''Séparatisme islamiste'' de Macron analysé par Rachid Benzine

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''Est-il juste de vouloir mettre '' hors-jeu '' de l’islam de France l’islam officiel de l’Algérie et du Maroc, pays dont restent originaires la majorité des musulmans français ? Ces pays, que l’on sache, ne sont pas des puissances ennemies. En revanche, le président s’est tu sur les influences saoudiennes et qataries, qui sont pourtant celles qui transforment depuis quarante ans l’islam traditionnel mondial en islam résolument antidémocratique. ''

Pour l’islamologue Rachid Benzine, l’expression de « séparatisme islamiste », utilisée par Emmanuel Macron mardi à Mulhouse (France), pourrait être récupérée par certains groupes de musulmans, qui se sentent en rupture dans notre société.

« Ce qui frappe une fois de plus, écrit-il dans une tribune dans Le Monde du 20 février , c’est la difficulté largement partagée par tous, de nommer ce qui arrive à notre société, et de cibler le mal dont les effets sont ressentis. Le président de la République a ainsi cru pouvoir accuser « l’islam consulaire » comme étant un des problèmes. Ce faisant, il a enfourché un cheval de bataille qui était déjà celui de Tariq Ramadan et de ses partisans depuis les années 1990, et que l’on trouve exposé depuis longtemps dans les travaux de certains sociologues. Il l’a fait, de surcroît, dans un exercice d’équilibriste étrange, montrant du doigt l’Algérie, le Maroc et la Turquie comme représentant des puissances étrangères dont il fallait réduire l’influence sur l’islam de France… mais tentant en même temps de remercier le président algérien et le roi du Maroc pour leur compréhension, conservant ses plus gros reproches pour le président Erdogan. »

Rachid Benzine, qui est également membre de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement note qu’il « existe, par ailleurs, une puissance des mots. Nommer, c’est désigner… mais c’est aussi faire exister. A-t-on, dans l’entourage du président, bien mesuré toutes les conséquences possibles du lancement du vocable « séparatisme » sur la scène publique ? Jusque-là on parlait dans notre pays de « séparatisme breton », de « séparatisme basque », de « séparatisme corse », c’est-à-dire de mouvements plus ou moins populaires agissant pour une sécession à la fois territoriale, politique et culturelle avec la « République une et indivisible ». En introduisant cette nouvelle terminologie, ne prend-on pas le risque que celle-ci soit, de fait, intégrée par des groupes de la population musulmane qui sont de plus en plus en rupture avec notre société du fait des influences idéologiques reçues, mais aussi en raison des discriminations subies ? »

Auparavant, celui qui est venu à l’islamologie par des chemins de traverse depuis Trappes où il a grandi, précise qu’après « de nombreux débats sur le bien-fondé, ou non, de désigner par le vocable « communautarisme » – terme qui ne recouvre pas forcément des choses négatives, en particulier dans les pays anglo-saxons –,  les phénomènes d’emprise religieuse sectaires en plein développement, le terme « séparatisme » avancé par certains de ses interlocuteurs a séduit le président et, en quelques jours, il est devenu comme un mot magique qui expliquerait tout.»

Plus loin il souligne que « la dénonciation d’une stratégie d’influence turque fondamentaliste nocive sur l’islam de France correspond certainement à une réalité. En revanche, est-il juste de vouloir mettre « hors-jeu » de l’islam de France l’islam officiel de l’Algérie et du Maroc, pays dont restent originaires la majorité des musulmans français ? Ces pays, que l’on sache, ne sont pas des puissances ennemies. En revanche, le président s’est tu sur les influences saoudiennes et qataries, qui sont pourtant celles qui transforment depuis quarante ans l’islam traditionnel mondial en islam résolument antidémocratique. »

« Il est juste de se préoccuper de la formation des imams de France. Mais qui, dans notre pays, va les former et où ? ajoute-t-il. Qui en a aujourd’hui les moyens… en dehors des cercles Frères musulmans et en dehors des institutions musulmanes turques de France (les seules qui soient réellement organisées et fortes intellectuellement et financièrement) ? Certes, les « imams détachés » algériens et marocains présentent souvent le désavantage de mal parler le français, mais ils ont bénéficié durant au moins trois ans d’une formation sérieuse en sciences religieuses dont on connaît le contenu et les conditions d’apprentissage. Ce n’est pas le cas pour beaucoup d’imams de nationalité française qui sont partis d’eux-mêmes se former en Arabie saoudite, en Syrie, en Egypte, au Yémen, en Mauritanie ou au Pakistan. »

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