Quand les amortisseurs s'épuisent – Par Adnan Debbarh

Quand les amortisseurs s'épuisent – Par Adnan Debbarh

Pendant longtemps, l'économie marocaine a bénéficié d'une succession de relais. Lorsque l'agriculture ralentissait, le bâtiment prenait le relais. Lorsque la construction s'essoufflait, l'investissement public soutenait l'activité. Lorsque la demande intérieure faiblissait, les exportations industrielles compensaient partiellement. Chaque moteur trouvait dans un autre l'énergie nécessaire pour amortir le ralentissement du précédent.

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Dans sa nouvelle chronique, Adnan Debbarh analyse ce que le ralentissement simultané de l'immobilier et de l'industrie révèle des fragilités du modèle de croissance marocain. Si une bonne campagne agricole permet encore de soutenir l'activité en 2026, elle ne saurait tenir lieu de stratégie économique. Il plaide pour une refondation de la politique industrielle afin de redonner confiance au capital privé et de bâtir une croissance moins dépendante des cycles immobiliers et des aléas climatiques.

Adnan Debbarh*

Il existe des années où une économie révèle davantage sa structure que ses performances.

L'année 2026 est probablement de celles-là.

Les dernières données disponibles dessinent un paysage singulier. Les transactions immobilières reculent de 40 % en deux ans. Les enquêtes de conjoncture signalent un fléchissement de l'activité industrielle. Et pourtant, la croissance devrait être préservée grâce au redressement de la campagne agricole.

Pris séparément, aucun de ces phénomènes n'a valeur d'événement. Les marchés immobiliers connaissent des cycles. L'industrie alterne accélérations et ralentissements. L'agriculture marocaine demeure, par nature, dépendante des conditions climatiques.

Pris ensemble, en revanche, ils racontent une histoire plus profonde.

Ils interrogent la capacité de notre modèle de croissance à renouveler ses propres moteurs.

Pendant longtemps, l'économie marocaine a bénéficié d'une succession de relais. Lorsque l'agriculture ralentissait, le bâtiment prenait le relais. Lorsque la construction s'essoufflait, l'investissement public soutenait l'activité. Lorsque la demande intérieure faiblissait, les exportations industrielles compensaient partiellement. Chaque moteur trouvait dans un autre l'énergie nécessaire pour amortir le ralentissement du précédent.

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Cette mécanique n'avait rien d'exceptionnel. Toutes les économies diversifiées fonctionnent ainsi. La croissance est moins la conséquence d'un secteur dominant que le résultat d'une combinaison de moteurs dont les cycles ne coïncident pas.

Mais encore faut-il que ces moteurs gagnent progressivement en autonomie. Et surtout, encore faut-il que les entrepreneurs continuent d'y croire.

C'est précisément sur ce point que les interrogations commencent.

Car si l'immobilier ralentit, si l'industrie hésite et si l'agriculture redevient le principal soutien de la croissance grâce à une pluviométrie favorable, la question n'est plus sectorielle. Elle devient macroéconomique.

Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter le fil.

Dans les années 1970 et 1980, jusqu'au milieu des années 1990, une part significative de l'épargne et de l'énergie entrepreneuriale marocaine se dirigeait vers l'industrie. Les entrepreneurs construisaient des usines, développaient des filières textiles, agro-alimentaires, mécaniques et s'inséraient dans une logique de substitution aux importations ou d'exportation protégée. L'industrie était un horizon, un projet, une fierté.

Puis vint l'Accord de Libre-Échange avec l'Union européenne. Les barrières douanières tombèrent. La concurrence internationale s'installa. Les entrepreneurs qui avaient investi dans le textile, la chaussure, la mécanique, se retrouvèrent confrontés à des concurrents européens, asiatiques, turcs, bénéficiant d'économies d'échelle, de coûts salariaux plus bas ou de subventions publiques massives.

La réponse marocaine fut, dans les faits, un abandon. Pas un abandon brutal, pas une décision politique explicite. Un abandon par glissement : l'État n'a pas défendu l'industrie, il l'a laissée s'étioler, en lui préférant des secteurs plus rentables politiquement, ou plus faciles à gérer. L'argent qui s'investissait dans des chaînes de production se détourna vers ce qui restait solide, tangible, éternel : la pierre.

L'immobilier devint le refuge, le palliatif, le substitut. Non pas une vocation, une nécessité. Le produit d'une désindustrialisation silencieuse, que personne n'avait voulue mais que l'ouverture économique, dans sa version marocaine, avait rendue inévitable.                                                                                      

Pendant près de vingt-cinq ans, l'immobilier a joué ce rôle d'amortisseur. Il a capté l'épargne que l'industrie ne savait pas attirer. Il a absorbé les capitaux que le système bancaire, par prudence ou par calcul, refusait de diriger vers le financement productif. Il a été, en somme, l'industrie de ceux qui n'avaient pas d'industrie.

Cette lecture serait toutefois incomplète si l'on s'arrêtait là. Car, au moment même où une partie de l'industrie traditionnelle reculait, une autre industrie commençait à émerger. À partir des années 2000, le Maroc a réussi à attirer des investissements internationaux majeurs dans l'automobile, l'aéronautique puis les nouvelles filières de la transition énergétique. Cette stratégie a incontestablement renforcé nos exportations, notre base industrielle et notre insertion dans les chaînes de valeur mondiales. Mais elle répondait à une logique différente : intégrer le Maroc à la production mondiale davantage que reconstruire un capitalisme industriel national.

Aujourd'hui, ce modèle montre ses limites. Les transactions s'effondrent, les promoteurs s'étranglent, les règles se durcissent, les coûts augmentent. L'immobilier, qui avait promis la sécurité, produit de l'incertitude. L'industrie, qui avait été délaissée, réapparaît comme une option ; non pas parce qu'elle serait redevenue attractive, mais parce que les autres options se ferment.

Ce retour à l'industrie, s'il se confirme, ne sera donc pas un retournement spontané de la psychologie entrepreneuriale. Ce sera un retour contraint, un mouvement de balancier dicté par l'épuisement des alternatives. Et c'est précisément là que réside le danger, mais aussi l'opportunité.

Le danger : que ce retour se fasse sans vision, sans plan, sans doctrine. Que l'argent qui quitte l'immobilier aille vers l'industrie par défaut, sans que l'industrie ait été préparée à l'accueillir. Qu'il s'agisse d'un simple transfert de flux, non d'une transformation structurelle. On aurait alors une industrie financée par des capitaux qui n'y croient pas, portée par des entrepreneurs qui n'y comprennent rien et encadrée par un État qui a des difficultés à l'organiser.

L'opportunité : que ce moment de bascule soit saisi pour refonder, enfin, une politique industrielle digne de ce nom. Que l'on comprenne que l'industrie ne se décrète pas, ne s'importe pas, ne se substitue pas à l'immobilier par simple effet d'aubaine. Qu'elle se construit, avec des règles, des instruments, une vision, une confiance.

Plusieurs facteurs positifs encouragent, le Maroc a profondément changé. Ses infrastructures se sont modernisées. Ses capacités logistiques se sont transformées. Son industrie, actuelle, s'est insérée dans plusieurs chaînes de valeur mondiales. Sa diplomatie économique a ouvert de nouveaux espaces. Son agriculture elle-même a considérablement amélioré sa productivité.

Pourtant, lorsque plusieurs moteurs ralentissent simultanément, c'est encore une bonne campagne agricole qui vient soutenir la croissance nationale.

Il ne s'agit évidemment pas de minimiser les progrès accomplis par l'agriculture. Les investissements réalisés depuis quinze ans produisent leurs effets. Mais ils n'effacent pas une réalité économique plus ancienne : notre croissance demeure encore sensible à un facteur que personne ne maîtrise, la pluie.

Cette dépendance n'est pas seulement agricole. Elle révèle que les autres moteurs : l'industrie, l'immobilier, l'investissement public, n'ont pas encore acquis la capacité de prendre durablement le relais. Et surtout, que les entrepreneurs ne croient pas assez en eux pour y investir librement.

Le Maroc manque-t-il réellement de capital ?

Non. L'épargne nationale est abondante. Les banques sont liquides. Les ménages continuent d'épargner. Mais ce capital se dirige vers des activités qui offrent une sécurité immédiate, non vers celles qui créent de la valeur durable.

Le capital ne répond pas aux injonctions. Il répond aux anticipations. Il s'oriente là où les règles sont lisibles, où les horizons sont prévisibles et où la création de valeur apparaît durable.

La véritable question devient alors moins celle du volume d'investissement que celle de son allocation.

Pourquoi les entrepreneurs marocains ont-ils délaissé l'industrie ?

Parce que l'État, en signant l'ALE, les a exposés à la concurrence internationale sans les accompagner suffisamment. Parce que les règles ont changé sans prévenir. Parce que le financement long est resté une illusion. Parce que la commande publique s'est fermée aux PME. Parce que les systèmes de formation n'ont pas suivi. Parce que, tout simplement, l'industrie n'était plus un projet national.

Et pourquoi reviendraient-ils aujourd'hui ?

Parce que l'immobilier ne joue plus son rôle d'amortisseur. Parce que les marges s'étiolent. Parce que les règles se durcissent. Parce que la pierre n'est plus une valeur sûre. Mais surtout, parce qu'ils n'ont pas d'autre choix.

Ce retour par la force ne produit rien s'il n'est pas transformé en choix rationnel.

Pour capter l'épargne qui fuit la pierre, l'industrie doit incarner la même sécurité : la lisibilité, la transmission, tout en promettant ce que le béton ne peut pas offrir : la valeur ajoutée et la souveraineté. Cela exige de l'État qu'il cesse de se contenter d'injonctions pour reconstruire un véritable écosystème de confiance, en stabilisant un cadre réglementaire capable d'effacer le traumatisme de l'ouverture non accompagné d'il y a trente ans. Il faudra y associer une révolution du financement, en substituant aux prêts bancaires courts et timorés des capitaux patients et structurels, véritablement attachés au productif. Cette mécanique ne tournera cependant que si l'on donne aux entrepreneurs des raisons concrètes d'y croire : en leur ouvrant enfin les portes de la commande publique pour sécuriser leurs carnets de commandes, en débloquant la transmission de ce tissu entrepreneurial majoritairement familial qui risque de s'éteindre d'une génération à l'autre et en adossant cette refonte à un système de formation qui n'alimente plus l'usine en main-d'œuvre exécutable, mais en ingénieurs et techniciens capables de porter l'innovation.

Le Maroc est à un tournant. Pendant près de trente ans, l'immobilier a joué le rôle d'amortisseur d'une désindustrialisation que personne n'avait voulue mais que tout le monde avait laissée faire. Aujourd'hui, cet amortisseur s'épuise. L'immobilier n'offre plus la sécurité qu'il promettait. L'industrie, elle, n'offre pas encore l'horizon qu'elle pourrait offrir.

La croissance de 2026 sera peut-être sauvée par une bonne récolte. Mais ce ne sera pas une stratégie.

Le véritable défi consiste désormais à faire en sorte que les prochaines bonnes années ne dépendent plus principalement de la météo, mais de la capacité du pays à renouveler lui-même les moteurs de sa prospérité.

Cela suppose moins de remettre en cause l'ouverture que d'en tirer toutes les leçons.                    

L'ouverture économique a permis au Maroc de bâtir une industrie exportatrice compétitive. Mais elle n'a pas suffi à faire émerger un tissu suffisamment dense d'entreprises industrielles nationales capables d'entraîner durablement le capital privé.

Le Wali de Bank Al-Maghrib a posé récemment la problématique. La crise immobilière y répond par l'urgence. Les entrepreneurs, eux, attendent des signes.                                                L'industrie n'attend pas une injonction. Elle attend une doctrine.

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