Politique
Le Discours Royal : Une rhétorique de normalité – Par Mohamed Benabdelkader
Le Roi Mohammed VI, accompagné du Prince Héritier Moulay El Hassan et d Prince Moulay Rachid, à l'ouverture de la première session de la cinquième année législative de la 11ème Législature. 10/10/2025 – Rabat (Photo MAP)
Au cœur des manifestations du mouvement GenZ212, le Discours Royal d’ouverture de l’année législative a surpris par sa tonalité calme et son refus de la dramatisation. Loin des attentes d’un tournant politique, le Roi Mohammed VI a choisi la voie d’une rhétorique de normalité, réaffirmant la confiance dans les institutions, la continuité de l’État et l’autorité du processus réformateur. Par un langage d’équilibre et de mesure, le Souverain a replacé la crise perçue dans le cadre du fonctionnement ordinaire de la Monarchie constitutionnelle, transformant le moment d’incertitude en exercice de réassurance nationale.

Mohamed Benabdelkader
Quelques jours après les manifestations du mouvement GenZ212, qui ont exprimé un mécontentement social et réclamé le départ du gouvernement, le pays retenait son souffle dans l’attente du Discours Royal d’ouverture de l’année législative. Contrairement aux anticipations d’un tournant ou d’une prise de parole exceptionnelle, le Roi s’est inscrit dans une rhétorique de normalité : un ton apaisé et mesuré, une mise en avant de la confiance et une réaffirmation de la continuité institutionnelle.
Ce choix discursif semble s’inscrire dans une stratégie discursive de désactivation symbolique de la crise, consistant à désamorcer une exception virtuelle en la ramenant dans le cadre du fonctionnement normal de l’État. En maintenant le cadre ordinaire du langage monarchique, le discours inscrit le contexte perçu comme exceptionnel dans la sphère du politique ordinaire. Cependant, cette normalité n’est pas synonyme d’immobilisme. Le discours s’est clairement structuré autour de l’idée d’un « changement dans la continuité », formule qui condense la tension entre stabilité et réforme. Elle permet de concilier l’exigence d’adaptation aux attentes sociales avec la préservation du socle institutionnel et symbolique du régime. Ainsi, le Roi réaffirme que le changement n’est pas un bouleversement de l’ordre établi, mais un processus maîtrisé, conduit depuis le centre du pouvoir et inscrit dans la durée. Par cette rhétorique de l’équilibre, le discours royal réinstalle la confiance tout en reconfigurant la temporalité du politique : l’exception devient moment de réassurance, et la crise se transforme en opportunité de continuité rénovée.
Changement dans la continuité
Dans ce cadre de changement dans la continuité, le Roi adopte une rhétorique d’autorité destinée à fixer le rythme et la direction de l’action publique. Tout en prônant la stabilité institutionnelle, il enjoint les pouvoirs exécutif et législatif à accélérer la cadence : finaliser les projets de loi en instance durant ce qui reste du mandat parlementaire, optimiser les politiques publiques, et instaurer une culture du sérieux, de l’engagement et du rendement. Ce registre injonctif traduit la volonté du Souverain de réaffirmer la centralité de la Monarchie comme instance régulatrice et motrice du changement. Autrement dit, la normalité du discours n’exclut pas l’autorité, elle la rend d’autant plus efficace qu’elle s’exerce dans un langage de rationalité et de continuité. Le Roi se place ainsi en chef d’orchestre du temps politique, définissant les priorités et rappelant que le changement, pour être légitime, doit s’inscrire dans l’ordre du possible, de la discipline et de la performance institutionnelle.
Le message politique principal transmis par le Discours Royal consistait donc à rejeter catégoriquement l’exception, ni rupture de ton, ni dramatisation de la conjoncture, ni annonce spectaculaire, ne sont venues troubler le cadre d’un discours délibérément ancré dans la normalité institutionnelle. Pourtant, derrière cette apparente normalité se profile une promesse implicite de réforme maîtrisée, portée par la formule du « changement dans la continuité ». En articulant les notions de normalité, de confiance et de stabilité institutionnelle, le Discours Royal introduit simultanément l’idée d’un changement progressif inscrit dans l’ordre établi. Ce positionnement rhétorique permet de transformer l’exception politique en moment d’équilibre, où la promesse de réforme se conjugue à la stabilité institutionnelle. Par ce langage mesuré, le Souverain inscrit le changement non pas comme rupture, mais comme prolongement ordonné de la légitimité existante.
Lorsque le Roi s’adresse dans son discours au représentants de la Nation en affirmant que « C’est l’occasion de vous assurer du prix que Nous attachons à votre travail » il vise à rassurer et à restaurer une forme de confiance symbolique dans l’institution parlementaire, mais aussi à envoyer un signal positif qui consiste à reconnaitre le Parlement malgré ses insuffisances, comme acteur du processus politique.
Valorisation et responsabilisation
En invitant les membres de la Chambre des Représentants dans la dernière année de leur mandat à « vous employer avec sérieux et responsabilité à mener à bonne fin les processus législatifs, à mettre en œuvre les programmes et les projets en chantier, à demeurer alertes et engagés à plaider la cause des citoyens » le souverain vise également à montrer que les institutions fonctionnent, que les règles du jeu sont respectées et qu’il n’y a pas lieu à dramatiser. Cependant le Roi tient à responsabiliser les représentants de peuple: « Je vous fais confiance, donc soyez à la hauteur ». Il s’agit donc d’une légitimation encadrée, où le Parlement est valorisé sans jamais échapper à l’arbitrage royal.
A travers cette reconnaissance explicite du travail de la Chambre des Représentants en matière de législation, de contrôle gouvernemental et de diplomatie parlementaire, le Roi manifeste un geste stratégique pour renforcer la légitimité des institutions, surtout dans un contexte où les expressions de protestation dans la rue pourraient remettre en cause la capacité du système représentatif à répondre aux demandes citoyennes. Le message politique adressé non seulement aux parlementaires mais aussi à l’ensemble de la Nation, est un message de confiance affirmée dans les institutions représentatives, de légitimation du rôle des élus dans le cadre de la monarchie constitutionnelle, et de réassurance quant à la continuité du fonctionnement institutionnel malgré les tensions sociales. Ce geste de reconnaissance symbolique permet ainsi au Souverain de se poser en garant du bon ordre politique tout en appelant les parlementaires à la responsabilité et à la performance.
Bien que le Discours Royal ne mentionne pas explicitement les protestations des jeunes marocains, son insistance sur la coopération entre les acteurs institutionnels (gouvernement, partis, parlementaires) et son appel à une communication claire sur les lois et décisions affectant les droits des citoyens pourraient être lus comme une tentative de canaliser le mécontentement social vers les voies formelles et par conséquent, d’éviter que les protestations ne basculent dans les solutions extra institutionnelles. En soulignant que le but recherché est de « développer le pays et d’améliorer les conditions de vie des citoyens, où qu’ils soient », le Roi insiste sur le fait que le Parlement, les partis politiques et les institutions élues, doivent être l’espace où les revendications sociales sont traitées,
Entre projets nationaux et programmes sociaux
Le Roi Mohammed VI, en affirmant dans son discours qu’« il ne devrait y avoir ni antinomie ni rivalité entre les grands projets nationaux et les programmes sociaux », tient à répondre directement à certaines préoccupations concernant les dépenses d’infrastructures liées à la Coupe du Monde 2030 (que le Maroc co-organisera avec l’Espagne et le Portugal), au détriment du développement social et des services publics essentiels. Cette interprétation manifestée dans le contexte récent de protestations de jeunes, critique que ces « grands projets nationaux » soient prioritaires par rapport aux programmes sociaux locaux, tels que l’amélioration des écoles, hôpitaux et la lutte contre la pauvreté. Le discours royal tient non seulement à clarifier qu’il n’y a pas de « contradiction » entre ces projets et les programmes sociaux, mais aussi à concilier ces deux dimensions, arguant que les gros investissements (comme ceux de la Coupe du Monde) coexistent parfaitement avec le développement local, ce qui s’aligne clairement sur son appel à une « justice sociale et spatiale » et une amélioration des « conditions de vie des citoyens, où qu’ils soient ». Le message semble ici destiné à apaiser les inquiétudes de la jeunesse et de la société civile, qui voient dans la Coupe du Monde le symbole de priorités déséquilibrées, alors qu’elle est une opportunité pour un « Maroc émergent » qui profite à tous.
Le discours royal est ainsi porteur d’une perspective de développement fondée sur la complémentarité entre les mégaprojets nationaux, tels que les infrastructures pour la Coupe du Monde 2030, et les programmes de développement social et local. Cette vision intégrée souligne que ces deux types d’initiatives ne sont pas contradictoires mais synergiques, contribuant ensemble au progrès global d’un « Maroc émergent et solidaire ». Le discours appelle à une mobilisation collective, une cohérence entre les niveaux nationaux et territoriaux, ainsi qu’à une communication claire des résultats pour renforcer la confiance sociale et promouvoir une image de stabilité et de modernisation face aux défis internes et internationaux.
Par ailleurs, lorsque SM le Roi insiste sur l’importance de « la communication autour des initiatives engagées par les pouvoirs publics, et des différentes lois et décisions, notamment celles ayant trait directement aux droits et aux libertés des citoyens », il souligne que les institutions de l’État, y compris le gouvernement, travaillent à la mise en œuvre de politiques publiques, mais communiquent de manière insuffisante. Cette critique suggère que, bien que les institutions soient actives dans la production de lois, programmes et projets, leur capacité à transmettre ces initiatives de façon transparente, compréhensible et efficace aux citoyens est insuffisante, ce qui peut engendrer déconnexion, méfiance ou mécontentement social.
En Somme, il s’agit d’un discours Royal marquant, qui cherche de manière éloquente et mesurée à absorber l’exception dans le cadre ordinaire : la réforme est déjà en cours, les dysfonctionnements sont en voie de résolution, les agendas sont fixés et respectés, l’État garde la maîtrise, la situation reste sous contrôle et la mobilisation continue pour un Maroc émergeant prospère et solidaire. Une rhétorique de normalité qui met en avant la continuité plutôt que la rupture, l’ordre plutôt que la crise, la raisonne plutôt que la passion.