Le gouvernement Fakhfakh suspendu à une majorité hétérogène

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Tunis - Au bout d'une séance de débat qui a duré plus de quatorze heures, d'une attente inquiétante et de manœuvres de coulisses intenses, le verdict est tombé tard dans la nuit à deux heures et demi du matin du jeudi, donnant au gouvernent d'Elyes Fakhfakh 129 voix pour, 77 contre et une abstention.

Il avait besoin d'une ceinture politique la plus large possible pour pouvoir aller jusqu’au bout de son projet et entamer les réformes que la Tunisie n’a pas pu mettre en route depuis plus de neuf ans. Il a dû se contenter d'un SMIG légèrement majoré (109 voix nécessaires plus 10).

Il va trouver surtout devant lui une opposition redoutable formée de partis politiques antinomiques (Qalb Tounes écarté de la coalition, le parti Destourien Libéral et le bloc El Karama), mais déterminés à lui rendre la vie dure.

Pour son examen de passage, il a bénéficié quand même d'un nombre limité de voix de "Qalb Tounes" qui a cherché à lui démontrer aussi bien sa force (2ème force politique dans le pays) et sa résolution à éviter au pays le scénario du pire, une crise politique "dont les conséquences pourraient être désastreuses".

Avec ce passage au forceps, le gouvernement constitué et qui entrera en activité, après plus de quatre mois d’attente et d’improductives manœuvres, aura les mains liées et une étroite marge d’action.

Une manœuvre savamment concoctée pour ne pas lui conférer une grande légitimité et le laisser suspendu aux caprices et calculs politiciens d'Ennahdha, de "Qalb Tounes" qui ne pardonneraient pas à Elyes Fakhfakh son ralliement inconditionnel au président de la république et ses penchants immodérés pour les partis d’Attayar de Mohamed Abbou et d’Echaab de Magzoui, qu’il considère plus "en phase avec l’esprit de la révolution".

Pour la majorité des députés qui ont accordé leur confiance au gouvernement Fakhfakh et le choix qu’ils ont été obligés de faire laissent un arrière-goût amer.

En dépit d’un discours ambivalent de certains acteurs politiques, du jeu d’esquive auquel se sont donné plusieurs partis politiques qui ont cherché à maintenir le suspense jusqu’au bout, le passage réussi du gouvernement au parlement a été attendu et choisi.

Une majorité hétérogène et incertaine

Si les partis et les blocs parlementaires ont voté surtout pour éviter le scénario du pire, à savoir la dissolution du parlement et l’organisation de législatives anticipées, ils n’ont pas pour autant donné un blanc-seing au nouveau locataire de la Kasbah (siège de la présidence du gouvernement) dont la ceinture politique qu’il a réussi à obtenir demeure malgré tout incertaine, non stable et qui peut, à tout moment, éclater.

D’ailleurs, plusieurs députés qui ont pris la parole mercredi lors de séance plénière de l’Assemblée des Représentants du Peuple (parlement) n’ont pas reculé à avertir Elyes Fakhfakh sur au moins trois déterminants qui conditionneront la survie de son gouvernement.

Le premier, évoqué sans détours par l’élu Sahbi Atig, du mouvement Ennahdha, se réfère au rôle dévolu au président du gouvernement dans le système politique tunisien.

"Vous devrez assumer votre mission de président du gouvernement, non se contenter d’être un Premier ministre chez une telle personne", lança-t-il à Fakhfakh.

Le message est clair et son décryptage ne peut souffrir d’aucun doute. Les propos du député d’Ennahdha renvoient à la grande complicité qui existe entre le président du gouvernement et le président de la république et les déclarations répétées du premier de son option résolue aux choix de Kaïs Saïed.

Le deuxième a trait à la nature du document contractuel signé lundi dernier entre les partis formant l’alliance gouvernementale (Ennahdha, Attayar, Echaab, Tahya Tounes et le bloc parlementaire de la réforme), qualifié de "vague" et contenant de simples "déclarations d’intention et de vagues slogans", mais points d’engagements clairs et chiffrés.

D’ailleurs, pour certains observateurs, à lire les différentes dispositions du document contractuel, tout indique que rien ne présage que la coalition Fakhfakh pourrait faire mieux que la coalition Chahed.

En l’état, le document en question constitue plutôt une profession de foi, plutôt qu’un vrai contrat assorti d’objectifs à atteindre, de moyens à mobiliser et de réformes à introduire.

Ce document énonce huit urgences se rapportant respectivement au renforcement de la sécurité et la lutte contre la violence, l’amélioration du pouvoir d’achat et la maîtrise des prix, la revitalisation de l’économie, la réduction du déficit commercial, la poursuite de la lutte contre la corruption, la mobilisation de ressources extérieures pour boucler le budget de l’Etat pour 2020, la solution de l’épineux problème du dossier du bassin minier de Gafsa et la conception d’une solution qui permettrait à sauver ouvriers, enseignants et instituteurs suppléants de la précarité.

Le troisième et dernier renvoie au caractère hétérogène de la coalition formée de partis politiques que rien ou presque n’unit et qui au premier couac risque de voler en lambeaux.

L’autonomie du Premier ministre mise  en doute

"Le caractère généraliste" du document a fait nourrir les spéculations et les interprétations par les partis politiques formant la coalition.

Le movement "Echaab", par la voix de son président, se félicite de l’engagement pris pour la non cession des entreprises publiques, la régularisation de la situation des ouvriers des chantiers et des instituteurs et professeurs suppléants.

De son côté, "Tahya Tounes" soutient que pour mener à bien les réformes essentielles, il n’existe plus de lignes rouges. Sur ce sujet, aucune piste n’est avancée sur les moyens qui seront mobilisés pour régulariser la situation de plus 100 mille personnes alors que le pays peine à octroyer les fonds nécessaires pour boucler son budget et pour débloquer les deux tranches du programme liant la Tunisie au FMI.

Fakhfakh n'a pas oublié de se défendre affirmant qu'il n'est un Premier ministre et qu'il ne reçoit pas des ordres mais qu'il agit en toute indépendance.

Il soutient qu’il a formé un gouvernement où toutes les familles politiques sont représentées et qu'il a besoin, plus que jamais, pour la réussite de son contrat d'une véritable réconciliation nationale et d’une union sacrée de toutes les forces politiques et sociales du pays.

Il a cherché, en même temps à lever toute équivoque faisant savoir que les deux têtes du pouvoir exécutif vont travailler en symbiose, en bonne harmonie conformément aux dispositions de la constitution, déclarant qu’il n’est pas Premier ministre et qu’il est résolu à assumer pleinement ses fonctions et ses missions.

Avec l’épilogue d’une longue crise politique, nombre de Tunisiens se demandent si la Tunisie retournera au travail et si la machine économique va pouvoir repartir.

Selon les analystes, rien n’est sûr. La raison réside dans le fait que le pays vit un paradoxe. En dépit de la confiance accordée au gouvernement par le parlement, la vie politique reste tendue et la confiance entre une coalition que tout dissemble risque de ne pas être pérenne.