deux paramètres déterminants : la contrainte constitutionnelle et le contexte de contestation. Le premier est celui du cadre juridique instauré par la Constitution de 2011, qu’aucune urgence sociale, aussi légitime soit-elle, ne saurait contourner. (Photo MAP)
Le discours du Roi Mohammed VI devant le Parlement ne peut être compris qu’à la lumière de deux conditions essentielles, explique Abdelhamid Jmahri : la première, constitutionnelle, qui fixe le cadre des discours d’ouverture parlementaire ; la seconde, contextuelle, marquée par un climat de tension sociale et psychologique dû aux protestations qui ont précédé cette allocution. Dans ce double cadre, précise l’éditorialiste-directeur d’Al Ittihad Al Ichitiraki, le Souverain a replacé la légitimité politique, la souveraineté nationale et la moralité de l’État au cœur du débat public, rétablissant l’unité de sens entre développement, justice sociale et spatiale et grands projets nationaux, récusant les lectures concurrentielles qui opposent les priorités du pays.

Abdelhamid Jmahri
Un discours inscrit dans la légalité constitutionnelle
Le discours royal devant le Parlement ne saurait être lu en dehors de deux paramètres déterminants : la contrainte constitutionnelle et le contexte de contestation.
Le premier est celui du cadre juridique instauré par la Constitution de 2011, qu’aucune urgence sociale, aussi légitime soit-elle, ne saurait contourner. Depuis toujours, le Maroc a fait du fondement constitutionnel la porte d’entrée de toute réforme, et des élections le mécanisme par excellence de la légitimation démocratique.
Parler sous la coupole du Parlement, c’est rappeler la centralité de cette institution dans l’exercice de la souveraineté. Le texte fondamental, dans son article 2, est explicite : « La souveraineté appartient à la Nation, qui l’exerce directement par voie de référendum, et indirectement par l’intermédiaire de ses représentants. »
Ainsi, le Roi s’est adressé à ceux-là mêmes que la Constitution désigne comme dépositaires de la souveraineté populaire.
De cette souveraineté découle une contrainte constitutionnelle qui s’impose également au Souverain : la nomination du chef du gouvernement issu du parti arrivé en tête des élections, chargé de former son équipe. Ce principe, consacré depuis 2011, était présent à l’esprit du Roi, soucieux de respecter scrupuleusement le texte constitutionnel, là où certains espéraient une « pause politique induisant une suspension temporaire du processus.
Continuité du processus législatif et équilibre politique
Le Roi a choisi au contraire de défendre la continuité du travail institutionnel, en appelant à l’achèvement du chantier législatif. Ce processus englobe aussi bien les politiques publiques que la vie politique elle-même, notamment à travers la réforme du code électoral, évoquée dès le discours du Trône. Cette réforme, pilier essentiel du programme législatif, s’ajoute à d’autres dossiers d’importance tels que la réforme des retraites et les lois sectorielles, qui font l’objet de vifs débats politiques.
Dans cette dynamique, la convergence entre la volonté populaire exprimée dans la rue et les réformes institutionnelles devient nécessaire : la colère contre une partie défaillante de l’élite doit rencontrer l’horizon d’une refondation légale et démocratique du système représentatif.
La souveraineté et l’éthique de l’État
La souveraineté, telle qu’elle est définie par la Constitution, est inséparable d’un autre principe fondamental : la moralité de l’État. Le deuxième alinéa de l’article 2 précise que « la Nation choisit ses représentants dans les institutions élues au moyen d’un scrutin libre, sincère et régulier ».
Ce lien entre souveraineté, légitimité démocratique et éthique publique est congénital : la monarchie marocaine, inscrite dans la modernité politique, fonde sa légitimité sur le respect du suffrage universel et sur l’intégrité du processus électoral. L’article 11, paragraphe 1, insiste d’ailleurs sur le caractère « libre, honnête et transparent » des élections, condition nécessaire à la crédibilité de la représentation.
La jeunesse comme conscience morale du moment protestataire
Dans ce cadre, la dimension protestataire trouve écho dans le discours royal. La jeunesse, perçue comme une force morale et éthique, s’y manifeste en filigrane : les valeurs qu’elle revendique – justice, transparence, responsabilité – ont traversé le discours du début à la fin.
La question des protestations apparaît à travers la distinction établie entre grands projets structurants et projets de développement humain. Le Roi y a défendu la logique de l’équilibre contre celle de la concurrence, et celle de la complémentarité contre celle du conflit.
Dix jours auparavant, il m’a été donné de formuler l’équation que nous soumettait, « la génération Z : la Coupe du monde contre l’État social ».
C’est cette tension symbolique entre ambition économique et justice sociale que le discours royal a cherché à réconcilier, en réinscrivant la protestation dans le champ de la politique et du droit, plutôt que dans celui du désordre ou de la rupture.
Le discours royal encadre la protestation par les faits de la politique et de la Constitution
Le Roi a rétabli dans son discours l’unité de sens entre développement, justice sociale et grands projets nationaux, refusant les lectures concurrentielles qui opposent les priorités du pays. En évoquant l’investissement public comme fil conducteur de la cohérence nationale, il a replacé le débat sur la protestation et la gouvernance dans le champ de la responsabilité politique et morale.
La logique veut que les priorités nationales se complètent, non qu’elles s’opposent. Comme l’a affirmé le Roi : « L’un sert l’autre, ils ne se contredisent pas quand le Maroc avance d’un même pas. »
J’avais moi-même relevé, dans la même perspective, un déséquilibre dans la gestion communicationnelle autour du sujet : une compétition surréaliste au sein de la majorité autour de la “gouvernance du Mondial”, et une tentative de soustraire ce dossier à l’équation triptyque qui régit l’investissement public : développement, justice territoriale et projets sportifs majeurs.
J’écrivais alors : « La réalité politique nous a donné le contraire. Le Mondial, encore lointain, s’est transformé d’un levier de mobilisation collective en un slogan politique empreint d’arrogance. Quant à l’État social, il demeure une urgence qui trébuche, devenu à son tour une formule publicitaire d’orgueil… et de prédation néolibérale. »
Le Roi, lui, n’a pas nié le risque de contradiction : il en a démontré la complémentarité organique en désignant explicitement l’« investissement public » comme le socle commun, insistant sur la nécessité de sanctionner toute entrave à sa mise en œuvre.
Cet investissement, estimé à 340 milliards de dirhams, repose sur trois piliers : le développement, la justice territoriale et les grands projets sportifs. La feuille de route est donc claire ; c’est sa mise en œuvre qui pose problème — et qui alimente la protestation. Le Maroc dispose pourtant d’une expérience tangible en matière de développement intégré : du port Tanger Med aux programmes de logement, en passant par les autoroutes et les infrastructures régionales.
L’État social à l’épreuve de la mise en œuvre
L’éducation et la santé, deux axes cardinaux de l’État social, ont été évoqués par le Roi à la fois comme urgence et comme projet durable. Leur centralité dans le discours souligne que le malaise actuel ne relève pas du diagnostic, mais de l’exécution.
Car, en vérité, la contestation met à nu une crise d’application des grands compromis nationaux. Et c’est là, sans doute, la malchance du Maroc : la Constitution de 2011 et le modèle de l’État social partagent le même destin contrarié — celui d’un idéal ambitieux dont la traduction politique a souvent été incomplète.
Depuis 2011, les grands accords politiques se heurtent à la difficulté de leur concrétisation.
La Constitution de 2011 a fixé un haut niveau d’exigence réformatrice, mais sa mise en œuvre fut confiée, dans le cadre du partenariat institutionnel, à des forces politiques conservatrices dans leur essence, opérant dans un contexte où la priorité était de “normaliser” de nouveaux acteurs politiques encore extérieurs au système. Cette cohabitation prudente sous le toit constitutionnel a fini par éclater.
L’État social, de son côté, a représenté un consensus national majeur, fondé sur un modèle de développement participatif. Mais sa réalisation a été confiée à un courant libéral débridé — pour ne pas dire sauvage —, étranger à la culture même de l’État social. Là encore, nous avons vécu une “cohabitation” paradoxale : d’un côté, une monarchie porteuse de réformes sociales structurantes ; de l’autre, une interprétation néolibérale de la gouvernance, vidant les politiques publiques de leur finalité solidaire.
La génération Z, miroir d’une conscience nationale
Ces tensions illustrent une crise de mise en œuvre des grands compromis. Et c’est cette faille que le discours royal est venu désigner : non pas un manque de vision, mais une faillite d’exécution, un écart entre la promesse constitutionnelle et la réalité institutionnelle.
Il est heureux que cette lecture apparaisse, même implicitement, dans les manifestes récents de la “Gen Z”, dont la voix s’élève comme un rappel moral. Car cela fait au moins deux ans — à travers mes écrits et mes interventions publiques — que je plaide pour une relecture du contrat social marocain à la lumière de cette jeunesse.
Leur colère ne s’oppose pas à l’État : elle réclame que la politique retrouve son sens. Le Roi, en plaçant la Constitution, la légitimité électorale, la moralité publique et l’investissement collectif au centre de son discours, a précisément offert ce cadre de réconciliation entre protestation et responsabilité.